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Chapitre 2

Author: Histoire
last update publish date: 2026-06-15 18:05:59

Chapitre 2

Alya

Gabriel arrive le lendemain matin sans prévenir, comme il le fait toujours, comme si le restaurant lui appartenait encore, comme si ces deux années de séparation n'avaient été qu'une parenthèse qu'il peut refermer à sa guise.

Je suis en train de préparer la salle pour le service du midi. Les nappes blanches sont fraîchement repassées, elles sentent l'amidon et la lavande. Les couverts brillent sous la lumière douce des suspensions. Je dispose les verres avec une précision maniaque, le pied tourné vers la droite, exactement comme grand-mère me l'a appris. Ces gestes simples et répétitifs calment mon anxiété. Ou du moins, ils essaient.

La porte s'ouvre. Gabriel entre dans mon restaurant comme on entre chez soi, en propriétaire, en conquérant. Il est grand, les épaules larges moulées dans un costume anthracite qui a dû coûter trois mois de mon chiffre d'affaires. Sa chemise est blanche, immaculée, sa cravate en soie bleu nuit, ses chaussures cirées à la perfection. Ses cheveux châtains sont coiffés en arrière, dégageant un front lisse et une mâchoire carrée. Ses yeux sont d'un marron clair, presque doré, de ces yeux qui semblent chaleureux quand ils vous regardent. Sauf qu'ils ne sont jamais chaleureux. Ils sont calculateurs. Ils évaluent, ils pèsent, ils anticipent.

— Alya, ma chérie.

Sa voix est mielleuse, enveloppante, conçue pour séduire et désarmer. Il traverse la salle en quelques enjambées et pose sa mallette en cuir noir sur une table fraîchement dressée, froissant la nappe impeccable.

— Tu es ravissante, comme toujours. Même avec de la farine sur la joue.

Je n'ai pas de farine sur la joue. Je ne suis pas entrée dans la cuisine ce matin. Mais c'est typique de Gabriel : inventer un défaut pour mieux souligner sa bienveillance à le remarquer, créer une faille pour mieux s'y glisser.

— Le restaurant n'ouvre pas avant midi, je dis sans le regarder. Tu dois partir.

Il ne part pas. Il s'assoit à la table qu'il vient de souiller, croise les jambes avec une lenteur calculée, et sort de sa poche intérieure un chèque plié en deux. Le geste est fluide, élégant, presque désinvolte. Il pose le rectangle de papier sur la nappe et le fait glisser vers moi du bout des doigts.

— J'ai entendu des rumeurs. Le testament de ta grand-mère. La clause matrimoniale. Le délai de six mois.

Mes doigts se figent sur le verre que je tenais. Comment sait-il ? Je n'en ai parlé à personne. Le notaire ? Un employé ? Peu importe. Il sait. Et s'il sait, c'est qu'il a déjà préparé son attaque.

— C'est un chèque, dit-il en tapotant le papier. Un chèque conséquent. Assez pour rembourser toutes tes dettes, rénover la cuisine, embaucher du personnel, et garder ce restaurant hors de l'eau pendant au moins deux ans.

— Ce n'est pas un boui-boui.

— Peu importe. C'est une bouée. Une bouée de sauvetage. Et tout ce que tu as à faire, c'est dire oui.

Il marque une pause. Ses doigts pianotent sur la nappe.

— Épouse-moi, Alya.

Sa voix est douce, presque tendre. Et c'est cette tendresse feinte qui est la pire de toutes, parce qu'elle me rappelle nos débuts, quand il était attentionné, prévenant, amoureux. Avant que les compliments ne deviennent des critiques. Avant que les cadeaux ne deviennent des chaînes. Avant qu'il ne m'enferme dans une cage dorée où chaque sourire, chaque regard, chaque respiration devait passer par lui.

— Épouse-moi, répète-t-il. Tu n'auras plus jamais à t'inquiéter.

Je prends le chèque entre mes doigts. Le papier est lourd, épais, grainé. Le montant est imprimé en chiffres nets, sans bavure. Une somme considérable. Assez pour couvrir les arriérés de loyer, les traites du prêt, les fournisseurs qui s'impatientent, les factures qui s'empilent sur mon bureau depuis la mort de grand-mère. Assez pour acheter ma survie.

Je lève les yeux vers lui. Il sourit, triomphant.

Je déchire le chèque en deux. Puis en quatre. Puis en huit. Les morceaux tombent sur la nappe blanche, éparpillés comme des confettis de refus.

Le sourire de Gabriel se fige. Puis il meurt. Lentement. Ses mâchoires se crispent, un muscle tressaute sur sa tempe, ses pommettes s'empourprent. Ses doigts s'aplatissent sur la table, ses jointures blanchissent. L'humiliation est là, dansante sur son visage, avant qu'il ne la recouvre d'un masque de mépris froid.

— Tu fais une erreur.

— Je fais ce que j'aurais dû faire il y a trois ans. Je te dis non.

Ma voix est ferme. Mes mains ne tremblent pas. Mon cœur bat vite, trop vite, mais mon regard ne fuit pas le sien.

Gabriel se lève, remet sa veste, reprend sa mallette. Ses gestes sont secs, cassants, chargés de rage contenue. Il se penche vers moi en passant, ses lèvres effleurent presque mon oreille.

— Tu reviendras, Alya. Tu reviendras toujours. Parce que personne d'autre ne voudra de toi. Une fille sans diplôme, sans avenir. Une fille qui pue le poisson et la graisse de cuisine. Tu n'as pas d'option. Tu n'as que moi.

Il sort sans se retourner. Le carillon tinte, la porte claque, et le silence retombe sur le restaurant comme une chape de plomb.

Je reste debout, immobile, les mains à plat sur la nappe froissée, les épaules tendues. Les confettis de chèque sont éparpillés autour de moi. Un verre est tombé pendant l'altercation, les éclats scintillent sur le carrelage.

Je devrais les ramasser. Je devrais finir de dresser les tables. Le service du midi commence dans deux heures. Mais je ne fais rien. Les mots de Gabriel tournent dans ma tête comme un poison lent.

« Tu n'as pas d'option. Tu n'as que moi. »

Je m'accroupis lentement et je ramasse les morceaux de verre un à un. Ils sont fins, coupants. Je les dépose dans ma paume avec précaution, en faisant attention à ne pas me blesser. Un geste concret qui m'empêche de penser.

Mais penser, c'est tout ce que je fais.

Gabriel a raison sur un point. Je n'ai personne. Mon père est un fantôme froid et calculateur. Ma mère est une ombre brisée. Mon frère est parti depuis des années. Ma grand-mère est morte.

Il ne reste que Camille. Mais Camille ne peut pas m'épouser.

Le soir, quand le service est terminé, quand les clients sont partis, quand les lumières sont éteintes et les cuisines nettoyées, je m'assois à la table des confidences et je tremble. Les mots de Gabriel reviennent, lancinants, implacables.

Je pose mon front sur mes mains jointes. Les larmes montent enfin, brûlantes, salées. Je les laisse couler. Personne ne me voit. Personne ne m'entend.

— Je ne retournerai pas avec lui, je murmure dans le vide. Jamais.

Mais alors, qu'est-ce que je fais ? Comment je sauve le restaurant ? Comment je remplis la condition de grand-mère ?

Je n'ai pas de réponse. Juste la nuit qui tombe, le silence qui s'épaissit, et la peur qui serre mon ventre de ses doigts glacés.

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