LOGINChapitre 3
Alya
Camille débarque sans prévenir à vingt et une heures passées, trempée par l'averse de mars, une bouteille de vin blanc à la main. Elle a les cheveux plaqués sur le front, les joues rougies par le froid, et ce sourire indomptable qui ne la quitte jamais, même dans les pires moments.
— Tu as une mine épouvantable, déclare-t-elle en poussant la porte de mon studio d'un coup de hanche. Je le savais. Je l'ai senti à des kilomètres.
Elle dépose la bouteille sur la table basse et entreprend de retirer son manteau dégoulinant. Ses gestes sont amples, désordonnés, pleins de vie. Elle est grande, élancée, avec une crinière de boucles noires qu'elle ne coiffe jamais vraiment. Ses yeux sont vert émeraude, immenses, perçants, capables de lire en moi comme dans un livre ouvert.
— Alors, raconte.
Elle s'affale sur mon canapé, attrape la bouteille, la débouche avec les dents faute de tire-bouchon. Le geste est si parfaitement elle que je ne peux m'empêcher d'esquisser un sourire. Le premier de la journée.
— C'est le testament de ta grand-mère, c'est ça ? J'ai vu ta tête ce matin. Tu regardais le vide. Tu ne regardes jamais le vide.
Elle me tend un verre. Le vin est frais, fruité, légèrement acide. Je bois une gorgée, puis une autre. L'alcool réchauffe ma poitrine, dénoue un peu l'étau qui m'écrase depuis ce matin.
— Elle a mis une clause, je dis enfin.
Ma voix est rauque, fatiguée.
— Quelle clause ?
— Je dois être mariée avant mon vingt-sixième anniversaire. Sinon, le restaurant est vendu.
Camille repose son verre. Ses sourcils se froncent.
— Pardon ?
— Mariée, Camille. Mariée avant vingt-six ans. Il me reste moins de six mois.
— Et tu n'as personne.
— Je n'ai personne.
— Et Gabriel ?
Je lui raconte la visite du matin. Le chèque. Le discours. L'humiliation. Elle écoute sans m'interrompre, les doigts crispés sur son verre. Quand je finis, elle explose.
— Ce salaud. Il a attendu que tu sois au plus bas pour revenir à la charge.
— J'ai déchiré le chèque.
— Bien. Très bien. Mais ça ne résout pas le problème.
Elle se cale dans le canapé, les jambes repliées sous elle, son verre oscillant au bout de ses doigts. La lampe dessine des ombres sur ses pommettes.
— Il te faut un mari.
— Je sais.
— Un mari temporaire. Un contrat. Six mois.
— Je sais.
Elle réfléchit en silence. Et puis elle sourit, de ce sourire dangereux qui précède toujours ses idées les plus folles.
— Engage un inconnu.
— Quoi ?
— Réfléchis. Un mariage blanc. Contractuel. Tu trouves un type, tu le paies, tu l'épouses, tu remplis la condition. Six mois plus tard, divorce. Propre, net, sans bavure.
J'éclate de rire. Un rire nerveux, incrédule, presque hystérique, qui résonne contre les murs de mon minuscule studio.
— Tu es folle.
— Complètement, admet-elle. Mais c'est faisable. Des gens le font pour des visas, des héritages, des questions administratives. Pourquoi pas toi ?
Pourquoi pas moi. La phrase fait son chemin dans ma tête, lentement, comme une goutte d'encre qui se dilue dans l'eau.
— Je ne plaisante pas, Alya. Tu n'as pas d'autre solution. À moins de retourner avec Gabriel.
Rien que ce prénom me fait frissonner. Non. Jamais.
Camille voit ma réaction et hoche la tête, satisfaite.
— Il faut trouver le bon candidat. Pas un taré. Pas un profiteur. Quelqu'un de discret, de fiable, qui disparaîtra après.
Quelqu'un de discret. De fiable. Qui disparaîtra après. Les mots tournent dans ma tête comme des papillons de nuit autour d'une ampoule.
Nous continuons à boire. La nuit s'épaissit autour de nous, le vin tiédit dans nos verres, et l'idée germe. D'abord ridicule, elle devient plausible, puis nécessaire, puis urgente.
Camille part vers deux heures du matin, titubante mais triomphante, me laissant seule avec mes pensées et une migraine naissante. Je n'ai pas dormi. Allongée sur mon lit, les yeux au plafond, j'ai regardé les ombres des phares glisser sur les murs. Je pensais à grand-mère. À ce qu'elle aurait dit en voyant sa petite-fille envisager un mariage de convenance pour contourner son testament. Peut-être qu'elle aurait ri. Peut-être qu'elle aurait pleuré. Peut-être les deux.
