Mag-log inChapitre 4
Lyséa
Je ne sais pas comment je suis rentrée dans la maison.
Mes pieds m'ont portée à travers les jardins détrempés, le long des allées de buis ruisselants, jusqu'au perron de marbre où la gouvernante m'attendait avec une serviette tiède et un regard que je n'ai pas voulu déchiffrer. Mes escarpins étaient couverts de boue, ma robe de soie collée à mes jambes comme une seconde peau glacée, et mes cheveux pendaient en mèches lourdes sur mes épaules. Je tremblais. Pas seulement de froid, non. Je tremblais de cette chose innommable qui s'était logée dans ma poitrine et qui refusait d'en sortir.
Madame Celeste a voulu parler. J'ai levé une main sans la regarder, un geste impérial qui ne me ressemblait pas, et elle s'est tue, s'est effacée dans l'ombre du couloir comme un fantôme bien dressé. Le personnel Drakhar est formé à disparaître sur commande. J'ai toujours trouvé cela pratique. Aujourd'hui, je trouve cela sinistre.
La chambre conjugale est vide. Vaelen n'est pas remonté. Il est resté quelque part en bas, dans son bureau peut-être, à fixer le sceau d'or du document qui a détruit ma vie, ou à téléphoner à ses avocats pour limiter les dégâts. C'est ce qu'il fait toujours quand une crise éclate. Il appelle ses avocats, ses banquiers, ses conseillers. Il gère. Mais cette crise-là ne se gère pas avec des coups de téléphone et des signatures au bas de contrats. Cette crise-là, c'est moi.
Je m'assieds sur le lit conjugal sans prendre la peine d'enlever ma robe mouillée, sans allumer les lampes. Le jour gris de février filtre à travers les voilages, noyant la pièce dans une pénombre laiteuse qui efface les contours et adoucit les angles. Le lit est encore défait, les oreillers portent l'empreinte de nos têtes, les draps sont froissés comme si nous venions de nous lever après une nuit paisible. Une nuit paisible dans un mariage qui n'existe pas.
Mes doigts courent sur l'étoffe des draps, mécaniquement, cherchant une accroche, une réalité tangible. Le satin est lisse, frais, indifférent. Il ne garde aucune trace de ce que nous avons été, ou cru être. Il est comme lui, finalement. Impeccable en surface, et creux à l'intérieur.
Je ne pleure pas. C'est étrange, cette absence de larmes. Depuis que je suis rentrée du jardin, mes yeux sont secs, brûlants, comme si j'avais épuisé toute l'eau de mon corps sous l'averse. Ou peut-être que je suis allée au-delà des larmes, dans cette zone aride où la douleur est trop grande pour s'exprimer par des sanglots, où elle devient une chose minérale, dure, coupante. Je suis devenue un bloc de marbre au milieu d'un lit défait.
La porte s'ouvre sans qu'on ait frappé.
Vaelen entre, et la pénombre absorbe sa silhouette, la rend plus massive, plus sombre. Il a retiré sa veste, sa chemise blanche est encore humide aux épaules, et ses cheveux noirs sont plaqués en arrière, comme s'il avait passé la main dedans. Il s'arrête à quelques pas du lit, et je sens son regard sur moi, lourd, insistant. Je ne relève pas la tête, continue de caresser les draps du bout des doigts.
— Il faut que tu m'écoutes, dit-il.
Sa voix a changé depuis le jardin. Elle n'est plus suppliante, ni vulnérable. Elle est redevenue la voix du magnat, celle qui ordonne, celle qui décide. Celle qui m'a menti pendant trois ans sans jamais trembler.
— Pourquoi ? demandé-je sans le regarder. Qu'est-ce que tu pourrais dire qui changerait quoi que ce soit ?
— La vérité. Toute la vérité.
Je lève enfin les yeux vers lui. Son visage est fermé, mais ses yeux me fuient, glissent sur mon épaule, sur le mur derrière moi, sur la fenêtre et la pluie qui continue de tomber. Il ne soutient pas mon regard, et ce détail, ce minuscule détail, me dit tout ce que j'ai besoin de savoir. Il va encore mentir. Ou pire, il va me dire une vérité qui ne changera rien, une vérité qui ne réparera pas les ruines qu'il a laissées dans mon cœur.
— Alors vas-y, dis-je en croisant les bras. Dis-moi cette vérité que tu as gardée si longtemps.
Il inspire profondément, comme un plongeur avant de s'enfoncer dans les abysses.
— Seraphina de Lormont est mon épouse légale depuis sept ans. Notre union a été arrangée par nos familles respectives pour des raisons politiques et économiques. Elle n'a jamais été un mariage d'amour, Lyséa. Il n'y a jamais rien eu entre elle et moi, sauf un contrat et un enfant.
— Un enfant, murmuré-je. Ayden.
— Oui. Ayden.
Il fait un pas vers le lit, puis s'arrête, comme s'il sentait que s'approcher trop près serait une erreur. Il a raison. Mes doigts se sont crispés sur les draps, et je sens monter en moi une violence que je ne me connaissais pas, une envie de griffer, de mordre, de faire couler le sang pour compenser tout celui que j'ai perdu en silence.
