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Chapitre 2

작가: Les écrits
last update 게시일: 2026-05-11 04:39:36

Chapitre 2

Lyséa

Le silence de la bibliothèque est un animal vivant.

Il respire contre ma nuque tandis que je fouille les tiroirs du bureau, les mains moites, le souffle court. Le document scellé d'or est posé à côté de moi sur le sous-main de cuir, et chaque fois que mon regard effleure le sceau, mon estomac se révulse comme si j'avais avalé du verre pilé.

Je ne sais pas combien de temps je suis restée assise dans le fauteuil de Vaelen après avoir lu le certificat. Les minutes ont coulé comme du miel froid, épaisses, collantes, impossibles à mesurer. La lumière a changé, le soleil a glissé derrière un nuage, et la pièce s'est assombrie d'un coup, comme si le décor lui-même se mettait en accord avec ce que je ressentais.

Puis quelque chose s'est brisé en moi. La stupeur a fait place à une rage froide, méthodique, qui m'a poussée hors du fauteuil et m'a jetée vers les archives.

Les tiroirs sont lourds, en bois d'ébène verni, et ils coulissent avec un chuintement feutré quand je les ouvre. Le premier contient des dossiers financiers, des relevés bancaires, des contrats que je ne comprends qu'à moitié. Le deuxième est rempli de correspondances professionnelles, lettres à en-tête, notes manuscrites de la main sèche et précise de Vaelen. Le troisième est fermé à clé.

Je tire sur la poignée, une fois, deux fois, puis je renonce. Mes doigts tremblent trop pour forcer quoi que ce soit. Je me redresse, essuie mes paumes sur ma robe, et entreprends de fouiller la bibliothèque murale.

Des centaines de livres, reliés de cuir, alignés comme des soldats silencieux. Je promène mes doigts sur les tranches dorées, cherchant un interstice, un faux livre, un compartiment secret. Rien. Puis, sur l'étagère la plus basse, je remarque un classeur noir, dissimulé derrière une rangée de codes civils que personne n'ouvre jamais.

Je m'agenouille sur le parquet ciré, tire le classeur à moi. Il est lourd, épais, gonflé de papiers. La couverture est en similicuir noir, sans étiquette, sans titre. Je l'ouvre sur mes genoux, et les premières pages me sautent au visage comme une gifle.

Des certificats. Des attestations. Des documents officiels, tous rédigés en lettres gothiques, tous frappés du même sceau d'or. Je les feuillette un à un, le cœur au bord des lèvres. Contrat de mariage Drakhar. Certificat de divorce Drakhar. Testament Drakhar. Acte de naissance d'un certain Ayden Drakhar, né de Vaelen Drakhar et de Seraphina de Lormont, épouse légitime.

Seraphina.

Le prénom me transperce comme une aiguille chauffée à blanc. Je le répète dans ma tête, Seraphina, Seraphina, et il sonne comme une cloche fêlée. Qui est cette femme ? Pourquoi n'ai-je jamais entendu son nom ? Et pourquoi mon mari, l'homme qui partage mon lit depuis trois ans, est-il désigné comme l'époux d'une autre ?

Mes doigts feuillettent plus vite, les pages défilent dans un froissement de papier qui couvre à peine les battements de mon cœur. Et puis je tombe sur une photographie.

Elle est glissée entre deux feuilles, petite, écornée, comme si quelqu'un l'avait manipulée souvent. Une femme brune, belle, altière, vêtue d'une robe de soirée pourpre. Elle se tient devant un manoir que je ne reconnais pas, et à son bras, souriant, il y a Vaelen.

Mon Vaelen.

Le même visage anguleux, les mêmes yeux noirs, le même sourire rare qui creuse une fossette sur sa joue gauche. Il a l'air plus jeune, moins dur. Il regarde la femme avec une expression que je lui connais, une expression qu'il n'a plus eue pour moi depuis des mois, peut-être depuis le début.

Je repose la photo, les mains tremblantes. L'air de la bibliothèque est devenu irrespirable, saturé de poussière et de papier ancien, et je me lève brusquement, le classeur serré contre ma poitrine. Il faut que je sorte d'ici. Il faut que je respire. Mais mes jambes ne m'obéissent pas, elles me portent vers le bureau, vers le document scellé d'or, vers la vérité que je refuse encore d'accepter.

Je relis le certificat une dernière fois. « Non-existence légale du mariage Drakhar-Noctryn. » Les mots dansent devant mes yeux, mais cette fois, ils ne m'effraient plus. Ils m'humilient. Ils me réduisent à l'état de chose, d'objet, de pion sur un échiquier dont j'ignorais jusqu'à l'existence.

