LOGINChapitre 6
Vaelen
La porte de la chambre se referme dans un souffle, et je reste là, immobile, le dos collé au bois froid. Mes poings sont serrés si fort que mes ongles laissent des demi-lunes rouges dans mes paumes. La douleur est bonne. La douleur me rappelle que je suis encore vivant, alors qu’à l'intérieur, tout s’effondre.
Lyséa est de l’autre côté. Ma femme qui n’est pas ma femme. La mère de mon fils qui n’est pas sa mère. Et je viens de la voir s’effondrer.
Elle n’a pas crié. Elle n’a pas pleuré devant moi, pas vraiment. Elle a juste… vacillé. Comme un arbre qu’on abat en silence, qui tombe sans bruit dans la forêt, et que personne n’entend. Mais moi, j’ai entendu. J’ai entendu chaque fibre de son être se briser sous le poids de la vérité. Et je n’ai rien pu faire. Je n’ai rien dit. Je me suis justifié, froidement, comme un avocat qui plaide une cause qu’il sait perdue d’avance.
« C’était pour la protéger du Cartel de l’Est. »
La phrase résonne encore dans ma bouche, amère, hypocrite, même à mes propres oreilles. Pour la protéger. Trois ans de mensonges, et j’ose prononcer ces mots. Trois ans à lui faire croire qu’elle était mon épouse, qu’Ayden était son fils, que cette maison était la sienne. Et je viens de lui dire que c’était pour son bien.
Je descends l’escalier, mes pas résonnent sous les voûtes de marbre, et le bruit claque contre les murs comme une insulte. La demeure est trop grande, trop vide, trop somptueuse. Lyséa la remplissait de sa présence, de ses rires, de ses bouquets de fleurs fraîches posés sur chaque console. Sans elle, les pièces se vident, se refroidissent, deviennent ce qu’elles ont toujours été : un musée, une vitrine, un tombeau doré.
Le bureau m’attend au bout du couloir. J’entre, et l’odeur du cuir et du papier ancien m’enveloppe comme une étreinte familière. Je m’assieds dans mon fauteuil, mais je ne peux pas rester en place. Mes jambes me brûlent, mon cœur tambourine, et je me lève aussitôt pour arpenter la pièce, longeant la bibliothèque, effleurant les reliures de cuir du bout des doigts. J’ai besoin de bouger. J’ai besoin de fuir ma propre peau.
Le Cartel de l’Est.
Je pense à eux, à ces ombres qui rodent depuis des années autour de mon empire. Des prédateurs, des charognards, des hommes sans visage qui n’hésiteraient pas à s’attaquer à Lyséa si ils savaient ce qu’elle représente pour moi. Seraphina a failli mourir à cause d’eux. Elle a dû disparaître, s’exiler, renoncer à son fils pour rester en vie. Je ne pouvais pas infliger le même sort à Lyséa. Je ne pouvais pas.
Alors j’ai menti.
Je me suis convaincu que c’était la bonne décision. Que l’ignorance la protégerait. Que tant qu’elle ne saurait pas, elle serait en sécurité. Et moi, je pourrais la garder, la regarder vivre, l’aimer en silence, sans jamais avoir à lui avouer que tout, dans notre histoire, reposait sur du vent.
Mais elle a découvert la vérité. Et maintenant, elle s’effondre, là-haut, dans notre chambre, et je ne peux rien faire.
Je m’arrête devant la fenêtre et regarde les jardins détrempés. La pluie a cessé, mais le ciel reste bas, chargé de nuages gris qui ressemblent à des cendres. Les arbres nus se découpent en dentelle noire sur l’horizon, et quelque part, un oiseau chante, indifférent au drame qui se joue dans ces murs. La nature continue, implacable, tandis que mon monde se désagrège.
« Je ne te laisserai pas partir. Pas comme ça. Pas avant que tu comprennes. »
Les mots que j’ai prononcés avant de quitter la chambre résonnent encore sur mes lèvres. Des mots de propriétaire, de maître, d’homme qui croit pouvoir tout contrôler. Mais je ne contrôle rien. Je n’ai jamais rien contrôlé, pas vraiment. Lyséa m’a échappé dès le premier jour, dès ce vernissage à Vienne, quand elle m’a regardé avec ses yeux couleur d’orage et m’a dit que mes goûts artistiques étaient lamentables. À cet instant, j’ai perdu toute ma superbe, toute ma maîtrise. Je suis devenu un homme ordinaire, vulnérable, amoureux.
Et je n’ai pas su le lui dire.
