LOGINChapitre 4
Alya
Quatorze heures précises. Le carillon tinte et la porte s'ouvre sur un homme que je ne connais pas encore, mais qui, dans quelques minutes, deviendra mon futur mari contractuel. L'idée est si absurde que j'ai envie de rire nerveusement, mais je me retiens, les mains crispées sur mes genoux sous la table.
Il entre avec le vent de mars qui s'engouffre derrière lui, apportant une odeur de pluie froide et de pavé mouillé. La porte se referme doucement, le carillon retombe dans le silence, et nous sommes seuls face à face dans la pénombre du restaurant fermé.
La première chose que je remarque, c'est sa veste. Une veste sombre, élimée aux coudes, avec des fils qui dépassent aux coutures. Le tissu a connu des jours meilleurs, c'est évident, mais il est propre, repassé avec soin, comme si cet homme avait fait l'effort de présenter son meilleur visage malgré des moyens limités. La deuxième chose, c'est sa barbe. Trois jours de négligence, une ombre sombre qui mange ses joues creusées et durcit sa mâchoire déjà anguleuse. La troisième chose, c'est son regard. Direct, immobile, d'un noir si profond qu'on dirait du café refroidi. Il me fixe sans ciller, sans détourner les yeux, sans cet embarras qu'ont les gens ordinaires quand ils entrent dans un lieu inconnu.
Il est grand, plus grand que Gabriel, plus large d'épaules aussi, mais il se tient légèrement voûté, comme quelqu'un qui a pris l'habitude de se faire discret. Ses cheveux sont sombres, trop longs, négligemment repoussés en arrière, une mèche tombe sur son front et il ne la replace pas. Ses mains sont enfoncées dans les poches de sa veste, ses épaules sont relâchées, et pourtant rien en lui n'est détendu. Il est calme, mais d'un calme de prédateur à l'affût. Un calme qui met mes nerfs en alerte sans que je sache exactement pourquoi.
— Bonjour, dit-il simplement.
Sa voix est grave, posée, sans précipitation. Elle remplit l'espace du restaurant avec une autorité tranquille qui contredit ses vêtements usés.
— Bonjour, je réponds en me levant. Vous êtes Rafael.
Ce n'est pas une question. Il hoche la tête, un mouvement lent du menton, et traverse la salle pour me rejoindre. Il marche sans bruit, ses chaussures sont usées mais ne crissent pas sur le carrelage. Il s'arrête devant la table des confidences, pose brièvement les yeux sur le bois patiné, sur la verrière au-dessus de nos têtes, puis revient à moi.
— Asseyez-vous, je vous en prie.
Il obéit sans hâte, déboutonne sa veste d'un geste machinal, et prend place sur la chaise en face de la mienne. De près, ses traits sont plus marqués que je ne le pensais. Des cernes sombres sous les yeux, une cicatrice pâle sur la tempe gauche, presque invisible, les pommettes saillantes. Il n'est pas beau au sens classique du terme. Il est magnétique, ce qui est bien plus dangereux.
Je chasse cette pensée immédiatement. Ce n'est pas le moment. Ce n'est jamais le moment. Je sors le contrat de mon sac, un document de trois pages que j'ai tapé ce matin à l'aube, les doigts fébriles sur le clavier, en essayant de prévoir toutes les failles.
— Je vais être directe, je commence. Vous avez lu mon annonce, vous savez pourquoi je cherche un mari. Ce que je vous propose est un arrangement strictement contractuel.
— J'ai lu, dit-il sans bouger.
— Bien. Voici les conditions.
Je déplie le document, le lisse du plat de la main, et commence à lire à voix haute, même si je connais chaque mot par cœur. C'est une manière de garder le contrôle, de structurer l'échange, de ne pas me laisser déstabiliser par ce regard noir qui ne me quitte pas.
— Premièrement, la durée du contrat est de six mois, à compter du jour du mariage civil. Deuxièmement, aucune implication émotionnelle. Il s'agit d'un arrangement professionnel, rien de plus. Troisièmement, aucune question sur nos vies personnelles respectives. Vous ne me demandez rien, je ne vous demande rien. Quatrièmement, aucun contact physique en privé. En public, nous tiendrons le rôle d'un couple marié, mais dans l'intimité, chacun garde ses distances. Cinquièmement, la rémunération est fixée à cinq cents euros par mois, versés le premier de chaque mois, avec une prime de mille euros à la dissolution du contrat.
