Share

Chapitre 5

Penulis: Les écrits
last update Tanggal publikasi: 2026-05-11 04:41:28

Chapitre 5

Lyséa

Le sommeil ne vient pas.

Je suis allongée dans notre lit, les yeux ouverts sur le plafond que je ne vois plus, les mains croisées sur le ventre, et mon esprit tourne en boucle comme un film dont on aurait cassé la bobine. Les mêmes images, les mêmes sons, la même scène qui se répète inlassablement, obsessionnelle, cruelle.

Vienne. L'automne. Il y a trois ans.

La galerie d'art était une ancienne imprimerie réhabilitée, vaste espace de briques apparentes et de verrière industrielle, suspendue entre deux siècles comme un pont fragile. Ce soir-là, on inaugurait une exposition de peintres contemporains, et j'étais venue avec quelques camarades de l'université, une flûte de champagne à la main, un carnet de croquis sous le bras. Je portais une robe bleu nuit, toute simple, dénichée dans une friperie de la vieille ville, et mes doigts étaient encore tachés de gouache parce que j'avais oublié de les laver après l'atelier.

Je m'en souviens avec une précision presque douloureuse. Le bleu de la robe, le blanc des murs, l'or du champagne qui pétillait dans les flûtes. L'odeur du vernis mêlée à celle du vieux bois et de la pluie d'octobre sur le pavé. Et la lumière, cette lumière si particulière des galeries, tamisée, flatteuse, qui transforme chaque visage en tableau.

C'est là que je l'ai vu pour la première fois.

Il se tenait devant une toile abstraite, les mains derrière le dos, la tête légèrement inclinée, et je me rappelle avoir pensé qu'il ressemblait à un loup égaré dans un musée. Grand, sombre, trop bien habillé pour l'endroit. Son costume était anthracite, sa chemise blanche, sa cravate d'un noir si profond qu'elle buvait la lumière. Tout le monde l'observait à la dérobée, chuchotant son nom avec cette révérence craintive qu'inspirent les hommes trop puissants. Moi, je ne le connaissais pas.

— Vous regardez cette toile comme si elle vous avait offensé, lui avais-je dit en m'approchant.

Je n'aurais jamais osé, d'ordinaire. Mais le champagne m'avait donné une audace inhabituelle, et la toile qu'il fixait était si mauvaise que je ne pouvais pas me taire. C'était une croûte prétentieuse, un grand rectangle rouge sang traversé de lignes noires, qui se prenait pour du génie et n'était que du chaos.

Vaelen avait tourné la tête vers moi, et ses yeux noirs s'étaient posés sur mon visage avec une intensité qui m'avait clouée sur place. Il n'avait pas souri, non. Vaelen Draven ne souriait jamais. Mais quelque chose avait changé dans son expression, un infime relâchement des mâchoires, un plissement au coin des yeux.

— Elle m'a offensé, avait-il répondu. Mais je ne sais pas encore pourquoi.

— Parce qu'elle est vide. Elle crie sans rien dire. Elle confond la violence et la profondeur. C'est un tableau de quelqu'un qui veut être intéressant mais qui n'a rien à raconter.

Il m'avait regardée longuement, pesant chaque mot, et j'avais soutenu son regard sans baisser les yeux. C'était ridicule, cette confrontation muette devant une toile médiocre, mais je sentais que quelque chose d'important se jouait, quelque chose qui dépassait la critique d'art improvisée.

— Comment vous appelez-vous ? avait-il demandé.

— Lyséa. Lyséa Noctryn.

— Vous êtes étudiante ?

— En histoire de l'art. Mais je peins aussi.

— Je sais, avait-il dit en désignant mes doigts tachés. Le bleu de cobalt ne ment jamais.

J'avais rougi, caché mes mains derrière mon dos, et il avait eu un petit mouvement de lèvres, pas tout à fait un sourire, mais presque. Puis il avait sorti une carte de sa poche, une simple carte blanche frappée d'un nom en relief, et me l'avait glissée dans la main.

— Vaelen Drakhar. J'aimerais que vous veniez visiter ma collection privée. Vous me direz si elle a quelque chose à raconter.

Et il était parti, disparu dans la foule, me laissant plantée devant la toile rouge avec sa carte au creux de la paume et le cœur battant à tout rompre.

Ce n'est que plus tard, quand mes camarades m'avaient rejointe avec des airs effarés, que j'avais compris qui il était. L'héritier de l'empire Drakhar, un conglomérat tentaculaire qui possédait des mines, des banques, des flottes de transport. Un homme dont la fortune dépassait le produit intérieur de certains pays. Un prédateur de la finance, disaient les journaux, impitoyable, inaccessible. Et il m'avait donné sa carte.