Je retourne m’asseoir, cette fois, et je pose mes coudes sur le bureau d’ébène. Mes doigts tambourinent sur le bois, un tic nerveux que je n’arrive pas à réprimer. Devant moi, le document scellé d’or luit sous la lampe, et je détourne les yeux, incapable de supporter son éclat. Chaque fois que je le regarde, je revois le visage de Lyséa quand elle l’a découvert. La stupeur, l’incrédulité, puis cette lueur froide qui est venue éteindre la flamme dans ses prunelles.
Elle ne me regardera plus jamais comme avant.
Cette certitude m’écrase la poitrine, et je sens ma gorge se serrer. Je ne pleure pas. Je ne pleure jamais. Mais mes yeux brûlent, et je cligne plusieurs fois pour chasser cette humidité importune. Je suis Vaelen Drakhar, héritier d’un empire, maître du monde aux yeux de ceux qui ne me connaissent pas. Et pourtant, je suis là, seul dans mon bureau, à trembler comme un enfant qui a perdu son jouet le plus précieux.
Un bruit derrière la porte me tire de mes pensées.
Je relève la tête, le cœur soudain alerte. Des pas, légers, hésitants. Puis la porte s’ouvre, et Lyséa apparaît dans l’encadrement.
Elle est debout, mais à peine. Son visage est ruisselant de larmes, ses yeux rouges, ses joues marbrées de plaques roses. Ses cheveux, encore humides de la pluie, retombent en mèches éparses sur ses épaules, et sa robe de chambre en soie blanche tremble comme une voile dans le vent. Elle est magnifique, même brisée. Surtout brisée. Cette fragilité qu’elle n’a jamais montrée, qu’elle a toujours dissimulée derrière son sourire et sa dignité, éclate aujourd’hui au grand jour, et c’est plus bouleversant que toutes ses forces.
Elle me regarde, et ses yeux sont deux lacs dévastés, vidés de leur substance, où ne flotte plus que l’épave de ce que nous étions.
— Tu as menti, dit-elle, et sa voix est un murmure cassé, un filet d’eau qui coule sur du verre brisé. Tu as menti tous les jours, toutes les nuits, à chaque fois que tu m’as regardée. Tu as menti en m’épousant, en me faisant croire qu’Ayden était mon fils, en me laissant donner mon cœur à un fantôme.
— Lyséa…
— Ne m’appelle pas comme ça. Pas ce soir. Pas après ce que tu m’as fait.
Elle avance dans la pièce, et ses pieds nus crissent sur le parquet. Chaque pas est un effort, une victoire sur ses jambes qui flageolent. Elle s’arrête devant le bureau, à quelques mètres de moi, et pose ses mains à plat sur le bois d’ébène. Ses doigts sont blancs, si blancs, comme si tout le sang avait déserté son corps pour se réfugier quelque part au fond de son cœur éclaté.
— Pourquoi ? demande-t-elle. Pourquoi moi ? Pourquoi ne pas m’avoir dit la vérité dès le début ? Pourquoi m’avoir fait vivre ce mensonge ?
— Parce que je savais que tu partirais.
Ma voix est calme, trop calme. La voix que je prends en réunion, quand il faut annoncer des décisions impopulaires. La voix du magnat, celle qui ne tremble jamais. Mais à l’intérieur, tout vibre, tout se déchire, et j’ai l’impression qu’on m’arrache les organes un à un.
— Tu aurais dû me laisser partir, dit-elle. Tu aurais dû me dire la vérité et me laisser choisir. Ce n’est pas de l’amour, Vaelen. Ce n’est pas de la protection. C’est de l’enfermement.
— Le Cartel de l’Est…
— Je me fiche du Cartel de l’Est !
Son poing frappe le bureau, et le bruit sec résonne dans la pièce comme un coup de feu. Elle se redresse, les yeux flamboyants, et pour la première fois, je vois autre chose que de la tristesse dans son regard. De la colère. Une colère froide, blanche, qui la transforme. Elle n’est plus la femme fragile qui pleurait dans les jardins. Elle est une guerrière, une reine déchue qui se rappelle soudain qu’elle porte du sang de combattants.
— Tu m’as volé trois ans de ma vie, Vaelen. Trois ans à jouer un rôle sans le savoir. À être une marionnette. À aimer un enfant qui n’est pas le mien, à partager le lit d’un homme qui n’est pas mon mari, à habiter une maison qui n’a jamais été la mienne. Et tu oses me parler de protection ?
— Je t’aimais, Lyséa. Je t’aime encore.
— L’amour ne se construit pas sur des mensonges.
