分享

Chapitre 5

作者: Histoire
last update publish date: 2026-06-15 18:10:44

Chapitre 5

Rafael

La porte du restaurant se referme derrière moi, le carillon tinte une dernière fois, et je me retrouve sur le trottoir humide, les mains enfoncées dans les poches de ma veste élimée, le visage fouetté par le vent de mars. Je reste immobile quelques secondes, les yeux fixés sur la vitrine du Cœur de Bahia, sur la silhouette floue de cette femme derrière la vitre embuée. Elle n'a pas bougé. Elle est toujours assise à la table du fond, le contrat entre les doigts, probablement en train de se demander ce qu'elle vient de faire.

Ce qu'elle vient de faire, c'est signer son arrêt de mort sans le savoir.

Je remonte le col de ma veste et je commence à marcher. Le quartier est calme à cette heure, les boutiques sont fermées, les trottoirs sont déserts. Mes pas résonnent sur le pavé, réguliers, mécaniques. Je ne me presse pas. Je n'ai nulle part où aller. Ou plutôt, j'ai exactement là où je dois être, et je viens d'y poser la première pierre.

Alya Monteiro.

Je répète son nom dans ma tête, et il a un goût de métal, de vengeance trop longtemps attendue. Alya Monteiro, la fille de l'homme qui a détruit mon père. La petite-fille d'Helena, la seule personne qui ait jamais montré de la compassion envers ma mère. La femme que je viens de m'engager à épouser pour six mois.

Elle ne sait rien, évidemment. Elle ne sait pas que j'ai acheté le forum sur lequel elle a posté son annonce, que j'ai fait supprimer toutes les autres candidatures, que j'étais le seul candidat possible depuis le début. Elle ne sait pas que ce restaurant qu'elle aime tant, ce Cœur de Bahia qui est toute sa vie, croule sous des dettes que j'ai rachetées une à une par l'intermédiaire de sociétés écrans. Elle ne sait pas que l'homme en veste élimée qu'elle vient d'engager pour quelques centaines d'euros possède la moitié des commerces de cette ville.

Elle ne sait rien, et c'est exactement ainsi que je le veux.

Je tourne au coin de la rue, m'éloigne de la vitrine, et ma posture change. Mes épaules se redressent, ma démarche s'affermit, mon regard perd cette déférence feinte que j'ai adoptée pendant l'entretien. Je redeviens moi-même, Rafael Vargas, l'homme qui a bâti un empire à partir de rien, l'homme qui a promis à son père mourant de rétablir la justice, l'homme qui prépare sa vengeance depuis quinze ans.

Elle est courageuse, je lui accorde ça. Assise derrière son bureau improvisé, elle jouait à la femme d'affaires avec son chemisier blanc trop strict et son chignon trop serré, mais ses doigts tremblaient sur le contrat. Elle tremblait de peur et elle a tenu bon quand même. Elle a posé ses conditions d'une voix claire, elle a parlé d'absence d'émotions comme si c'était une clause comme une autre, elle m'a regardé droit dans les yeux sans baisser le regard.

Peu de gens me regardent droit dans les yeux. La plupart sentent quelque chose, un danger diffus, une ombre derrière le regard, et ils détournent la tête. Elle, non. Elle a soutenu mon regard avec une obstination presque animale, les pupilles dilatées, le souffle court mais régulier. Elle avait peur et elle ne fuyait pas.

C'est une qualité rare. Ce sera aussi sa plus grande faiblesse.

J'arrive devant la tour Vargas, un immeuble de verre et d'acier qui perce le ciel gris de ses quarante étages. Le vigile me salue d'un signe de tête discret, j'entre dans le hall, le bruit de mes pas change sur le marbre. Fini les chaussures usées qui crissent sur le carrelage. Ici, c'est le silence, le luxe, le pouvoir.

— Bonjour, monsieur Vargas, dit la réceptionniste avec un sourire professionnel.

Je hoche la tête sans m'arrêter. L'ascenseur vitré m'emporte vers le dernier étage, la ville se déploie sous mes pieds, miniature et soumise. J'aime cette vue. Je l'ai conquise mètre carré par mètre carré, immeuble par immeuble, pendant quinze ans. Et aujourd'hui, je viens de conquérir la dernière pièce du puzzle : l'héritière Monteiro.

Dans mon bureau, je retire ma veste élimée, la jette sur le dossier d'un fauteuil, et m'assois derrière le bureau en acajou qui a appartenu à mon père. C'est le seul meuble que j'ai conservé de notre ancienne vie, avant la ruine, avant le suicide, avant que tout ne s'effondre. Le bois est rayé, taché, abîmé, mais il est à moi. Il me rappelle chaque jour pourquoi je fais tout cela.

J'ouvre le dossier posé devant moi. Une photo d'Alya, prise au restaurant, il y a quelques semaines. Elle sourit, les joues rouges de chaleur, un torchon sur l'épaule. Elle est jolie. Pas belle au sens classique, pas sophistiquée, pas apprêtée. Jolie comme une chose vraie, une chose qui ne triche pas. Et c'est précisément cette authenticité qui va rendre ma vengeance plus savoureuse.

