Se connecterChapitre 2
Alya
Gabriel arrive le lendemain matin sans prévenir, comme il le fait toujours, comme si le restaurant lui appartenait encore, comme si ces deux années de séparation n'avaient été qu'une parenthèse qu'il peut refermer à sa guise.
Je suis en train de préparer la salle pour le service du midi. Les nappes blanches sont fraîchement repassées, elles sentent l'amidon et la lavande. Les couverts brillent sous la lumière douce des suspensions. Je dispose les verres avec une précision maniaque, le pied tourné vers la droite, exactement comme grand-mère me l'a appris. Ces gestes simples et répétitifs calment mon anxiété. Ou du moins, ils essaient.
La porte s'ouvre. Gabriel entre dans mon restaurant comme on entre chez soi, en propriétaire, en conquérant. Il est grand, les épaules larges moulées dans un costume anthracite qui a dû coûter trois mois de mon chiffre d'affaires. Sa chemise est blanche, immaculée, sa cravate en soie bleu nuit, ses chaussures cirées à la perfection. Ses cheveux châtains sont coiffés en arrière, dégageant un front lisse et une mâchoire carrée. Ses yeux sont d'un marron clair, presque doré, de ces yeux qui semblent chaleureux quand ils vous regardent. Sauf qu'ils ne sont jamais chaleureux. Ils sont calculateurs. Ils évaluent, ils pèsent, ils anticipent.
— Alya, ma chérie.
Sa voix est mielleuse, enveloppante, conçue pour séduire et désarmer. Il traverse la salle en quelques enjambées et pose sa mallette en cuir noir sur une table fraîchement dressée, froissant la nappe impeccable.
— Tu es ravissante, comme toujours. Même avec de la farine sur la joue.
Je n'ai pas de farine sur la joue. Je ne suis pas entrée dans la cuisine ce matin. Mais c'est typique de Gabriel : inventer un défaut pour mieux souligner sa bienveillance à le remarquer, créer une faille pour mieux s'y glisser.
— Le restaurant n'ouvre pas avant midi, je dis sans le regarder. Tu dois partir.
Il ne part pas. Il s'assoit à la table qu'il vient de souiller, croise les jambes avec une lenteur calculée, et sort de sa poche intérieure un chèque plié en deux. Le geste est fluide, élégant, presque désinvolte. Il pose le rectangle de papier sur la nappe et le fait glisser vers moi du bout des doigts.
— J'ai entendu des rumeurs. Le testament de ta grand-mère. La clause matrimoniale. Le délai de six mois.
Mes doigts se figent sur le verre que je tenais. Comment sait-il ? Je n'en ai parlé à personne. Le notaire ? Un employé ? Peu importe. Il sait. Et s'il sait, c'est qu'il a déjà préparé son attaque.
— C'est un chèque, dit-il en tapotant le papier. Un chèque conséquent. Assez pour rembourser toutes tes dettes, rénover la cuisine, embaucher du personnel, et garder ce restaurant hors de l'eau pendant au moins deux ans.
— Ce n'est pas un boui-boui.
— Peu importe. C'est une bouée. Une bouée de sauvetage. Et tout ce que tu as à faire, c'est dire oui.
Il marque une pause. Ses doigts pianotent sur la nappe.
— Épouse-moi, Alya.
Sa voix est douce, presque tendre. Et c'est cette tendresse feinte qui est la pire de toutes, parce qu'elle me rappelle nos débuts, quand il était attentionné, prévenant, amoureux. Avant que les compliments ne deviennent des critiques. Avant que les cadeaux ne deviennent des chaînes. Avant qu'il ne m'enferme dans une cage dorée où chaque sourire, chaque regard, chaque respiration devait passer par lui.
— Épouse-moi, répète-t-il. Tu n'auras plus jamais à t'inquiéter.
Je prends le chèque entre mes doigts. Le papier est lourd, épais, grainé. Le montant est imprimé en chiffres nets, sans bavure. Une somme considérable. Assez pour couvrir les arriérés de loyer, les traites du prêt, les fournisseurs qui s'impatientent, les factures qui s'empilent sur mon bureau depuis la mort de grand-mère. Assez pour acheter ma survie.
Je lève les yeux vers lui. Il sourit, triomphant.
Je déchire le chèque en deux. Puis en quatre. Puis en huit. Les morceaux tombent sur la nappe blanche, éparpillés comme des confettis de refus.