Je me tourne dans le lit, repoussant les couvertures d'un geste brusque. La chambre est noire maintenant, noyée dans la nuit épaisse de février, et seul le battement de la pluie contre la vitre trouble le silence. Je ferme les yeux très fort, mais les souvenirs continuent de défiler, inexorables.

Les jours qui avaient suivi, la cour acharnée de Vaelen. Les bouquets de pivoines blanches livrés à ma résidence universitaire, alors que je ne lui avais jamais dit où j'habitais. Les invitations aux galas les plus prestigieux de Vienne, de Prague, de Milan. Les dîners dans des restaurants perchés au sommet des tours, d'où l'on voyait la ville entière scintiller comme un écrin de bijoux. Et cette façon qu'il avait de me regarder, toujours, avec cette intensité presque douloureuse, comme si j'étais la seule chose au monde qui méritait son attention.

Il ne parlait jamais de lui. Jamais de sa famille, de son empire, de son passé. Il posait des questions, écoutait mes réponses, me faisait parler de mes études, de mes rêves, de mes toiles inachevées. J'avais vingt-trois ans, j'étais une étudiante sans fortune, sans carrière, sans relations, et l'homme le plus puissant d'Europe me traitait comme une égale, comme une merveille à découvrir patiemment.

Je me laissais faire, évidemment. J'étais enivrée, éblouie, amoureuse. Comment ne pas l'être ? Il était brillant, magnétique, dévorant. Il me donnait l'impression d'être unique, précieuse, irremplaçable. Chaque mot qu'il prononçait, chaque geste qu'il esquissait, chaque cadeau qu'il déposait à mes pieds était une déclaration silencieuse. Je croyais vivre un conte de fées. Je vivais une mise en scène.

Le pire, c'est que je ne sais toujours pas ce qui était vrai et ce qui était faux, dans cette cour effrénée. M'aimait-il déjà, à l'époque ? Avait-il besoin de moi pour parfaire son plan, incarner l'épouse fictive qui cacherait la véritable ? Ou avais-je été un simple coup de cœur, une distraction agréable qui s'était transformée en outil par la force des circonstances ?

C'est la question qui me hante depuis que j'ai lu le document scellé d'or. Pas la trahison en elle-même, non. L'incertitude. Le doute. L'impossibilité de démêler le vrai du faux dans ces trois années de vie commune. Chaque souvenir est contaminé, chaque moment de bonheur est suspect, chaque baiser pourrait être un mensonge.

Notre mariage, six mois après la rencontre. Une cérémonie somptueuse dans une abbaye du XIIe siècle, entourée de deux cents invités que je ne connaissais pas. Des robes de grands couturiers, des orchestres philharmoniques, des buffets de pierres précieuses. J'avais pleuré en prononçant mes vœux, et lui m'avait regardée avec une ferveur que j'avais crue sincère. Aujourd'hui, je me demande s'il ne calculait pas déjà la suite de son plan derrière son front impassible.

Ayden. L'enfant était déjà là, dans un coin du domaine, confié à une nourrice que je prenais pour une simple gouvernante. Vaelen me l'avait présenté quelques semaines après le mariage, comme son fils, né d'une précédente union dissoute. L'enfant avait deux ans, des yeux noirs comme son père, et il m'avait souri en tendant les bras. J'avais fondu, évidemment. J'avais accepté d'être sa mère sans poser de questions, parce que c'était le fils de l'homme que j'aimais, parce que j'avais toujours voulu des enfants, parce que ce petit garçon m'avait regardée avec une confiance qui m'avait brisé le cœur.

Je ne savais pas que je servais de leurre. Je ne savais pas que la mère biologique était vivante, cachée quelque part à l'étranger, protégée par ce mariage officiel que l'on m'avait caché. Je ne savais rien. J'aimais, un point c'est tout. J'aimais Vaelen, j'aimais Ayden, j'aimais cette vie de luxe et de solitude qui était devenue la mienne.

Et pendant tout ce temps, le document scellé d'or dormait dans un tiroir du bureau, attendant que je le trouve, attendant que mon monde s'effondre.

Je rouvre les yeux dans l'obscurité. La pluie a cessé, et un silence de tombeau s'est abattu sur la demeure. Quelque part dans la maison, Vaelen veille peut-être, ou dort, ou fait semblant. Je ne sais pas, et une part de moi s'en moque. La femme qui se souciait de son sommeil est morte cet après-midi, entre le jardin et la chambre conjugale.

