MasukChapitre 5
Rafael
La porte du restaurant se referme derrière moi, le carillon tinte une dernière fois, et je me retrouve sur le trottoir humide, les mains enfoncées dans les poches de ma veste élimée, le visage fouetté par le vent de mars. Je reste immobile quelques secondes, les yeux fixés sur la vitrine du Cœur de Bahia, sur la silhouette floue de cette femme derrière la vitre embuée. Elle n'a pas bougé. Elle est toujours assise à la table du fond, le contrat entre les doigts, probablement en train de se demander ce qu'elle vient de faire.
Ce qu'elle vient de faire, c'est signer son arrêt de mort sans le savoir.
Je remonte le col de ma veste et je commence à marcher. Le quartier est calme à cette heure, les boutiques sont fermées, les trottoirs sont déserts. Mes pas résonnent sur le pavé, réguliers, mécaniques. Je ne me presse pas. Je n'ai nulle part où aller. Ou plutôt, j'ai exactement là où je dois être, et je viens d'y poser la première pierre.
Alya Monteiro.
Je répète son nom dans ma tête, et il a un goût de métal, de vengeance trop longtemps attendue. Alya Monteiro, la fille de l'homme qui a détruit mon père. La petite-fille d'Helena, la seule personne qui ait jamais montré de la compassion envers ma mère. La femme que je viens de m'engager à épouser pour six mois.
Elle ne sait rien, évidemment. Elle ne sait pas que j'ai acheté le forum sur lequel elle a posté son annonce, que j'ai fait supprimer toutes les autres candidatures, que j'étais le seul candidat possible depuis le début. Elle ne sait pas que ce restaurant qu'elle aime tant, ce Cœur de Bahia qui est toute sa vie, croule sous des dettes que j'ai rachetées une à une par l'intermédiaire de sociétés écrans. Elle ne sait pas que l'homme en veste élimée qu'elle vient d'engager pour quelques centaines d'euros possède la moitié des commerces de cette ville.
Elle ne sait rien, et c'est exactement ainsi que je le veux.
Je tourne au coin de la rue, m'éloigne de la vitrine, et ma posture change. Mes épaules se redressent, ma démarche s'affermit, mon regard perd cette déférence feinte que j'ai adoptée pendant l'entretien. Je redeviens moi-même, Rafael Vargas, l'homme qui a bâti un empire à partir de rien, l'homme qui a promis à son père mourant de rétablir la justice, l'homme qui prépare sa vengeance depuis quinze ans.
Elle est courageuse, je lui accorde ça. Assise derrière son bureau improvisé, elle jouait à la femme d'affaires avec son chemisier blanc trop strict et son chignon trop serré, mais ses doigts tremblaient sur le contrat. Elle tremblait de peur et elle a tenu bon quand même. Elle a posé ses conditions d'une voix claire, elle a parlé d'absence d'émotions comme si c'était une clause comme une autre, elle m'a regardé droit dans les yeux sans baisser le regard.
Peu de gens me regardent droit dans les yeux. La plupart sentent quelque chose, un danger diffus, une ombre derrière le regard, et ils détournent la tête. Elle, non. Elle a soutenu mon regard avec une obstination presque animale, les pupilles dilatées, le souffle court mais régulier. Elle avait peur et elle ne fuyait pas.
C'est une qualité rare. Ce sera aussi sa plus grande faiblesse.
J'arrive devant la tour Vargas, un immeuble de verre et d'acier qui perce le ciel gris de ses quarante étages. Le vigile me salue d'un signe de tête discret, j'entre dans le hall, le bruit de mes pas change sur le marbre. Fini les chaussures usées qui crissent sur le carrelage. Ici, c'est le silence, le luxe, le pouvoir.
— Bonjour, monsieur Vargas, dit la réceptionniste avec un sourire professionnel.
Je hoche la tête sans m'arrêter. L'ascenseur vitré m'emporte vers le dernier étage, la ville se déploie sous mes pieds, miniature et soumise. J'aime cette vue. Je l'ai conquise mètre carré par mètre carré, immeuble par immeuble, pendant quinze ans. Et aujourd'hui, je viens de conquérir la dernière pièce du puzzle : l'héritière Monteiro.
Dans mon bureau, je retire ma veste élimée, la jette sur le dossier d'un fauteuil, et m'assois derrière le bureau en acajou qui a appartenu à mon père. C'est le seul meuble que j'ai conservé de notre ancienne vie, avant la ruine, avant le suicide, avant que tout ne s'effondre. Le bois est rayé, taché, abîmé, mais il est à moi. Il me rappelle chaque jour pourquoi je fais tout cela.