Le sourire de Gabriel se fige. Puis il meurt. Lentement. Ses mâchoires se crispent, un muscle tressaute sur sa tempe, ses pommettes s'empourprent. Ses doigts s'aplatissent sur la table, ses jointures blanchissent. L'humiliation est là, dansante sur son visage, avant qu'il ne la recouvre d'un masque de mépris froid.
— Tu fais une erreur.
— Je fais ce que j'aurais dû faire il y a trois ans. Je te dis non.
Ma voix est ferme. Mes mains ne tremblent pas. Mon cœur bat vite, trop vite, mais mon regard ne fuit pas le sien.
Gabriel se lève, remet sa veste, reprend sa mallette. Ses gestes sont secs, cassants, chargés de rage contenue. Il se penche vers moi en passant, ses lèvres effleurent presque mon oreille.
— Tu reviendras, Alya. Tu reviendras toujours. Parce que personne d'autre ne voudra de toi. Une fille sans diplôme, sans avenir. Une fille qui pue le poisson et la graisse de cuisine. Tu n'as pas d'option. Tu n'as que moi.
Il sort sans se retourner. Le carillon tinte, la porte claque, et le silence retombe sur le restaurant comme une chape de plomb.
Je reste debout, immobile, les mains à plat sur la nappe froissée, les épaules tendues. Les confettis de chèque sont éparpillés autour de moi. Un verre est tombé pendant l'altercation, les éclats scintillent sur le carrelage.
Je devrais les ramasser. Je devrais finir de dresser les tables. Le service du midi commence dans deux heures. Mais je ne fais rien. Les mots de Gabriel tournent dans ma tête comme un poison lent.
« Tu n'as pas d'option. Tu n'as que moi. »
Je m'accroupis lentement et je ramasse les morceaux de verre un à un. Ils sont fins, coupants. Je les dépose dans ma paume avec précaution, en faisant attention à ne pas me blesser. Un geste concret qui m'empêche de penser.
Mais penser, c'est tout ce que je fais.
Gabriel a raison sur un point. Je n'ai personne. Mon père est un fantôme froid et calculateur. Ma mère est une ombre brisée. Mon frère est parti depuis des années. Ma grand-mère est morte.
Il ne reste que Camille. Mais Camille ne peut pas m'épouser.
Le soir, quand le service est terminé, quand les clients sont partis, quand les lumières sont éteintes et les cuisines nettoyées, je m'assois à la table des confidences et je tremble. Les mots de Gabriel reviennent, lancinants, implacables.
Je pose mon front sur mes mains jointes. Les larmes montent enfin, brûlantes, salées. Je les laisse couler. Personne ne me voit. Personne ne m'entend.
— Je ne retournerai pas avec lui, je murmure dans le vide. Jamais.
Mais alors, qu'est-ce que je fais ? Comment je sauve le restaurant ? Comment je remplis la condition de grand-mère ?
Je n'ai pas de réponse. Juste la nuit qui tombe, le silence qui s'épaissit, et la peur qui serre mon ventre de ses doigts glacés.
Chapitre 66RafaelGabriel est en prison. J'ai reçu la confirmation ce matin, un appel bref de mon avocat qui m'informait que l'arrestation s'était déroulée sans incident, que les preuves étaient accablantes, que le juge avait refusé la libération sous caution, et que Gabriel Delcourt ne sortirait pas avant longtemps. J'ai écouté en silence, debout devant la baie vitrée, les yeux fixés sur la ville qui s'étendait à mes pieds dans la lumière grise du matin, et j'ai raccroché sans un mot, sans un remerciement, sans un commentaire, comme je le faisais toujours quand une affaire était réglée. C'était terminé. Gabriel Delcourt était derrière les barreaux, il ne pourrait plus jamais menacer Alya, il ne pourrait plus jamais l'humilier, il ne pourrait plus jamais poser ses yeux de pr&
Chapitre 65AlyaGabriel a été arrêté aujourd'hui. La nouvelle est tombée au milieu du service du déjeuner, un texto de Camille qui a fait vibrer mon téléphone dans la poche de mon tablier et qui m'a fait lâcher la casserole que je tenais au-dessus de l'évier. Fraude fiscale. Détournement de fonds. Les mots dansaient devant mes yeux, incroyables, impossibles, et pourtant bien réels. Gabriel Delcourt, l'homme qui m'avait humiliée pendant trois ans, l'homme qui m'avait offert un chèque en me disant que je n'avais pas d'autre option, l'homme qui m'avait traitée de moins que rien sur le marché avant que Rafael ne le fasse fuir, était en prison. Il va passer des années en prison, c'est ce que disaient les informations, c'est ce que répétaient les journalistes, c'est ce que confirmaient tous les ex