Je feuillette les pages. Son père, Hugo Monteiro, soixante-deux ans, retiré des affaires, vit dans une maison de maître à la périphérie de la ville. C'est lui que je veux. C'est lui que je détruirai. Lui qui a falsifié des documents, lui qui a envoyé mon père en prison pour un crime qu'il n'avait pas commis, lui qui a regardé notre famille s'effondrer sans lever le petit doigt. Lui qui a prospéré sur nos ruines.

Alya n'est qu'un moyen. Un outil. Un levier pour faire pression sur son père. Elle ne mérite pas ce qui va lui arriver, mais les enfants paient pour les crimes de leurs parents. C'est la loi de ce monde. Mon père a payé pour rien, moi j'ai payé pour survivre, elle paiera pour expier.

Je referme le dossier. Mon regard se perd dans le paysage urbain, les toits gris, les rues mouillées, le fleuve au loin. Quelque part dans cette ville, elle est en train de ranger son restaurant, de préparer le service du soir, de répéter mentalement les termes du contrat. Elle croit avoir le contrôle. Elle croit m'avoir choisi.

Elle ne sait pas.

Personne ne sait qui je suis vraiment. Mes collaborateurs connaissent Rafael Vargas, le PDG froid et efficace, l'investisseur impitoyable, l'homme qui ne sourit jamais. Mes concurrents connaissent le prédateur, celui qui rachète les entreprises en difficulté et les dépèce sans état d'âme. Mais personne ne connaît l'enfant de douze ans qui a retrouvé son père pendu dans le salon, une lettre d'adieu à la main et les dettes sur la conscience. Personne ne connaît l'adolescent qui a dormi dans la rue, mangé dans les poubelles, appris à se battre avec les poings et les dents. Personne ne connaît l'homme qui a tout sacrifié, y compris son âme, pour arriver là où il est aujourd'hui.

Je pose la main à plat sur le dossier fermé, comme on pose la main sur un cercueil.

— Bientôt, père, je murmure dans le silence du bureau. Bientôt, ils paieront tous.

Le soleil perce une trouée dans les nuages, un rayon pâle qui balaie la ville et vient frapper la vitre. Je ne souris pas. Je ne souris jamais. Mais quelque chose en moi se détend, imperceptiblement. La machine est en marche. Le piège est en place.

Vendredi, je l'épouse.

Et alors, tout pourra commencer.

在 APP 繼續免費閱讀本書
掃碼下載 APP

最新章節

  • Le mari que j'ai engagé    Chapitre 33

    Chapitre 33AlyaAnniversaire de la mort de grand-mère. Le trois avril, une date que j'avais inscrite dans ma chair bien avant de la voir sur le calendrier, une date qui revenait chaque année avec la régularité implacable des marées et qui emportait avec elle tout ce que j'avais réussi à reconstruire depuis l'année précédente. Je m'étais levée avant l'aube, le cœur lourd, les gestes ralentis par une tristesse familière qui ne s'atténuait pas avec le temps mais qui changeait simplement de forme, devenant moins aiguë, plus diffuse, plus profonde. Le restaurant resterait fermé ce jour-là, comme chaque année, comme grand-mère l'avait toujours voulu pour les deuils et les commémorations, et j'avais prévu d'aller seule au cimetière, de déposer des fleurs sur sa tombe, de lui parler un peu comme je l

  • Le mari que j'ai engagé    Chapitre 32

    Chapitre 32RafaelDîner avec Camille. Je l'avais redouté toute la journée, non pas parce que je craignais sa perspicacité ou ses questions acérées, mais parce que je savais que cette soirée serait un test, un véritable test dont l'enjeu n'était plus stratégique mais profondément personnel. Test réussi, du moins si j'en crois le sourire qu'elle m'a adressé en partant et le regard appuyé qu'elle a lancé à Alya par-dessus son épaule, un regard qui semblait dire « je te donne mon approbation, mais je te surveille encore ». J'ai joué le rôle du mari attentionné, oui, mais pour la première fois depuis le début de cette mascarade, ce n'était pas un rôle. Ce n'était pas une façade que j'enfilais comme on enfile une veste élimée pour tromper son mo

  • Le mari que j'ai engagé    Chapitre 31

    Chapitre 31AlyaCamille est venue dîner. C'était la première fois qu'elle revenait au restaurant depuis que Rafael avait commencé à s'éloigner, et je redoutais cette soirée autant que je l'espérais, partagée entre l'envie de voir mon amie et la peur qu'elle ne remarque quelque chose, qu'elle ne pose des questions, qu'elle ne mette le doigt sur des vérités que je n'étais pas encore prête à affronter. Mais dès les premières minutes, j'ai compris que cette soirée ne ressemblerait pas à ce que j'avais imaginé. Rafael a été parfait. Il est arrivé à l'heure exacte, vêtu d'une chemise propre que je ne lui avais jamais vue, une chemise bleu sombre qui faisait ressortir le noir profond de ses yeux et qui lui donnait une allure presque élégante malgré l'absence de veste. Il a salu&