J'ouvre le dossier posé devant moi. Une photo d'Alya, prise au restaurant, il y a quelques semaines. Elle sourit, les joues rouges de chaleur, un torchon sur l'épaule. Elle est jolie. Pas belle au sens classique, pas sophistiquée, pas apprêtée. Jolie comme une chose vraie, une chose qui ne triche pas. Et c'est précisément cette authenticité qui va rendre ma vengeance plus savoureuse.
Je feuillette les pages. Son père, Hugo Monteiro, soixante-deux ans, retiré des affaires, vit dans une maison de maître à la périphérie de la ville. C'est lui que je veux. C'est lui que je détruirai. Lui qui a falsifié des documents, lui qui a envoyé mon père en prison pour un crime qu'il n'avait pas commis, lui qui a regardé notre famille s'effondrer sans lever le petit doigt. Lui qui a prospéré sur nos ruines.
Alya n'est qu'un moyen. Un outil. Un levier pour faire pression sur son père. Elle ne mérite pas ce qui va lui arriver, mais les enfants paient pour les crimes de leurs parents. C'est la loi de ce monde. Mon père a payé pour rien, moi j'ai payé pour survivre, elle paiera pour expier.
Je referme le dossier. Mon regard se perd dans le paysage urbain, les toits gris, les rues mouillées, le fleuve au loin. Quelque part dans cette ville, elle est en train de ranger son restaurant, de préparer le service du soir, de répéter mentalement les termes du contrat. Elle croit avoir le contrôle. Elle croit m'avoir choisi.
Elle ne sait pas.
Personne ne sait qui je suis vraiment. Mes collaborateurs connaissent Rafael Vargas, le PDG froid et efficace, l'investisseur impitoyable, l'homme qui ne sourit jamais. Mes concurrents connaissent le prédateur, celui qui rachète les entreprises en difficulté et les dépèce sans état d'âme. Mais personne ne connaît l'enfant de douze ans qui a retrouvé son père pendu dans le salon, une lettre d'adieu à la main et les dettes sur la conscience. Personne ne connaît l'adolescent qui a dormi dans la rue, mangé dans les poubelles, appris à se battre avec les poings et les dents. Personne ne connaît l'homme qui a tout sacrifié, y compris son âme, pour arriver là où il est aujourd'hui.
Je pose la main à plat sur le dossier fermé, comme on pose la main sur un cercueil.
— Bientôt, père, je murmure dans le silence du bureau. Bientôt, ils paieront tous.
Le soleil perce une trouée dans les nuages, un rayon pâle qui balaie la ville et vient frapper la vitre. Je ne souris pas. Je ne souris jamais. Mais quelque chose en moi se détend, imperceptiblement. La machine est en marche. Le piège est en place.
Vendredi, je l'épouse.
Et alors, tout pourra commencer.
Chapitre 66RafaelGabriel est en prison. J'ai reçu la confirmation ce matin, un appel bref de mon avocat qui m'informait que l'arrestation s'était déroulée sans incident, que les preuves étaient accablantes, que le juge avait refusé la libération sous caution, et que Gabriel Delcourt ne sortirait pas avant longtemps. J'ai écouté en silence, debout devant la baie vitrée, les yeux fixés sur la ville qui s'étendait à mes pieds dans la lumière grise du matin, et j'ai raccroché sans un mot, sans un remerciement, sans un commentaire, comme je le faisais toujours quand une affaire était réglée. C'était terminé. Gabriel Delcourt était derrière les barreaux, il ne pourrait plus jamais menacer Alya, il ne pourrait plus jamais l'humilier, il ne pourrait plus jamais poser ses yeux de pr&
Chapitre 65AlyaGabriel a été arrêté aujourd'hui. La nouvelle est tombée au milieu du service du déjeuner, un texto de Camille qui a fait vibrer mon téléphone dans la poche de mon tablier et qui m'a fait lâcher la casserole que je tenais au-dessus de l'évier. Fraude fiscale. Détournement de fonds. Les mots dansaient devant mes yeux, incroyables, impossibles, et pourtant bien réels. Gabriel Delcourt, l'homme qui m'avait humiliée pendant trois ans, l'homme qui m'avait offert un chèque en me disant que je n'avais pas d'autre option, l'homme qui m'avait traitée de moins que rien sur le marché avant que Rafael ne le fasse fuir, était en prison. Il va passer des années en prison, c'est ce que disaient les informations, c'est ce que répétaient les journalistes, c'est ce que confirmaient tous les ex