Je relève les yeux. Il n'a pas cillé. Pas un tressaillement, pas un haussement de sourcil. Il écoute avec une attention totale, immobile, les mains posées à plat sur la table, les doigts légèrement écartés. Ses mains sont grandes, abîmées, avec des jointures noueuses et des callosités sur la paume. Des mains de travailleur manuel. Ou des mains de quelqu'un qui s'est battu.
— Vous acceptez ces conditions ? je demande.
— Oui.
Un seul mot. Prononcé calmement, sans hésitation. C'en est presque déconcertant.
— Vous ne voulez pas négocier ? Discuter certains points ?
— Non. Les conditions sont claires. Je les accepte.
Je marque un temps, désarçonnée par sa brièveté. Je m'attendais à des questions, des objections, des demandes de précision. Pas à cette acceptation immédiate, presque docile. Cela ne cadre pas avec l'impression qu'il dégage, cette impression de force contenue, de secret tapi derrière les yeux.
— Puis-je vous poser une question ? je demande, presque malgré moi.
— Allez-y.
— Pourquoi acceptez-vous ?
Il penche légèrement la tête sur le côté, comme si la question le surprenait, ou comme s'il la trouvait amusante. Son regard s'attarde sur mon visage, glisse sur mon front, mes joues, ma bouche, avant de revenir à mes yeux.
— J'ai besoin d'argent, dit-il simplement. Vous avez besoin d'un mari. C'est une transaction, rien de plus.
La même phrase que son message. Froid, efficace, impersonnel. Il aurait pu la réciter, tant elle sonne de manière mécanique. Mais il ne récite pas. Il constate. Il énonce une vérité brutale sans chercher à l'enrober.
— Vous n'avez pas de petite amie ? De famille qui pourrait s'inquiéter de ce mariage soudain ?
— Non.
— Pas d'amis ?
— Non.
— Personne ?
Ses yeux se plissent imperceptiblement, la première fissure dans son masque de calme.
— Personne, répète-t-il. C'est un problème ?
Je devrais dire oui. Un homme sans attache, sans histoire, sans témoin, c'est un risque. S'il disparaît du jour au lendemain, je n'aurai aucun recours. Mais en même temps, un homme sans attache, sans histoire, sans témoin, c'est exactement ce dont j'ai besoin. Quelqu'un qui ne posera pas de questions, qui ne s'immiscera pas dans ma vie, qui partira sans faire de vagues à la fin du contrat.
— Non, je finis par répondre. Ce n'est pas un problème.
Je reprends le contrat, le fais glisser vers lui sur la table.
— Lisez-le attentivement avant de signer. Si tout vous convient, nous fixerons une date pour le mariage civil.
Il baisse les yeux sur le document. Je l'observe pendant qu'il lit. Ses doigts suivent les lignes sans les toucher, ses lèvres bougent à peine, silencieusement. Il lit vite, trop vite pour quelqu'un qui découvrirait un texte juridique pour la première fois. Ses yeux balaient les paragraphes avec une aisance qui me trouble. Et puis il relève la tête.
— Avez-vous un stylo ?
Je lui tends mon stylo plume, celui que ma grand-mère m'a offert pour mes dix-huit ans, un vieux Waterman en ébène. Il le prend, le soupèse, et signe sans hésiter. Son écriture est élégante, penchée, presque calligraphiée. Trop belle pour un homme sans éducation. Je note ce détail, je le range dans un coin de ma mémoire, avec les autres incohérences qui s'accumulent silencieusement.
— Voilà, dit-il en reposant le stylo. Nous sommes fiancés.
Le mot me fait l'effet d'une douche froide. Fiancés. Je suis fiancée à un inconnu dont je ne connais même pas le nom de famille. J'ai envie de rire, ou de vomir, ou les deux.