  • Le mari que j'ai engagé    Chapitre 30

    Chapitre 30RafaelElle ne sait pas ce qui la rend heureuse en dehors du restaurant. Je lui ai posé la question sans préméditation, sans calcul, sans avoir anticipé ce que sa réponse allait provoquer en moi. Elle était debout près du plan de travail, sa tasse de café à la main, éclairée par la lumière grise du matin qui filtrait à travers la baie vitrée, et elle m'a regardé avec ses grands yeux noisette comme si personne ne lui avait jamais posé cette question, comme si l'idée même qu'elle puisse avoir une source de bonheur indépendante de ce restaurant ne l'avait jamais effleurée. Et quand elle a répondu « Cuisiner. Le restaurant. », quand elle a dit ces mots avec une simplicité désarmante, comme si c'était l'évidence même, j'ai senti quelque chose se briser en moi.Cette femme a tout donné à l'héritage de sa grand-mère. Elle a sacrifié ses années, sa jeunesse, ses relations, son avenir, tout ce qu'elle aurait pu être ou devenir, pour honorer la mémoire d'Helena Monteiro et pour main

  • Le mari que j'ai engagé    Chapitre 29

    Chapitre 29AlyaIl m'a demandé : « Qu'est-ce qui te rend heureuse ? » La question est tombée dans le silence comme une pierre dans l'eau calme, créant des ondulations que je n'avais pas anticipées. Nous étions assis dans la cuisine de l'appartement, un matin gris où la lumière filtrait à peine à travers les nuages bas, et je buvais mon café debout près du plan de travail pendant qu'il lisait son journal à la table. Il avait levé les yeux vers moi sans prévenir, abandonnant sa page économique au milieu d'un article, et il avait posé cette question d'une voix douce, presque timide, qui ne ressemblait pas à sa voix habituelle, cette voix calme et maîtrisée qui ne laissait jamais rien filtrer.J'ai failli répondre « vous ». J'ai failli répondre « toi ». Le mot était là, sur le bout de ma langue, brûlant, prêt à jaillir comme une vérité que je n'avais jamais formulée à voix haute mais qui était pourtant la réponse la plus sincère que je pouvais donner. Toi. Toi qui es entré dans ma vie un

  • Le mari que j'ai engagé    Chapitre 28

    Chapitre 28RafaelJe suis venu sous la pluie. Sans raison, sans explication logique, sans pouvoir me raccrocher à une excuse crédible que j'aurais pu me donner à moi-même pour justifier cette impulsion soudaine qui m'avait fait sortir de mon bureau, descendre les escaliers, marcher sous l'averse glacée sans même prendre de manteau. L'appartement était vide quand j'étais rentré ce soir, et ce vide m'avait frappé en pleine poitrine comme un coup de poing, ce vide qui aurait dû me rassurer, qui aurait dû me permettre de respirer, de me concentrer, de reprendre le contrôle de cette situation qui m'échappait depuis des semaines. Mais au lieu de cela, le silence de l'appartement désert m'avait paru insupportable, étouffant, oppressant, et j'avais cherché son visage dans chaque pièce, son odeur dans chaque couloir, le son de sa voix dans chaque recoin obscur. Elle me manquait. C'était la seule vérité que je pouvais admettre, la seule explication que je pouvais donner à cette course insensée

  • Le mari que j'ai engagé    Chapitre 1

    Chapitre 1AlyaLe papier est jauni sur les bords, plié en trois, usé aux pliures comme si quelqu'un l'avait manipulé mille fois avant moi. L'écriture de ma grand-mère est penchée, élégante, reconnaissable entre toutes. Cette écriture qui écrivait « je t'aime » sur des post-it collés au frigo, qui

  • Le mari que j'ai engagé    Chapitre 4

    Chapitre 4AlyaQuatorze heures précises. Le carillon tinte et la porte s'ouvre sur un homme que je ne connais pas encore, mais qui, dans quelques minutes, deviendra mon futur mari contractuel. L'idée est si absurde que j'ai envie de rire nerveusement, mais je me retiens, les mains crispées sur mes

  • Le mari que j'ai engagé    Chapitre 3

    Chapitre 3AlyaCamille débarque sans prévenir à vingt et une heures passées, trempée par l'averse de mars, une bouteille de vin blanc à la main. Elle a les cheveux plaqués sur le front, les joues rougies par le froid, et ce sourire indomptable qui ne la quitte jamais, même dans les pires moments.

  • Le mari que j'ai engagé    Chapitre 2

    Chapitre 2AlyaGabriel arrive le lendemain matin sans prévenir, comme il le fait toujours, comme si le restaurant lui appartenait encore, comme si ces deux années de séparation n'avaient été qu'une parenthèse qu'il peut refermer à sa guise.Je suis en train de préparer la salle pour le service du

更多章節
探索並免費閱讀 優質小說
GoodNovel APP 免費暢讀海量優秀小說,下載喜歡的書籍,隨時隨地閱讀。
在 APP 免費閱讀書籍
掃碼在 APP 閱讀
DMCA.com Protection Status