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Chapitre 3

Autor: Histoire
last update Data de publicação: 2026-06-15 18:06:34

Chapitre 3

Alya

Camille débarque sans prévenir à vingt et une heures passées, trempée par l'averse de mars, une bouteille de vin blanc à la main. Elle a les cheveux plaqués sur le front, les joues rougies par le froid, et ce sourire indomptable qui ne la quitte jamais, même dans les pires moments.

— Tu as une mine épouvantable, déclare-t-elle en poussant la porte de mon studio d'un coup de hanche. Je le savais. Je l'ai senti à des kilomètres.

Elle dépose la bouteille sur la table basse et entreprend de retirer son manteau dégoulinant. Ses gestes sont amples, désordonnés, pleins de vie. Elle est grande, élancée, avec une crinière de boucles noires qu'elle ne coiffe jamais vraiment. Ses yeux sont vert émeraude, immenses, perçants, capables de lire en moi comme dans un livre ouvert.

— Alors, raconte.

Elle s'affale sur mon canapé, attrape la bouteille, la débouche avec les dents faute de tire-bouchon. Le geste est si parfaitement elle que je ne peux m'empêcher d'esquisser un sourire. Le premier de la journée.

— C'est le testament de ta grand-mère, c'est ça ? J'ai vu ta tête ce matin. Tu regardais le vide. Tu ne regardes jamais le vide.

Elle me tend un verre. Le vin est frais, fruité, légèrement acide. Je bois une gorgée, puis une autre. L'alcool réchauffe ma poitrine, dénoue un peu l'étau qui m'écrase depuis ce matin.

— Elle a mis une clause, je dis enfin.

Ma voix est rauque, fatiguée.

— Quelle clause ?

— Je dois être mariée avant mon vingt-sixième anniversaire. Sinon, le restaurant est vendu.

Camille repose son verre. Ses sourcils se froncent.

— Pardon ?

— Mariée, Camille. Mariée avant vingt-six ans. Il me reste moins de six mois.

— Et tu n'as personne.

— Je n'ai personne.

— Et Gabriel ?

Je lui raconte la visite du matin. Le chèque. Le discours. L'humiliation. Elle écoute sans m'interrompre, les doigts crispés sur son verre. Quand je finis, elle explose.

— Ce salaud. Il a attendu que tu sois au plus bas pour revenir à la charge.

— J'ai déchiré le chèque.

— Bien. Très bien. Mais ça ne résout pas le problème.

Elle se cale dans le canapé, les jambes repliées sous elle, son verre oscillant au bout de ses doigts. La lampe dessine des ombres sur ses pommettes.

— Il te faut un mari.

— Je sais.

— Un mari temporaire. Un contrat. Six mois.

— Je sais.

Elle réfléchit en silence. Et puis elle sourit, de ce sourire dangereux qui précède toujours ses idées les plus folles.

— Engage un inconnu.

— Quoi ?

— Réfléchis. Un mariage blanc. Contractuel. Tu trouves un type, tu le paies, tu l'épouses, tu remplis la condition. Six mois plus tard, divorce. Propre, net, sans bavure.

J'éclate de rire. Un rire nerveux, incrédule, presque hystérique, qui résonne contre les murs de mon minuscule studio.

— Tu es folle.

— Complètement, admet-elle. Mais c'est faisable. Des gens le font pour des visas, des héritages, des questions administratives. Pourquoi pas toi ?

Pourquoi pas moi. La phrase fait son chemin dans ma tête, lentement, comme une goutte d'encre qui se dilue dans l'eau.

— Je ne plaisante pas, Alya. Tu n'as pas d'autre solution. À moins de retourner avec Gabriel.

Rien que ce prénom me fait frissonner. Non. Jamais.

Camille voit ma réaction et hoche la tête, satisfaite.

— Il faut trouver le bon candidat. Pas un taré. Pas un profiteur. Quelqu'un de discret, de fiable, qui disparaîtra après.

Quelqu'un de discret. De fiable. Qui disparaîtra après. Les mots tournent dans ma tête comme des papillons de nuit autour d'une ampoule.

Nous continuons à boire. La nuit s'épaissit autour de nous, le vin tiédit dans nos verres, et l'idée germe. D'abord ridicule, elle devient plausible, puis nécessaire, puis urgente.

Camille part vers deux heures du matin, titubante mais triomphante, me laissant seule avec mes pensées et une migraine naissante. Je n'ai pas dormi. Allongée sur mon lit, les yeux au plafond, j'ai regardé les ombres des phares glisser sur les murs. Je pensais à grand-mère. À ce qu'elle aurait dit en voyant sa petite-fille envisager un mariage de convenance pour contourner son testament. Peut-être qu'elle aurait ri. Peut-être qu'elle aurait pleuré. Peut-être les deux.

À l'aube, je me suis levée. J'ai allumé mon ordinateur, ouvert un navigateur, tapé l'adresse d'un forum pour petits boulots. Mes doigts tremblaient sur le clavier. J'ai écrit l'annonce, je l'ai relue, je l'ai postée avant de pouvoir changer d'avis.

« Cherche homme pour mariage contractuel de six mois. Rémunération modeste. Aucune implication émotionnelle. Discrétion absolue. Sérieux exigé. »

Je me suis recouchée, le cœur battant. Les réponses ont afflué immédiatement. Des dizaines. Je les ai fait défiler, les yeux mi-clos, le souffle court. La plupart étaient pathétiques. Des phrases mal écrites, des propositions indécentes, des insultes. Je supprimais au fur et à mesure, le cœur serré par le dégoût et le découragement.

Et puis, au milieu du flot, une réponse sobre. Pas de photo. Pas de familiarité. Juste trois lignes.

« Disponible. Conditions acceptées. Entretien demain si vous voulez. Cordialement. Rafael. »

Rafael. Juste un prénom. Pas de nom de famille. Pas de questions. Une sobriété qui contraste avec tout le reste.

J'ai relu le message plusieurs fois. Il était lisse, poli, impersonnel. Et c'est précisément cela qui m'a retenue. Dans un océan de vulgarité, la simplicité ressemble à de l'élégance.

J'ai répondu avant que le soleil ne se lève complètement.

« Demain, 14h, au restaurant Le Cœur de Bahia. »

Maintenant, il est presque midi. Je suis debout devant le miroir, vêtue d'un chemisier blanc et d'une jupe crayon, les cheveux attachés en chignon strict. Je veux avoir l'air professionnelle, sérieuse, en contrôle. Je veux qu'il comprenne que c'est moi qui commande, que c'est mon argent, mon contrat, mes règles.

Mais mes mains tremblent en ajustant mon col. Et dans le miroir, je ne vois pas une femme d'affaires. Je vois une femme terrifiée qui s'apprête à rencontrer l'homme qu'elle va peut-être épouser.

Je descends au restaurant, ouvre la porte, prépare la salle. Je choisis la table des confidences pour l'entretien, par superstition, par besoin de sentir ma grand-mère à mes côtés. Je m'assois, j'attends. Mes mains sont moites sur mes genoux.

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