Mag-log inChapitre 3
Lyséa
La pluie transperce ma robe en quelques secondes.
Je marche dans les jardins du domaine sans vraiment savoir où je vais, les bras serrés contre ma poitrine, les cheveux plaqués sur mes joues par l’averse glacée. Les allées de gravier crissent sous mes escarpins, et les buis taillés avec une rigueur militaire ruissellent d’eau comme des sculptures de jade liquide. Le ciel est une plaque de plomb uniforme, si bas qu’on croirait pouvoir le toucher en levant la main. L’air sent la terre mouillée, le cyprès, le sel qui remonte de la mer invisible derrière les brumes.
Je grelotte, mais je ne rentre pas. Je ne peux pas. Chaque goutte qui frappe ma peau est une piqûre bienvenue, une sensation concrète dans un monde qui vient de perdre toute réalité. Le certificat scellé d’or tourne en boucle dans ma tête, et chaque fois que je ferme les yeux, je revois le nom de Seraphina imprimé en lettres gothiques sur le contrat de mariage de mon propre époux.
Non. Pas mon époux. Rien n’est à moi. Pas cette maison, pas cet homme, pas l’enfant qui m’appelle maman. Je suis une locataire de leurs vies, une invitée qu’on a oublié de congédier.
Je m’arrête au bord du bassin des carpes koï. Les poissons orange et blanc tournoient sous la surface trouble, ombres furtives que la pluie déforme. La dernière fois que je suis venue ici, c’était l’été dernier. Ayden jetait des miettes de pain aux carpes en riant aux éclats, et Vaelen se tenait derrière nous, silencieux, un sourire aux lèvres. Je croyais que ce sourire était pour moi. Il n’était pour personne. Il n’était qu’un reflet, un mirage, une illusion que j’ai entretenue trois années durant parce que la réalité était trop dure à regarder en face.
Le froid mord mes doigts, engourdit mes joues, mais je reste immobile devant l’eau noire. J’ai besoin de ce froid. Il m’empêche de penser, ou du moins il ralentit mes pensées, les transforme en un bourdonnement lointain que je peux presque ignorer. Presque.
Un bruit de pas derrière moi, étouffé par le gravier mouillé. Je sais que c’est lui avant même de me retourner. Je reconnaîtrais son pas entre mille, cette démarche lente et mesurée d’homme qui ne se presse jamais parce que le monde attend toujours après lui. Il s’arrête à deux mètres de moi, juste assez loin pour me laisser de l’air, juste assez près pour que je sente sa présence comme une brûlure dans mon dos.
— Tu vas attraper froid, dit-il.
Sa voix est calme, trop calme. La voix qu’il prend en réunion quand il annonce des licenciements ou des fusions hostiles. La voix du magnat, pas celle de l’époux. Mais l’époux n’a jamais existé, n’est-ce pas ?
Je ne réponds pas, ne me retourne pas. Mes yeux fixent l’eau du bassin où les carpes continuent leur ballet silencieux, indifférentes à la tempête qui ravage ma vie. La pluie redouble, tambourine sur les feuilles des camélias, et le vent se lève, faisant claquer quelque part un volet mal fermé.
— Lyséa, rentre dans la maison. Nous pouvons parler à l’intérieur.
— Parler ?
Je me tourne enfin. Ma robe trempée colle à mes jambes, mes cheveux ruissellent sur mes épaules, mais je tiens debout. Je tiens debout parce que c’est ce que font les femmes de ma famille. Elles tiennent debout même quand le sol s’ouvre sous leurs pieds, même quand le ciel leur tombe sur la tête, même quand l’homme qu’elles aiment leur révèle qu’elles n’ont jamais existé.
Vaelen se tient sous un parapluie que quelqu’un a dû lui tendre, un grand parapluie noir qui projette une ombre sur son visage. Son costume est toujours impeccable, sa chemise blanche immaculée, et il me regarde avec cette expression impénétrable qui m’a tant fascinée autrefois. Aujourd’hui, elle me donne la nausée.
— Parler de quoi, au juste ? continué-je, et ma voix tremble malgré moi. De Seraphina ? De ton vrai mariage ? Du fait que je n’ai aucun droit, aucun statut, aucune existence légale dans ta vie ?