Trois ans. Trois ans à jouer la femme parfaite dans cette maison trop grande. Trois ans à élever un enfant qui n'est pas le mien, à sourire aux partenaires d'affaires, à porter des robes de gala et à me taire quand Vaelen rentrait tard, quand il s'enfermait dans son bureau, quand il me tournait le dos dans notre lit. Trois ans à croire que j'étais aimée, que j'étais chez moi, que j'étais quelqu'un.

Je n'étais rien. Je n'étais qu'un paravent.

La colère monte, brûlante, aveuglante. Elle part du creux de mon ventre et irradie dans ma poitrine, dans mes bras, dans mes tempes. J'ai envie de hurler, de briser quelque chose, de jeter ce classeur à travers la pièce et de regarder les papiers voler comme des oiseaux morts. Mais je ne le fais pas. Parce qu'une Vespera ne hurle pas. Une Noctryn ne brise pas. Une femme de ma condition ravale sa rage et la transforme en quelque chose de plus utile.

Je referme le classeur avec soin, le replace dans sa cachette derrière les codes civils. Je défroisse ma robe, essuie mes yeux d'un geste sec. Puis je sors de la bibliothèque, le document scellé d'or à la main, et je traverse le hall sans un regard pour les roses fanées.

Madame Celeste me croise dans l'escalier. Elle ouvre la bouche pour dire quelque chose, mais mon expression doit être éloquente, car elle se ravise et s'écarte de mon chemin. Je monte les marches une à une, le dos droit, le menton haut, comme ma mère me l'a appris. Chaque pas est une petite victoire sur l'effondrement qui menace.

Dans notre chambre, la lumière du matin a cédé la place à un jour gris, et les draps froissés du lit sont encore imprégnés de l'odeur de Vaelen. Je pose le document sur la table de chevet, bien en évidence, et je m'assieds au bord du lit pour attendre.

Le temps s'étire, élastique. J'entends la porte d'entrée claquer en bas, des pas dans le hall, la voix grave de Vaelen qui congédie quelqu'un. Puis les pas montent l'escalier, lents, mesurés, et mon cœur se contracte à chaque marche qui craque.

La porte s'ouvre.

Il est là, dans l'encadrement, silhouette sombre découpée contre la lumière du couloir. Il a défait sa cravate, son col de chemise est ouvert, et ses cheveux sont légèrement décoiffés. Il s'arrête en me voyant assise au bord du lit, les mains croisées sur les genoux, le visage impassible.

— Tu es encore là, dit-il. Je croyais que tu avais une réunion ce matin.

Sa voix est neutre, presque distraite. Il ne voit pas encore le document sur la table de chevet, ou il fait semblant de ne pas le voir. Je ne réponds rien. Mon silence doit l'alerter, car il s'avance dans la chambre, pose sa mallette sur le fauteuil, et se tourne vers moi.

C'est à ce moment-là que son regard tombe sur le sceau d'or.

Il se fige. Son visage, déjà dur, se ferme complètement, comme un coffre dont on aurait tourné la clé. Ses mâchoires se crispent, ses yeux noirs s'assombrissent, et il ne dit rien. Il reste là, debout, à fixer le document comme s'il espérait le réduire en cendres par la seule force de sa volonté.

— Qu'est-ce que c'est ? demandé-je, et ma voix est calme, trop calme.

— Où as-tu trouvé cela ?

— Dans ton bureau. La porte était ouverte. Réponds-moi, Vaelen. Qu'est-ce que c'est que ce document ?

Il pince les lèvres, passe une main dans ses cheveux. C'est un geste que je lui connais, un geste qu'il fait quand il est acculé et qu'il ne peut pas s'enfuir. Il soutient mon regard un instant, puis il détourne les yeux, et ce simple mouvement me brise plus sûrement que tous les mots qu'il aurait pu prononcer.

— C'est un certificat de non-existence légale, dit-il enfin. Notre mariage n'a jamais été enregistré. Il n'a aucune valeur juridique.

— Je sais lire. Ce que je te demande, c'est pourquoi.

— Pour te protéger.

La réponse est si absurde que je manque de rire. Un rire amer, cassé, qui reste coincé dans ma gorge. Je me lève du lit, m'approche de lui, et lève le document entre nous comme un bouclier ou une arme.

— Me protéger de quoi ? De toi ?

— De ma famille. De mes ennemis. De tout ce que tu ne comprends pas.

— Alors explique-moi.