Je me souviens de ce qu'il m'a dit tout à l'heure, agenouillé devant le lit. « Je ne pouvais pas te perdre. Je ne peux pas te perdre. » Sa voix s'était brisée, et j'aurais dû être émue. Mais tout ce que j'entends, en repensant à ces mots, c'est l'aveu d'un homme qui a menti trois ans durant, qui a volé ma jeunesse, mon amour, ma confiance, pour se protéger lui-même et protéger une autre femme.

Ce n'est pas de l'amour. C'est de la possession. C'est de l'égoïsme pur, maquillé en déclaration romantique.

Je repousse les couvertures, me lève, traverse la chambre sur la pointe des pieds. Le parquet craque sous mes pas, et je m'arrête un instant, tendant l'oreille. Rien. La maison est silencieuse, figée dans son luxe minéral. Je m'approche de la fenêtre et écarte le rideau. Astrévale dort sous un ciel dégagé, les flèches de marbre luisant sous la lune comme des ossements blanchis. La cité dorée, qu'ils appellent. Une ville de pouvoir et d'apparences, où les secrets se monnaient plus cher que l'or.

Je laisse retomber le rideau et retourne m'asseoir au bord du lit, le dos droit, les mains sur les genoux. Je ne me recouche pas. Je ne dormirai pas. Mon esprit continue de filer, cherchant une issue, une porte de sortie, une faille dans le mur de mensonges qui m'entoure.

Il y a trois ans, un homme m'a regardée dans une galerie d'art et m'a trouvée belle. Trois ans plus tard, je ne sais même plus si ce regard était sincère.

Et c'est cela, peut-être, le plus grand deuil. Pas la trahison, pas l'humiliation, pas la perte d'un statut social. Mais la perte de la mémoire. L'impossibilité de revenir en arrière et de savoir ce qui, dans mes souvenirs, mérite encore d'être aimé.

La lune glisse derrière un nuage, et la chambre s'assombrit encore, comme une tombe qu'on referme. Je reste assise, immobile, les yeux grands ouverts, attendant que l'aube se lève sur les ruines de ma vie.

Lanjutkan membaca buku ini secara gratis
Pindai kode untuk mengunduh Aplikasi

Bab terbaru

  • Le mensonge sous le sceau d'or   Chapitre 61

    Chapitre 61LyséaLe téléphone vibre sur la table de la cuisine, et je le regarde une seconde, deux secondes, trois secondes, comme si je savais déjà que ce message allait changer ma vie, comme si une intuition viscérale me disait que ce qui allait apparaître sur l'écran allait détruire la fragile paix que nous avions construite pendant ces jours de tempête et de retrouvailles, cette paix que nous avions payée si cher, que nous avions méritée, que nous avions cru pouvoir garder pour toujours.La lumière du matin est douce, chaude, et les rayons du soleil dansent sur le bois de la table, sur les tasses de café que Vaelen a préparées, sur les miettes de pain qui jonchent la nappe, sur mes doigts qui tremblent en prenant le téléphone, en déverrouillant l'écran, en découvrant

  • Le mensonge sous le sceau d'or   Chapitre 60

    Chapitre 60VaelenLe lendemain matin, la lumière du jour est plus douce, plus claire, comme si la tempête avait enfin cessé, comme si le monde avait retenu son souffle pendant notre nuit de retrouvailles et qu'il s'autorisait maintenant à respirer, à exhaler, à laisser entrer la lumière. La neige a cessé de tomber, et le ciel est d'un bleu pâle, presque transparent, un bleu d'hiver qui semble lavé de toutes les ombres, de tous les nuages, de toutes les peurs. Les rayons du soleil filtrent à travers les vitres givrées, dessinant des losanges de lumière sur le parquet de bois, sur les coussins du canapé où nous avons passé la nuit, sur nos corps encore nus, encore blottis l'un contre l'autre, encore imprégnés de cette chaleur que nous avons partagée, de cette intimité que nous avons retrouvée.

  • Le mensonge sous le sceau d'or   Chapitre 59

    Chapitre 59LyséaLa nuit est une étreinte désespérée, une danse de corps et de souffles, un voyage dans un territoire que je croyais perdu à jamais, un territoire de peaux qui se cherchent, de mains qui explorent des chemins qu'elles connaissent par cœur, de bouches qui se retrouvent dans l'obscurité comme si elles n'avaient jamais été séparées, comme si les deux années de silence et de douleur n'avaient été qu'un mauvais rêve, une parenthèse, une pause dans notre histoire. Le froid qui régnait dans le chalet s'est transformé en une chaleur intense, une chaleur qui émane de nos corps, de nos souffles, de nos cœurs qui battent à l'unisson, une chaleur qui repousse les ombres, qui fait fondre la glace, qui nous réchauffe de l'intérieur.Je sens ses mains sur m