Chapitre 64RafaelSon anniversaire. Je l'ai su en consultant son dossier, il y a des mois. C'était une simple date parmi d'autres à l'époque, une information comme une autre que j'avais notée sans y prêter attention, sans imaginer que des mois plus tard, cette même date me trouverait en train de préparer un dîner aux chandelles sur une terrasse, les mains tremblantes, le cœur battant, en espérant de toutes mes forces qu'elle serait heureuse. Dîner préparé en secret avec son chef. J'avais appelé Marco quelques jours avant, en cachette, comme je l'avais fait pour la soupe pendant sa convalescence, et je lui avais demandé de m'aider à préparer un menu spécial, un menu qui lui ressemble, un menu qui lui fasse plaisir. Marco avait accepté avec enthousiasme, il m'avait guidé pas à pas à travers les r
Chapitre 63AlyaAnniversaire de mes 26 ans. Je ne l'avais dit à personne. Ni à Camille qui oubliait toujours les dates, ni à Marco qui ne savait même pas quel jour on était la plupart du temps, ni à Rafael à qui je n'avais jamais pensé à en parler. Ce n'était pas un oubli volontaire, ce n'était pas un secret que je voulais garder, c'était simplement que les anniversaires n'avaient plus d'importance pour moi depuis la mort de grand-mère, depuis que la seule personne qui les célébrait avec des ballons et des gâteaux maison n'était plus là pour allumer les bougies. Alors j'avais prévu de traverser cette journée comme toutes les autres, en travaillant, en cuisinant, en servant les clients, sans rien dire à personne, sans attendre de cadeaux ou de félicitations ou de surprises.Il l'a su.
Chapitre 62RafaelCroissants. Je les ai déposés devant elle sur la table de la cuisine, dans une assiette blanche, encore tièdes, encore gonflés de beurre et de levure, et j'ai guetté sa réaction comme on guette le lever du soleil après une longue nuit. Son sourire ensommeillé, ce sourire qu'elle avait en sortant de la chambre, les cheveux en bataille, les yeux encore gonflés de sommeil, ce sourire qui s'est élargi quand elle a compris que j'étais sorti exprès, que j'avais affronté l'aube glacée pour elle, que ce sac en papier kraft n'était pas un hasard mais un choix délibéré, une attention calculée, une déclaration muette déguisée en petit-déjeuner. Elle ne sait pas que je suis descendu les acheter à l'aube, que j'ai quitté l'appartement sur la pointe des pieds pendant qu'elle dor
Chapitre 61AlyaCe matin, il m'a surprise avec des croissants frais. Je m'étais levée tôt, comme tous les matins, le corps encore lourd de sommeil mais l'esprit déjà tourné vers les fourneaux, vers les sauces qui devaient réduire, vers les légumes qui devaient être épluchés, vers les poissons que Marco devait livrer avant huit heures. J'avais enfilé ma chemise blanche et mon tablier, j'avais relevé mes cheveux en un chignon rapide sans même me regarder dans le miroir, et je m'apprêtais à partir sans déjeuner, comme je le faisais trop souvent, comme je le faisais presque tous les matins depuis des mois, avalant un café brûlant debout dans la cuisine avant de dévaler les escaliers vers le restaurant. Grand-mère me le reprochait déjà à l'époque où elle était encore là.
Chapitre 4AlyaQuatorze heures précises. Le carillon tinte et la porte s'ouvre sur un homme que je ne connais pas encore, mais qui, dans quelques minutes, deviendra mon futur mari contractuel. L'idée est si absurde que j'ai envie de rire nerveusement, mais je me retiens, les mains crispées sur mes
Chapitre 3AlyaCamille débarque sans prévenir à vingt et une heures passées, trempée par l'averse de mars, une bouteille de vin blanc à la main. Elle a les cheveux plaqués sur le front, les joues rougies par le froid, et ce sourire indomptable qui ne la quitte jamais, même dans les pires moments.
Chapitre 2AlyaGabriel arrive le lendemain matin sans prévenir, comme il le fait toujours, comme si le restaurant lui appartenait encore, comme si ces deux années de séparation n'avaient été qu'une parenthèse qu'il peut refermer à sa guise.Je suis en train de préparer la salle pour le service du
Chapitre 1AlyaLe papier est jauni sur les bords, plié en trois, usé aux pliures comme si quelqu'un l'avait manipulé mille fois avant moi. L'écriture de ma grand-mère est penchée, élégante, reconnaissable entre toutes. Cette écriture qui écrivait « je t'aime » sur des post-it collés au frigo, qui