Elle recule d’un pas, puis d’un autre, et ses mains quittent le bureau, viennent se croiser sur sa poitrine comme pour protéger son cœur. Ses larmes ont cessé de couler, et ses yeux sont secs, brûlants, fixés sur moi avec une intensité qui me cloue sur place.
— Je vais partir, dit-elle. Je ne sais pas encore où, ni comment, mais je vais partir. Tu ne me verras plus. Tu ne me retrouveras pas.
— Lyséa, je t’en supplie…
— Ne me supplie pas. Cela ne te ressemble pas. Et cela ne changera rien.
Elle fait volte-face, sa robe de chambre virevolte, et je vois ses épaules trembler. Elle va franchir la porte, sortir de mon bureau, sortir de ma vie. Et je ne pourrai rien faire pour l’en empêcher, parce qu’elle a raison : je n’ai aucun droit sur elle. Je n’ai jamais eu aucun droit sur elle.
— Une dernière chose, dis-je en me levant brusquement.
Elle s’arrête, sans se retourner. Son dos est une muraille, droite, inflexible.
— Le Cartel de l’Est, repris-je, ils ne sont pas une menace virtuelle. Ce sont des hommes réels, dangereux, qui n’hésitent pas à s’attaquer aux femmes et aux enfants pour atteindre leurs cibles. Seraphina a failli y passer. Si tu quittes cette maison, si tu disparais, tu deviens une cible. Une cible sans protection.
Elle se retourne, et son regard est une lame.
— Alors protège-moi, Vaelen. Protège-moi avec la vérité, pas avec des murs. Protège-moi en me donnant les armes pour me défendre, pas en me gardant prisonnière dans un mensonge doré.
— Je ne peux pas te donner les détails. C’est trop dangereux.
— Alors laisse-moi partir.
Elle pousse la porte, et la lumière du couloir l’enveloppe comme un linceul. Je la regarde s’éloigner, ses pieds nus sur le parquet, sa silhouette qui rétrécit au bout du corridor. Elle ne se retourne pas. Elle ne se retournera pas. Elle a dit ce qu’elle avait à dire, et maintenant elle s’en va.
Je reste planté au milieu du bureau, les bras ballants, le cœur en lambeaux, et j’écoute le silence retomber sur la pièce comme une chape de plomb.
Elle s’effondre là-haut, je le sais. Ses larmes coulent sans que je les voie, ses sanglots étouffés par l’oreiller sur lequel elle a tant de fois posé sa tête contre la mienne. Et moi, je ne peux rien faire. Je ne peux pas monter, je ne peux pas la prendre dans mes bras, je ne peux pas effacer ce que j’ai fait.
Alors je reste là, dans mon bureau, à fixer la porte ouverte, à espérer qu’elle revienne, à savoir qu’elle ne reviendra pas.
Le Cartel de l’Est n’est qu’une excuse.
La vérité, c’est que j’ai eu peur. Peur de la perdre. Et cette peur m’a transformé en lâche.
Chapitre 61LyséaLe téléphone vibre sur la table de la cuisine, et je le regarde une seconde, deux secondes, trois secondes, comme si je savais déjà que ce message allait changer ma vie, comme si une intuition viscérale me disait que ce qui allait apparaître sur l'écran allait détruire la fragile paix que nous avions construite pendant ces jours de tempête et de retrouvailles, cette paix que nous avions payée si cher, que nous avions méritée, que nous avions cru pouvoir garder pour toujours.La lumière du matin est douce, chaude, et les rayons du soleil dansent sur le bois de la table, sur les tasses de café que Vaelen a préparées, sur les miettes de pain qui jonchent la nappe, sur mes doigts qui tremblent en prenant le téléphone, en déverrouillant l'écran, en découvrant
Chapitre 60VaelenLe lendemain matin, la lumière du jour est plus douce, plus claire, comme si la tempête avait enfin cessé, comme si le monde avait retenu son souffle pendant notre nuit de retrouvailles et qu'il s'autorisait maintenant à respirer, à exhaler, à laisser entrer la lumière. La neige a cessé de tomber, et le ciel est d'un bleu pâle, presque transparent, un bleu d'hiver qui semble lavé de toutes les ombres, de tous les nuages, de toutes les peurs. Les rayons du soleil filtrent à travers les vitres givrées, dessinant des losanges de lumière sur le parquet de bois, sur les coussins du canapé où nous avons passé la nuit, sur nos corps encore nus, encore blottis l'un contre l'autre, encore imprégnés de cette chaleur que nous avons partagée, de cette intimité que nous avons retrouvée.