  • Le mensonge sous le sceau d'or   Chapitre 58

    Chapitre 58VaelenLe chalet est plongé dans une pénombre glacée, la lumière blafarde de la neige qui filtre par les fenêtres givrées est la seule lueur qui éclaire la pièce, une lueur froide, bleutée, presque surnaturelle, qui donne à nos visages une pâleur de spectres, de fantômes, de survivants qui se sont trouvés dans l'œil de la tempête.Nous sommes toujours blottis l'un contre l'autre, mes bras autour d'elle, sa tête posée contre ma poitrine, ses doigts entrelacés aux miens, ce contact qui est devenu une évidence, une nécessité, un besoin viscéral qui dépasse toutes les barrières que nous avons érigées, toutes les défenses que nous avons bâties, toutes les blessures que nous avons infligées.

  • Le mensonge sous le sceau d'or   Chapitre 57

    Chapitre 57LyséaLa tempête de neige s'abat sur le chalet comme un rouleau compresseur, comme une vague blanche qui engloutit tout sur son passage. Le vent hurle dehors, sifflant à travers les interstices des fenêtres, faisant gémir les poutres du toit, secouant les murs comme si la montagne elle-même tremblait de peur.La panne de chauffage est arrivée en pleine nuit, sans prévenir, et le chalet s'est transformé en une glacière en quelques heures, les radiateurs qui refroidissaient inexorablement, les vitres qui se couvraient de givre, le froid qui s'infiltrait par les portes, par les fenêtres, par les murs, comme un ennemi silencieux qui avançait pas à pas, inexorablement.Je me suis réveillée grelottant, mes dents qui claquaient, mes membres engourdis par le froid qui s'était glissé

  • Le mensonge sous le sceau d'or   Chapitre 56

    Chapitre 56VaelenLa neige continue de tomber dehors, et le grenier est plongé dans une pénombre blanche qui adoucit les contours, qui atténue les ombres, qui donne à ce moment une qualité presque irréelle, presque suspendue hors du temps.Lyséa est assise devant moi, la lettre de sa mère serrée contre sa poitrine comme un talisman, comme une arme, comme une preuve que tout ce qu'elle croyait savoir de sa vie n'était qu'une illusion.— Raconte-moi tout, dit-elle, sa voix calme, trop calme, comme si elle avait dépassé le stade de l'émotion pour entrer dans une zone plus froide, plus dure, plus déterminée. Tout ce que tu sais. Sans rien cacher.Je prends une profonde inspiration, et je commence.— Il y a trente ans, les Noctryn et les Drakhar étaient des familles rivales, en guerre constante pour le contrôle des routes commerciales, des alliances politiques, des marchés financiers. Leurs conflits ont attiré l'attention du Cartel de l'Est, une organisation criminelle qui a vu dans cette

  • Le mensonge sous le sceau d'or   Chapitre 6

    Chapitre 6VaelenLa porte de la chambre se referme dans un souffle, et je reste là, immobile, le dos collé au bois froid. Mes poings sont serrés si fort que mes ongles laissent des demi-lunes rouges dans mes paumes. La douleur est bonne. La douleur me rappelle que je suis encore vivant, alors qu’à

  • Le mensonge sous le sceau d'or   Chapitre 4

    Chapitre 4LyséaJe ne sais pas comment je suis rentrée dans la maison.Mes pieds m'ont portée à travers les jardins détrempés, le long des allées de buis ruisselants, jusqu'au perron de marbre où la gouvernante m'attendait avec une serviette tiède et un regard que je n'ai pas voulu déchiffrer. Mes

  • Le mensonge sous le sceau d'or   Chapitre 3

    Chapitre 3LyséaLa pluie transperce ma robe en quelques secondes.Je marche dans les jardins du domaine sans vraiment savoir où je vais, les bras serrés contre ma poitrine, les cheveux plaqués sur mes joues par l’averse glacée. Les allées de gravier crissent sous mes escarpins, et les buis taillés

  • Le mensonge sous le sceau d'or   Chapitre 2

    Chapitre 2LyséaLe silence de la bibliothèque est un animal vivant.Il respire contre ma nuque tandis que je fouille les tiroirs du bureau, les mains moites, le souffle court. Le document scellé d'or est posé à côté de moi sur le sous-main de cuir, et chaque fois que mon regard effleure le sceau,

Bab Lainnya
Jelajahi dan baca novel bagus secara gratis
Akses gratis ke berbagai novel bagus di aplikasi GoodNovel. Unduh buku yang kamu suka dan baca di mana saja & kapan saja.
Baca buku gratis di Aplikasi
Pindai kode untuk membaca di Aplikasi
DMCA.com Protection Status