À l'aube, je me suis levée. J'ai allumé mon ordinateur, ouvert un navigateur, tapé l'adresse d'un forum pour petits boulots. Mes doigts tremblaient sur le clavier. J'ai écrit l'annonce, je l'ai relue, je l'ai postée avant de pouvoir changer d'avis.
« Cherche homme pour mariage contractuel de six mois. Rémunération modeste. Aucune implication émotionnelle. Discrétion absolue. Sérieux exigé. »
Je me suis recouchée, le cœur battant. Les réponses ont afflué immédiatement. Des dizaines. Je les ai fait défiler, les yeux mi-clos, le souffle court. La plupart étaient pathétiques. Des phrases mal écrites, des propositions indécentes, des insultes. Je supprimais au fur et à mesure, le cœur serré par le dégoût et le découragement.
Et puis, au milieu du flot, une réponse sobre. Pas de photo. Pas de familiarité. Juste trois lignes.
« Disponible. Conditions acceptées. Entretien demain si vous voulez. Cordialement. Rafael. »
Rafael. Juste un prénom. Pas de nom de famille. Pas de questions. Une sobriété qui contraste avec tout le reste.
J'ai relu le message plusieurs fois. Il était lisse, poli, impersonnel. Et c'est précisément cela qui m'a retenue. Dans un océan de vulgarité, la simplicité ressemble à de l'élégance.
J'ai répondu avant que le soleil ne se lève complètement.
« Demain, 14h, au restaurant Le Cœur de Bahia. »
Maintenant, il est presque midi. Je suis debout devant le miroir, vêtue d'un chemisier blanc et d'une jupe crayon, les cheveux attachés en chignon strict. Je veux avoir l'air professionnelle, sérieuse, en contrôle. Je veux qu'il comprenne que c'est moi qui commande, que c'est mon argent, mon contrat, mes règles.
Mais mes mains tremblent en ajustant mon col. Et dans le miroir, je ne vois pas une femme d'affaires. Je vois une femme terrifiée qui s'apprête à rencontrer l'homme qu'elle va peut-être épouser.
Je descends au restaurant, ouvre la porte, prépare la salle. Je choisis la table des confidences pour l'entretien, par superstition, par besoin de sentir ma grand-mère à mes côtés. Je m'assois, j'attends. Mes mains sont moites sur mes genoux.
Chapitre 91AlyaIl a laissé une enveloppe.Elle est posée sur la table des confidences, à la place exacte où il s'asseyait chaque soir, dans le coin sombre du restaurant. Je la vois en entrant dans la salle, ce matin, alors que je viens préparer le service du déjeuner. Le carillon a tinté au-dessus de ma tête, comme toujours, mais cette fois, le son m'a serré la gorge. Parce que je savais qu'il était venu. Je le sentais. Cette enveloppe en est la preuve.Je m'approche lentement, les jambes lourdes. Le papier est épais, blanc, banal. Il n'y a pas de mot dessus. Pas de prénom. Rien. Juste mon nom, écrit à la main, de cette écriture trop élégante qui m'a toujours déstabilisée. Cette écriture d'homme cultivé, habitué aux documents importants. Une écriture qui ne colle pas avec la veste éliminée qu'il portait le premier jour.Je m'assois. Je pose mes deux mains à plat sur la table, de chaque côté de l'enveloppe. Je respire. J'essaie de me calmer. Mais mon cœur bat trop vite. Mes doigts tr
Chapitre 90RafaelJe suis allé au restaurant.J'ai poussé la porte, le carillon a tinté. Marco m'a vu entrer, il a hésité une seconde avant de s'approcher.— Monsieur Rafael. Vous voulez une table ?— Juste un café. Dans le coin sombre.Il a hoché la tête. Je me suis installé à ma place habituelle, celle d'où je l'observais chaque soir. J'attendais un regard, un signe, n'importe quoi.Elle ne m'a pas regardé une seule fois.Elle passait entre les tables, souriait aux clients, entrait en cuisine, revenait avec des plats. Pas un coup d'œil pour moi. Pas une hésitation. J'étais transparent. Invisible. Mort à ses yeux.Marco a posé le café devant moi.—