— Ce n’est pas aussi simple.
— Ah non ? Explique-moi, alors. Explique-moi comment on peut vivre trois ans avec une femme, partager son lit, lui faire un enfant, et ne jamais lui dire qu’elle n’est pas son épouse. Explique-moi comment on peut mentir aussi longtemps sans jamais ciller.
Son visage se crispe. Une ombre passe dans ses yeux, quelque chose que je ne saisis pas, et il détourne le regard vers la fontaine, vers les carpes, vers n’importe quoi qui ne soit pas moi.
— Ayden n’est pas ton enfant, dit-il d’une voix sourde.
Le monde bascule.
Je savais. Depuis que j’ai lu l’acte de naissance dans la bibliothèque, je savais. Mais savoir et entendre sont deux choses différentes. Entendre, c’est recevoir une balle en pleine poitrine. Entendre, c’est sentir son cœur s’arrêter une seconde, repartir, et battre si fort qu’on croit qu’il va exploser. Entendre, c’est voir la vérité en face, nue, brutale, sans échappatoire.
— Je sais, murmuré-je. J’ai vu son acte de naissance.
Il hoche la tête, lentement, comme s’il s’y attendait. Ses doigts se resserrent sur le manche du parapluie.
— Seraphina est sa mère biologique. Elle l’a mis au monde il y a cinq ans, juste avant que nous nous rencontrions, toi et moi. Elle était la femme que ma famille avait choisie pour moi. Le mariage a été arrangé, scellé, enregistré légalement.
— Et moi, je suis arrivée quand ? Après, comme bouche-trou ?
— Tu es arrivée comme une éclaircie dans un ciel d’orage.
Sa voix a changé. Elle n’est plus celle du magnat, ni celle du menteur. Elle est plus basse, plus rauque, presque vulnérable. Mais je ne veux pas de sa vulnérabilité. Je ne veux pas de ses excuses, de ses explications, de ses métaphores poétiques. Je veux qu’il souffre autant que je souffre.
— Ne fais pas de lyrisme, coupé-je d’une voix dure. Ce n’est pas une romance, Vaelen. C’est une supercherie.
— C’était pour te protéger. Ma famille est dangereuse. Mes ennemis le sont encore plus. Si notre mariage avait été enregistré, tu serais devenue une cible. Seraphina elle-même a dû disparaître pour sauver sa vie. Je ne voulais pas que tu subisses le même sort.
— Alors tu m’as menti.
— Je t’ai protégée.
— Tu m’as volé trois ans de ma vie.
Le vent se lève, rabat une mèche mouillée sur mon visage. Je la repousse d’un geste brusque, et ma main tremble si fort que je dois la serrer contre ma poitrine. Vaelen fait un pas vers moi, puis un autre, et le parapluie glisse entre ses doigts, tombe sur le gravier dans un bruit mou. La pluie frappe son visage, ses cheveux, sa chemise blanche qui se plaque sur ses épaules, mais il ne semble pas le remarquer.
— Je t’aime, répète-t-il.
Et cette fois, quelque chose en moi se brise définitivement. Parce que sa voix est sincère. Parce que ses yeux brillent d’une émotion que je n’y ai jamais vue. Parce qu’il est là, sous la pluie, trempé, vulnérable, et qu’il me dit les mots que j’ai rêvé d’entendre pendant trois ans, au pire moment possible, pour la pire raison possible.
— L’amour ne suffit pas, dis-je dans un souffle.
— Le mien aurait dû.
Je recule d’un pas, secouant la tête. Mes cheveux dégoulinent dans mon cou, l’eau ruisselle sur mes joues, se mêle aux larmes que je ne peux plus retenir. Je pleure sans bruit, sans sanglots, comme une statue qui fond sous l’averse.
— Ayden, murmuré-je. Que va devenir Ayden ?
— Il est ton fils, que tu le veuilles ou non. Tu es la seule mère qu’il connaisse.
— La seule mère qu’il connaisse n’existe pas aux yeux de la loi. Que se passera-t-il quand Seraphina reviendra ? Quand elle réclamera son fils ? Où serai-je, moi, dans cette équation ?