— Nous devons fixer une date, je reprends d'une voix que je force à rester stable. Le plus tôt sera le mieux. Je propose vendredi prochain, en mairie. Cela vous convient ?
— Cela me convient.
— Apportez une pièce d'identité et un témoin si vous en avez un. Sinon, je demanderai à mon amie Camille de témoigner pour nous deux.
— Je n'ai pas de témoin. Votre amie fera l'affaire.
Je hoche la tête. Il se lève, reboutonne sa veste élimée avec des gestes précis, économes. Il ne fait aucun mouvement superflu. Chaque geste est utile, calculé, comme s'il avait appris à se mouvoir dans l'économie pour survivre.
— Autre chose ? demande-t-il.
— Non. Rendez-vous vendredi, dix heures, à la mairie du quartier.
Il incline légèrement la tête, un salut silencieux, et se dirige vers la porte. Ses pas sont souples, silencieux, et c'est seulement quand il pose la main sur la poignée que je réalise que je ne lui ai même pas proposé un café, un verre d'eau, une pause. L'entretien a duré moins de quinze minutes, et j'ai déjà engagé un homme pour être mon mari.
— Rafael, je le rappelle.
Il s'arrête, se tourne à demi, une main sur la porte.
— Oui ?
— Merci.
Il me regarde un instant, et quelque chose passe dans ses yeux, une ombre rapide, indéchiffrable. Puis il hoche la tête et sort sans un mot de plus.
La porte se referme. Le carillon tinte. Je reste seule dans le restaurant silencieux, le contrat signé entre les mains, le cœur battant à tout rompre.
Qu'est-ce que je viens de faire ?
Chapitre 91AlyaIl a laissé une enveloppe.Elle est posée sur la table des confidences, à la place exacte où il s'asseyait chaque soir, dans le coin sombre du restaurant. Je la vois en entrant dans la salle, ce matin, alors que je viens préparer le service du déjeuner. Le carillon a tinté au-dessus de ma tête, comme toujours, mais cette fois, le son m'a serré la gorge. Parce que je savais qu'il était venu. Je le sentais. Cette enveloppe en est la preuve.Je m'approche lentement, les jambes lourdes. Le papier est épais, blanc, banal. Il n'y a pas de mot dessus. Pas de prénom. Rien. Juste mon nom, écrit à la main, de cette écriture trop élégante qui m'a toujours déstabilisée. Cette écriture d'homme cultivé, habitué aux documents importants. Une écriture qui ne colle pas avec la veste éliminée qu'il portait le premier jour.Je m'assois. Je pose mes deux mains à plat sur la table, de chaque côté de l'enveloppe. Je respire. J'essaie de me calmer. Mais mon cœur bat trop vite. Mes doigts tr
Chapitre 90RafaelJe suis allé au restaurant.J'ai poussé la porte, le carillon a tinté. Marco m'a vu entrer, il a hésité une seconde avant de s'approcher.— Monsieur Rafael. Vous voulez une table ?— Juste un café. Dans le coin sombre.Il a hoché la tête. Je me suis installé à ma place habituelle, celle d'où je l'observais chaque soir. J'attendais un regard, un signe, n'importe quoi.Elle ne m'a pas regardé une seule fois.Elle passait entre les tables, souriait aux clients, entrait en cuisine, revenait avec des plats. Pas un coup d'œil pour moi. Pas une hésitation. J'étais transparent. Invisible. Mort à ses yeux.Marco a posé le café devant moi.—
Chapitre 89AlyaJe suis retournée au restaurant.Travailler. C'est la seule chose qui me maintient debout, la seule chose qui m'empêche de m'effondrer, la seule chose qui donne encore un sens aux heures qui s'égrènent depuis que je suis sortie de cet appartement. Travailler pour ne pas penser, pour ne pas sentir, pour ne pas revoir en boucle son visage défait, ses larmes, ses aveux qui m'ont brisée.— Patronne, vous devriez vous reposer, me dit Marco en me voyant enfiler mon tablier.— Je vais bien, Marco. Occupe-toi des entrées.Il n'insiste pas. Il connaît ma voix quand elle ne supporte plus qu'on me pose des questions. Il détourne les yeux et retourne à ses fourneaux. Les clients arrivent, la salle se remplit, et je me laisse absorber par le rythme du service.Les clien