Chapitre 89AlyaJe suis retournée au restaurant.Travailler. C'est la seule chose qui me maintient debout, la seule chose qui m'empêche de m'effondrer, la seule chose qui donne encore un sens aux heures qui s'égrènent depuis que je suis sortie de cet appartement. Travailler pour ne pas penser, pour ne pas sentir, pour ne pas revoir en boucle son visage défait, ses larmes, ses aveux qui m'ont brisée.— Patronne, vous devriez vous reposer, me dit Marco en me voyant enfiler mon tablier.— Je vais bien, Marco. Occupe-toi des entrées.Il n'insiste pas. Il connaît ma voix quand elle ne supporte plus qu'on me pose des questions. Il détourne les yeux et retourne à ses fourneaux. Les clients arrivent, la salle se remplit, et je me laisse absorber par le rythme du service.Les clien
Chapitre 88RafaelLa porte claque.Le bruit se répercute dans le couloir comme une détonation, et je reste planté là, les pieds rivés au sol, le regard fixé sur le battant qui vient de se fermer. Camille n'a pas hurlé, elle n'a pas menacé, elle a juste dit ces mots, ces mots qui tournent déjà en boucle dans mon crâne.— Elle ne va pas bien. Par ta faute.Sa voix était froide, posée, et pourtant elle m'a atteint avec la précision d'une lame. Par ma faute. Comme si j'avais besoin qu'on me le rappelle. Comme si chaque battement de mon cœur ne me le criait pas déjà.Je descends l'escalier. Mes jambes bougent toutes seules, mécaniques. Dehors, la nuit m'avale. J'erre dans la ville sans but, sans direction, sans rien. Les rues défilent, silenc
Chapitre 87CamilleElle l'aime encore. Malgré tout. Malgré la vengeance, les mensonges, l'humiliation. Je le vois dans ses yeux rougis, dans ses mains qui tremblent quand elle prononce son nom, dans ce mélange de douleur et de désir qui la consume. Je la comprends et je ne la comprends pas. L'amour est une maladie, une fièvre qui s'accroche aux os et refuse de lâcher prise, même quand tout devrait être mort.Alya est restée chez moi cette nuit. Elle a pleuré jusqu'à l'épuisement, puis elle s'est endormie sur mon canapé, recroquevillée comme une enfant, les joues marbrées de larmes séchées. Je l'ai couverte d'une couverture, j'ai éteint la lumière, et je suis restée assise dans le noir à veiller sur elle, impuissante, enragée, déchirée entre l'envie de la secouer et celle de la protéger du monde entier.Ce matin, Rafael est venu me voir.Je ne m'y attendais pas. J'étais dans ma cuisine, à prép
Chapitre 86AlyaCamille. Je n'ai pas appelé avant de venir. Mes jambes m'ont portée jusqu'à sa porte par instinct, par réflexe de survie, parce qu'il n'y avait qu'elle, toujours elle, quand le sol se dérobait sous mes pieds.Elle a ouvert, elle a vu mon visage, et elle n'a rien demandé. Elle m'a attirée à l'intérieur, et je me suis effondrée dans ses bras, secouée de sanglots que je retenais depuis des heures, depuis des semaines, depuis le premier jour peut-être.Elle m'a bercée comme une enfant. Sa main caressait mes cheveux, ses bras me serraient fort, sa voix murmurait des mots sans suite, des mots qui ne voulaient rien dire d'autre que "je suis là, je te tiens, tout va bien", même si rien n'allait bien.— Je t'avais prévenue, a-t-elle dit doucement, quand mes sanglots se so
Chapitre 2AlyaGabriel arrive le lendemain matin sans prévenir, comme il le fait toujours, comme si le restaurant lui appartenait encore, comme si ces deux années de séparation n'avaient été qu'une parenthèse qu'il peut refermer à sa guise.Je suis en train de préparer la salle pour le service du
Chapitre 1AlyaLe papier est jauni sur les bords, plié en trois, usé aux pliures comme si quelqu'un l'avait manipulé mille fois avant moi. L'écriture de ma grand-mère est penchée, élégante, reconnaissable entre toutes. Cette écriture qui écrivait « je t'aime » sur des post-it collés au frigo, qui
Chapitre 5RafaelLa porte du restaurant se referme derrière moi, le carillon tinte une dernière fois, et je me retrouve sur le trottoir humide, les mains enfoncées dans les poches de ma veste élimée, le visage fouetté par le vent de mars. Je reste immobile quelques secondes, les yeux fixés sur la
Chapitre 4AlyaQuatorze heures précises. Le carillon tinte et la porte s'ouvre sur un homme que je ne connais pas encore, mais qui, dans quelques minutes, deviendra mon futur mari contractuel. L'idée est si absurde que j'ai envie de rire nerveusement, mais je me retiens, les mains crispées sur mes