Vaelen ouvre la bouche, puis la referme. Il n’a pas de réponse. Pour la première fois depuis que je le connais, le grand Vaelen Drakhar n’a pas de réponse. Ses yeux noirs errent sur mon visage, cherchent une issue, et n’en trouvent pas.
La pluie redouble encore, et quelque part dans la maison, une fenêtre s’ouvre, laissant filtrer le rire d’Ayden. Ce rire que j’aime plus que tout au monde. Ce rire qui n’est pas à moi. Ce rire qui ne m’appartient pas, qui ne m’a jamais appartenu, et qui pourtant est la seule chose qui me rattache encore à cette vie.
Je relève la tête, plante mes yeux dans ceux de Vaelen, et je prends une décision.
— Je veux partir, dis-je.
— Non.
— Tu ne peux pas me retenir. Tu n’as aucun droit sur moi, tu viens de me le prouver.
— Lyséa...
— Ne prononce pas mon nom comme si tu m’aimais. Ne me regarde pas comme si j’étais encore ta femme. Je ne le suis pas. Je ne l’ai jamais été.
Il tend la main, une dernière fois, paume ouverte vers le ciel gris. Une main que j’ai tenue, que j’ai embrassée, que j’ai posée sur mon ventre en me disant qu’un jour nous aurions un enfant ensemble. Une main qui m’a menti chaque jour pendant trois ans.
Je ne la prends pas.
Je tourne les talons et je m’éloigne, les pieds dans la boue, la pluie sur mes épaules, le cœur en charpie. Derrière moi, j’entends le silence de Vaelen. Un silence qui dit tout ce que ses mots n’ont jamais su dire. Un silence qui m’accompagnera longtemps, bien après que les grilles du domaine se seront refermées derrière moi.
Ce soir, je dormirai ailleurs. Demain, je commencerai à reconstruire les ruines de ce que je croyais être ma vie. Et un jour, je le jure, je lui ferai payer chaque larme, chaque mensonge, chaque seconde volée à mon existence.
La pluie continue de tomber sur Astrévale, indifférente, superbe, comme une v
ille qui sait que les drames humains ne sont que des ondées passagères dans l’éternité de ses pierres dorées.
Chapitre 61LyséaLe téléphone vibre sur la table de la cuisine, et je le regarde une seconde, deux secondes, trois secondes, comme si je savais déjà que ce message allait changer ma vie, comme si une intuition viscérale me disait que ce qui allait apparaître sur l'écran allait détruire la fragile paix que nous avions construite pendant ces jours de tempête et de retrouvailles, cette paix que nous avions payée si cher, que nous avions méritée, que nous avions cru pouvoir garder pour toujours.La lumière du matin est douce, chaude, et les rayons du soleil dansent sur le bois de la table, sur les tasses de café que Vaelen a préparées, sur les miettes de pain qui jonchent la nappe, sur mes doigts qui tremblent en prenant le téléphone, en déverrouillant l'écran, en découvrant
Chapitre 60VaelenLe lendemain matin, la lumière du jour est plus douce, plus claire, comme si la tempête avait enfin cessé, comme si le monde avait retenu son souffle pendant notre nuit de retrouvailles et qu'il s'autorisait maintenant à respirer, à exhaler, à laisser entrer la lumière. La neige a cessé de tomber, et le ciel est d'un bleu pâle, presque transparent, un bleu d'hiver qui semble lavé de toutes les ombres, de tous les nuages, de toutes les peurs. Les rayons du soleil filtrent à travers les vitres givrées, dessinant des losanges de lumière sur le parquet de bois, sur les coussins du canapé où nous avons passé la nuit, sur nos corps encore nus, encore blottis l'un contre l'autre, encore imprégnés de cette chaleur que nous avons partagée, de cette intimité que nous avons retrouvée.