Chapitre 88RafaelLa porte claque.Le bruit se répercute dans le couloir comme une détonation, et je reste planté là, les pieds rivés au sol, le regard fixé sur le battant qui vient de se fermer. Camille n'a pas hurlé, elle n'a pas menacé, elle a juste dit ces mots, ces mots qui tournent déjà en boucle dans mon crâne.— Elle ne va pas bien. Par ta faute.Sa voix était froide, posée, et pourtant elle m'a atteint avec la précision d'une lame. Par ma faute. Comme si j'avais besoin qu'on me le rappelle. Comme si chaque battement de mon cœur ne me le criait pas déjà.Je descends l'escalier. Mes jambes bougent toutes seules, mécaniques. Dehors, la nuit m'avale. J'erre dans la ville sans but, sans direction, sans rien. Les rues défilent, silenc
Chapitre 87CamilleElle l'aime encore. Malgré tout. Malgré la vengeance, les mensonges, l'humiliation. Je le vois dans ses yeux rougis, dans ses mains qui tremblent quand elle prononce son nom, dans ce mélange de douleur et de désir qui la consume. Je la comprends et je ne la comprends pas. L'amour est une maladie, une fièvre qui s'accroche aux os et refuse de lâcher prise, même quand tout devrait être mort.Alya est restée chez moi cette nuit. Elle a pleuré jusqu'à l'épuisement, puis elle s'est endormie sur mon canapé, recroquevillée comme une enfant, les joues marbrées de larmes séchées. Je l'ai couverte d'une couverture, j'ai éteint la lumière, et je suis restée assise dans le noir à veiller sur elle, impuissante, enragée, déchirée entre l'envie de la secouer et celle de la protéger du monde entier.Ce matin, Rafael est venu me voir.Je ne m'y attendais pas. J'étais dans ma cuisine, à prép
Chapitre 86AlyaCamille. Je n'ai pas appelé avant de venir. Mes jambes m'ont portée jusqu'à sa porte par instinct, par réflexe de survie, parce qu'il n'y avait qu'elle, toujours elle, quand le sol se dérobait sous mes pieds.Elle a ouvert, elle a vu mon visage, et elle n'a rien demandé. Elle m'a attirée à l'intérieur, et je me suis effondrée dans ses bras, secouée de sanglots que je retenais depuis des heures, depuis des semaines, depuis le premier jour peut-être.Elle m'a bercée comme une enfant. Sa main caressait mes cheveux, ses bras me serraient fort, sa voix murmurait des mots sans suite, des mots qui ne voulaient rien dire d'autre que "je suis là, je te tiens, tout va bien", même si rien n'allait bien.— Je t'avais prévenue, a-t-elle dit doucement, quand mes sanglots se so
Chapitre 2AlyaGabriel arrive le lendemain matin sans prévenir, comme il le fait toujours, comme si le restaurant lui appartenait encore, comme si ces deux années de séparation n'avaient été qu'une parenthèse qu'il peut refermer à sa guise.Je suis en train de préparer la salle pour le service du
Chapitre 1AlyaLe papier est jauni sur les bords, plié en trois, usé aux pliures comme si quelqu'un l'avait manipulé mille fois avant moi. L'écriture de ma grand-mère est penchée, élégante, reconnaissable entre toutes. Cette écriture qui écrivait « je t'aime » sur des post-it collés au frigo, qui
Chapitre 5RafaelLa porte du restaurant se referme derrière moi, le carillon tinte une dernière fois, et je me retrouve sur le trottoir humide, les mains enfoncées dans les poches de ma veste élimée, le visage fouetté par le vent de mars. Je reste immobile quelques secondes, les yeux fixés sur la
Chapitre 3AlyaCamille débarque sans prévenir à vingt et une heures passées, trempée par l'averse de mars, une bouteille de vin blanc à la main. Elle a les cheveux plaqués sur le front, les joues rougies par le froid, et ce sourire indomptable qui ne la quitte jamais, même dans les pires moments.