Il ouvre la bouche, puis la referme. Ses yeux noirs plongent dans les miens, et pour la première fois depuis que je le connais, j'y vois quelque chose qui ressemble à de la peur. Pas de la peur pour lui, non. De la peur pour moi, ou de moi, je ne sais pas.

— Je ne peux pas, dit-il d'une voix sourde.

Le silence retombe entre nous, lourd comme une pierre. La pluie commence à tomber derrière la vitre, fine et grise, brouillant les contours de la cité dorée. Je repose le document sur la table de chevet et croise les bras sur ma poitrine, me protégeant d'un froid qui ne vient pas de la température.

— Qui est Seraphina ?

Le nom le frappe comme une gifle. Il tressaille, et pour la première fois, son masque se fissure. Il détourne les yeux vers la fenêtre, vers la pluie, vers n'importe quoi qui ne soit pas moi.

— C'est mon épouse légitime.

— Ton épouse. Et moi, alors ? Qu'est-ce que je suis pour toi ?

— Tu es...

Il s'arrête, cherche ses mots, ne les trouve pas. Et dans ce silence, je comprends tout. Je comprends que je n'ai jamais été sa femme, que je n'ai jamais été qu'une ombre, un écran de fumée, une excuse commode. Je comprends que les trois dernières années de ma vie sont un mensonge cousu de fil d'or.

— Je suis ta couverture, dis-je à sa place.

Il ne nie pas.

La pluie redouble contre la vitre. Je recule d'un pas, puis d'un autre, jusqu'à ce que le lit me barre le passage. Mes jambes flageolent, mais je refuse de m'asseoir, refuse de lui montrer ma faiblesse. Mes doigts agrippent le montant du lit, se crispent sur le bois sculpté, et je me force à relever la tête.

— Ayden, murmuré-je. Est-ce qu'il sait ?

— Il a cinq ans. Il ne sait rien.

— Il m'appelle maman.

— Tu es sa mère. La seule qu'il ait jamais connue.

— Mais je ne suis pas sa mère. Sa mère, c'est Seraphina.

Vaelen ferme les yeux, et je vois ses épaules s'affaisser, comme si le poids de ses mensonges le rattrapait enfin. Il rouvre les paupières, traverse la distance qui nous sépare, tend la main vers mon visage. Je me dégage, recule encore, et mes talons rencontrent le mur derrière moi. Il n'y a plus nulle part où fuir.

— Ne me touche pas, dis-je, et ma voix est un filet glacé.

Il laisse retomber sa main, mais il ne s'éloigne pas. Il reste là, à quelques centimètres de moi, si proche que je sens la chaleur de son corps, que je respire son odeur de santal et de pluie. Ses yeux noirs plongent dans les miens avec une intensité désespérée.

— Je t'aime, dit-il.

C'est la première fois qu'il prononce ces mots depuis des mois.

Et c'est la pire chose qu'il pouvait dire.

— Non, répondis-je en secouant la tête. Tu aimes l'idée de moi. L'image que je projette. L'abri que je te fournis. Mais tu ne m'aimes pas, Vaelen. On ne ment pas à une femme qu'on aime.

La pluie continue de tomber, et dans la chambre grise, nos regards s'affrontent comme deux armées au bord d'un précipice. Il tend la main une seconde fois, lentement, comme on tend la main vers un animal blessé, et je le laisse faire. Ses doigts effleurent ma joue, descendent le long de mon cou, s'arrêtent sur ma clavicule.

— Lyséa, murmure-t-il.

Et dans ce murmure, il y a tout ce qui n'a pas été dit, tout ce qui n'a pas été fait, tout ce qui aurait pu être et qui ne sera jamais.

Je repousse sa main, doucement mais fermement, et je passe devant lui sans un mot de plus. Je franchis la porte de la chambre, descends l'escalier, traverse le hall. La pluie ruisselle sur les vitres, la gouvernante se tient dans l'ombre du couloir, muette comme un fantôme. Dans la chambre d'Ayden, j'entends rire mon fils qui n'est pas mon fils, et ce rire est un couteau qu'on enfonce dans ma poitrine et qu'on y laisse.

Je m'arrête devant la porte d'entrée, la main sur la poignée. Derrière moi, j'entends les pas de Vaelen qui descend à son tour, lentement, lourdement, comme un condamné qui monte à l'échafaud.

— Où vas-tu ? demande-t-il.

Je ne me retourne pas.

— Respirer.

Puis je pousse la porte, et la pluie glacée de février m'accueille comme une vieille amie.

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