Chapitre 64RafaelSon anniversaire. Je l'ai su en consultant son dossier, il y a des mois. C'était une simple date parmi d'autres à l'époque, une information comme une autre que j'avais notée sans y prêter attention, sans imaginer que des mois plus tard, cette même date me trouverait en train de préparer un dîner aux chandelles sur une terrasse, les mains tremblantes, le cœur battant, en espérant de toutes mes forces qu'elle serait heureuse. Dîner préparé en secret avec son chef. J'avais appelé Marco quelques jours avant, en cachette, comme je l'avais fait pour la soupe pendant sa convalescence, et je lui avais demandé de m'aider à préparer un menu spécial, un menu qui lui ressemble, un menu qui lui fasse plaisir. Marco avait accepté avec enthousiasme, il m'avait guidé pas à pas à travers les r
Chapitre 63AlyaAnniversaire de mes 26 ans. Je ne l'avais dit à personne. Ni à Camille qui oubliait toujours les dates, ni à Marco qui ne savait même pas quel jour on était la plupart du temps, ni à Rafael à qui je n'avais jamais pensé à en parler. Ce n'était pas un oubli volontaire, ce n'était pas un secret que je voulais garder, c'était simplement que les anniversaires n'avaient plus d'importance pour moi depuis la mort de grand-mère, depuis que la seule personne qui les célébrait avec des ballons et des gâteaux maison n'était plus là pour allumer les bougies. Alors j'avais prévu de traverser cette journée comme toutes les autres, en travaillant, en cuisinant, en servant les clients, sans rien dire à personne, sans attendre de cadeaux ou de félicitations ou de surprises.Il l'a su.
Chapitre 62RafaelCroissants. Je les ai déposés devant elle sur la table de la cuisine, dans une assiette blanche, encore tièdes, encore gonflés de beurre et de levure, et j'ai guetté sa réaction comme on guette le lever du soleil après une longue nuit. Son sourire ensommeillé, ce sourire qu'elle avait en sortant de la chambre, les cheveux en bataille, les yeux encore gonflés de sommeil, ce sourire qui s'est élargi quand elle a compris que j'étais sorti exprès, que j'avais affronté l'aube glacée pour elle, que ce sac en papier kraft n'était pas un hasard mais un choix délibéré, une attention calculée, une déclaration muette déguisée en petit-déjeuner. Elle ne sait pas que je suis descendu les acheter à l'aube, que j'ai quitté l'appartement sur la pointe des pieds pendant qu'elle dor
Chapitre 61AlyaCe matin, il m'a surprise avec des croissants frais. Je m'étais levée tôt, comme tous les matins, le corps encore lourd de sommeil mais l'esprit déjà tourné vers les fourneaux, vers les sauces qui devaient réduire, vers les légumes qui devaient être épluchés, vers les poissons que Marco devait livrer avant huit heures. J'avais enfilé ma chemise blanche et mon tablier, j'avais relevé mes cheveux en un chignon rapide sans même me regarder dans le miroir, et je m'apprêtais à partir sans déjeuner, comme je le faisais trop souvent, comme je le faisais presque tous les matins depuis des mois, avalant un café brûlant debout dans la cuisine avant de dévaler les escaliers vers le restaurant. Grand-mère me le reprochait déjà à l'époque où elle était encore là.
Chapitre 5RafaelLa porte du restaurant se referme derrière moi, le carillon tinte une dernière fois, et je me retrouve sur le trottoir humide, les mains enfoncées dans les poches de ma veste élimée, le visage fouetté par le vent de mars. Je reste immobile quelques secondes, les yeux fixés sur la
Chapitre 4AlyaQuatorze heures précises. Le carillon tinte et la porte s'ouvre sur un homme que je ne connais pas encore, mais qui, dans quelques minutes, deviendra mon futur mari contractuel. L'idée est si absurde que j'ai envie de rire nerveusement, mais je me retiens, les mains crispées sur mes
Chapitre 3AlyaCamille débarque sans prévenir à vingt et une heures passées, trempée par l'averse de mars, une bouteille de vin blanc à la main. Elle a les cheveux plaqués sur le front, les joues rougies par le froid, et ce sourire indomptable qui ne la quitte jamais, même dans les pires moments.
Chapitre 1AlyaLe papier est jauni sur les bords, plié en trois, usé aux pliures comme si quelqu'un l'avait manipulé mille fois avant moi. L'écriture de ma grand-mère est penchée, élégante, reconnaissable entre toutes. Cette écriture qui écrivait « je t'aime » sur des post-it collés au frigo, qui