Chapitre 59LyséaLa nuit est une étreinte désespérée, une danse de corps et de souffles, un voyage dans un territoire que je croyais perdu à jamais, un territoire de peaux qui se cherchent, de mains qui explorent des chemins qu'elles connaissent par cœur, de bouches qui se retrouvent dans l'obscurité comme si elles n'avaient jamais été séparées, comme si les deux années de silence et de douleur n'avaient été qu'un mauvais rêve, une parenthèse, une pause dans notre histoire. Le froid qui régnait dans le chalet s'est transformé en une chaleur intense, une chaleur qui émane de nos corps, de nos souffles, de nos cœurs qui battent à l'unisson, une chaleur qui repousse les ombres, qui fait fondre la glace, qui nous réchauffe de l'intérieur.Je sens ses mains sur m
Chapitre 58VaelenLe chalet est plongé dans une pénombre glacée, la lumière blafarde de la neige qui filtre par les fenêtres givrées est la seule lueur qui éclaire la pièce, une lueur froide, bleutée, presque surnaturelle, qui donne à nos visages une pâleur de spectres, de fantômes, de survivants qui se sont trouvés dans l'œil de la tempête.Nous sommes toujours blottis l'un contre l'autre, mes bras autour d'elle, sa tête posée contre ma poitrine, ses doigts entrelacés aux miens, ce contact qui est devenu une évidence, une nécessité, un besoin viscéral qui dépasse toutes les barrières que nous avons érigées, toutes les défenses que nous avons bâties, toutes les blessures que nous avons infligées.
Chapitre 57LyséaLa tempête de neige s'abat sur le chalet comme un rouleau compresseur, comme une vague blanche qui engloutit tout sur son passage. Le vent hurle dehors, sifflant à travers les interstices des fenêtres, faisant gémir les poutres du toit, secouant les murs comme si la montagne elle-même tremblait de peur.La panne de chauffage est arrivée en pleine nuit, sans prévenir, et le chalet s'est transformé en une glacière en quelques heures, les radiateurs qui refroidissaient inexorablement, les vitres qui se couvraient de givre, le froid qui s'infiltrait par les portes, par les fenêtres, par les murs, comme un ennemi silencieux qui avançait pas à pas, inexorablement.Je me suis réveillée grelottant, mes dents qui claquaient, mes membres engourdis par le froid qui s'était glissé
Chapitre 56VaelenLa neige continue de tomber dehors, et le grenier est plongé dans une pénombre blanche qui adoucit les contours, qui atténue les ombres, qui donne à ce moment une qualité presque irréelle, presque suspendue hors du temps.Lyséa est assise devant moi, la lettre de sa mère serrée contre sa poitrine comme un talisman, comme une arme, comme une preuve que tout ce qu'elle croyait savoir de sa vie n'était qu'une illusion.— Raconte-moi tout, dit-elle, sa voix calme, trop calme, comme si elle avait dépassé le stade de l'émotion pour entrer dans une zone plus froide, plus dure, plus déterminée. Tout ce que tu sais. Sans rien cacher.Je prends une profonde inspiration, et je commence.— Il y a trente ans, les Noctryn et les Drakhar étaient des familles rivales, en guerre constante pour le contrôle des routes commerciales, des alliances politiques, des marchés financiers. Leurs conflits ont attiré l'attention du Cartel de l'Est, une organisation criminelle qui a vu dans cette
Chapitre 1LyséaLe matin du 3 février se lève sur Astrévale comme une promesse trop parfaite.Je suis debout devant la baie vitrée de notre chambre, les paumes posées à plat sur le verre froid, et je regarde la cité dorée s'éveiller sous un ciel de nacre rose. Les premiers rayons du soleil frappen
Chapitre 5LyséaLe sommeil ne vient pas.Je suis allongée dans notre lit, les yeux ouverts sur le plafond que je ne vois plus, les mains croisées sur le ventre, et mon esprit tourne en boucle comme un film dont on aurait cassé la bobine. Les mêmes images, les mêmes sons, la même scène qui se répèt
Chapitre 4LyséaJe ne sais pas comment je suis rentrée dans la maison.Mes pieds m'ont portée à travers les jardins détrempés, le long des allées de buis ruisselants, jusqu'au perron de marbre où la gouvernante m'attendait avec une serviette tiède et un regard que je n'ai pas voulu déchiffrer. Mes
Chapitre 2LyséaLe silence de la bibliothèque est un animal vivant.Il respire contre ma nuque tandis que je fouille les tiroirs du bureau, les mains moites, le souffle court. Le document scellé d'or est posé à côté de moi sur le sous-main de cuir, et chaque fois que mon regard effleure le sceau,