Chapitre 59LyséaLa nuit est une étreinte désespérée, une danse de corps et de souffles, un voyage dans un territoire que je croyais perdu à jamais, un territoire de peaux qui se cherchent, de mains qui explorent des chemins qu'elles connaissent par cœur, de bouches qui se retrouvent dans l'obscurité comme si elles n'avaient jamais été séparées, comme si les deux années de silence et de douleur n'avaient été qu'un mauvais rêve, une parenthèse, une pause dans notre histoire. Le froid qui régnait dans le chalet s'est transformé en une chaleur intense, une chaleur qui émane de nos corps, de nos souffles, de nos cœurs qui battent à l'unisson, une chaleur qui repousse les ombres, qui fait fondre la glace, qui nous réchauffe de l'intérieur.Je sens ses mains sur m
Chapitre 58VaelenLe chalet est plongé dans une pénombre glacée, la lumière blafarde de la neige qui filtre par les fenêtres givrées est la seule lueur qui éclaire la pièce, une lueur froide, bleutée, presque surnaturelle, qui donne à nos visages une pâleur de spectres, de fantômes, de survivants qui se sont trouvés dans l'œil de la tempête.Nous sommes toujours blottis l'un contre l'autre, mes bras autour d'elle, sa tête posée contre ma poitrine, ses doigts entrelacés aux miens, ce contact qui est devenu une évidence, une nécessité, un besoin viscéral qui dépasse toutes les barrières que nous avons érigées, toutes les défenses que nous avons bâties, toutes les blessures que nous avons infligées.
Chapitre 57LyséaLa tempête de neige s'abat sur le chalet comme un rouleau compresseur, comme une vague blanche qui engloutit tout sur son passage. Le vent hurle dehors, sifflant à travers les interstices des fenêtres, faisant gémir les poutres du toit, secouant les murs comme si la montagne elle-même tremblait de peur.La panne de chauffage est arrivée en pleine nuit, sans prévenir, et le chalet s'est transformé en une glacière en quelques heures, les radiateurs qui refroidissaient inexorablement, les vitres qui se couvraient de givre, le froid qui s'infiltrait par les portes, par les fenêtres, par les murs, comme un ennemi silencieux qui avançait pas à pas, inexorablement.Je me suis réveillée grelottant, mes dents qui claquaient, mes membres engourdis par le froid qui s'était glissé
Chapitre 56VaelenLa neige continue de tomber dehors, et le grenier est plongé dans une pénombre blanche qui adoucit les contours, qui atténue les ombres, qui donne à ce moment une qualité presque irréelle, presque suspendue hors du temps.Lyséa est assise devant moi, la lettre de sa mère serrée contre sa poitrine comme un talisman, comme une arme, comme une preuve que tout ce qu'elle croyait savoir de sa vie n'était qu'une illusion.— Raconte-moi tout, dit-elle, sa voix calme, trop calme, comme si elle avait dépassé le stade de l'émotion pour entrer dans une zone plus froide, plus dure, plus déterminée. Tout ce que tu sais. Sans rien cacher.Je prends une profonde inspiration, et je commence.— Il y a trente ans, les Noctryn et les Drakhar étaient des familles rivales, en guerre constante pour le contrôle des routes commerciales, des alliances politiques, des marchés financiers. Leurs conflits ont attiré l'attention du Cartel de l'Est, une organisation criminelle qui a vu dans cette
Chapitre 6VaelenLa porte de la chambre se referme dans un souffle, et je reste là, immobile, le dos collé au bois froid. Mes poings sont serrés si fort que mes ongles laissent des demi-lunes rouges dans mes paumes. La douleur est bonne. La douleur me rappelle que je suis encore vivant, alors qu’à
Chapitre 5LyséaLe sommeil ne vient pas.Je suis allongée dans notre lit, les yeux ouverts sur le plafond que je ne vois plus, les mains croisées sur le ventre, et mon esprit tourne en boucle comme un film dont on aurait cassé la bobine. Les mêmes images, les mêmes sons, la même scène qui se répèt
Chapitre 4LyséaJe ne sais pas comment je suis rentrée dans la maison.Mes pieds m'ont portée à travers les jardins détrempés, le long des allées de buis ruisselants, jusqu'au perron de marbre où la gouvernante m'attendait avec une serviette tiède et un regard que je n'ai pas voulu déchiffrer. Mes
Chapitre 1LyséaLe matin du 3 février se lève sur Astrévale comme une promesse trop parfaite.Je suis debout devant la baie vitrée de notre chambre, les paumes posées à plat sur le verre froid, et je regarde la cité dorée s'éveiller sous un ciel de nacre rose. Les premiers rayons du soleil frappen