— Seraphina a été menacée par un groupe que je ne peux pas nommer, reprend-il. Des gens dangereux, liés à des intérêts que ma famille combat depuis des générations. Pour la protéger, elle a dû disparaître officiellement. Elle vit à l'étranger, sous une autre identité. Personne ne doit savoir qu'elle est encore en vie, encore moins qu'elle est mon épouse.
— Sauf moi, apparemment.
— Sauf toi, parce que tu vis dans cette maison. Parce que tu élèves son fils. Parce que tu es devenue une cible potentielle le jour où tu as accepté de porter mon nom.
— Un nom qui ne m'a jamais appartenu.
Le silence retombe, épais comme du velours noir. Vaelen pince les lèvres, et je vois ses mâchoires se contracter, signe qu'il rassemble son sang-froid. Il ne supporte pas d'être contredit. Il ne supporte pas d'être mis face à ses propres contradictions. Mais cette fois, il ne peut pas fuir, il ne peut pas s'enfermer dans son bureau ou disparaître pour une réunion urgente. Il est coincé dans cette chambre avec moi, avec mes questions, avec ma douleur.
— Pourquoi moi ? demandé-je d'une voix qui s'étrangle malgré moi. Pourquoi m'avoir choisie pour jouer ce rôle ? Tu avais des centaines de femmes à ta disposition. Des femmes plus riches, plus puissantes, plus aptes à jouer les paravents. Pourquoi une étudiante en histoire de l'art rencontrée dans un vernissage ?
— Parce que tu étais la seule qui ne ressemblait pas à un calcul.
La phrase me frappe au sternum. Je cligne des yeux, désarçonnée. Il poursuit, la voix plus basse, plus intense, comme s'il se parlait à lui-même autant qu'à moi.
— Je ne t'ai pas choisie pour être un paravent, Lyséa. Je t'ai choisie parce que tu m'as plu. Dès le premier regard, dans cette galerie de Vienne, tu m'as plu. Tu portais une robe bleue, tu avais des traces de peinture sur les doigts, et tu m'as dit que mes goûts artistiques étaient lamentables. Personne ne m'avait parlé ainsi depuis des années.
— Ne fais pas ça, murmuré-je.
— Quoi ?
— Ne transforme pas notre histoire en conte de fées. Il n'y a pas de prince charmant dans cette chambre, Vaelen. Il n'y a qu'un menteur et sa victime.
Le mot le fait tressaillir. Ses yeux noirs s'assombrissent encore, si sombres que je n'y distingue plus la pupille de l'iris. Il ouvre la bouche, la referme, passe une main nerveuse dans ses cheveux humides. La pluie tambourine contre la vitre, et le vent fait gémir les cyprès du jardin, comme si la nature elle-même pleurait ma douleur.
— Tu n'es pas une victime, dit-il enfin. Tu es la femme que j'aime.
— Alors pourquoi ne m'as-tu jamais dit la vérité ? Pourquoi as-tu attendu que je la découvre toute seule, par hasard, comme une domestique qui tombe sur un secret de famille ?
— Parce que je savais que tu partirais.
Sa voix s'est brisée sur le dernier mot. Un craquement infime dans la glace de son contrôle, une fissure qui laisse entrevoir quelque chose de brut, de désespéré. Il fait un pas vers le lit, puis un autre, et cette fois je ne le repousse pas. Je reste immobile, assise dans ma robe mouillée, tandis qu'il s'agenouille devant moi comme on s'agenouille devant une reine ou une condamnée.
— Je savais que si je te disais la vérité, tu partirais, répète-t-il en levant les yeux vers moi. Et je ne pouvais pas te perdre. Je ne peux pas te perdre.
Sa main se pose sur mes genoux, chaude malgré l'humidité. Je ne la repousse pas, je ne la prends pas non plus. Je la laisse là, poids étranger sur ma peau glacée, en me demandant si c'est de l'amour ou de la manipulation. Avec lui, je ne sais plus faire la différence.
— Je suis fatiguée, dis-je simplement.
— Repose-toi. Nous parlerons demain.
— Non, Vaelen. Je suis fatiguée de toi. De tes silences, de tes demi-vérités, de cette vie que j'ai crue mienne et qui n'a jamais existé. Je suis fatiguée d'aimer un fantôme.
Les mots sont sortis tout seuls, sans que je les contrôle. Ils flottent dans la pénombre de la chambre, et je les regarde faire leur chemin sur le visage de Vaelen. Sa mâchoire se décroche, ses yeux s'écarquillent, et la main sur mes genoux se retire brusquement, comme si je l'avais brûlé. Il se relève, lentement, les épaules voûtées, et recule vers la porte. Pour la première fois depuis que je le connais, il a l'air vaincu.
— Je ne te laisserai pas partir, dit-il d'une voix sourde. Pas comme ça. Pas avant que tu comprennes.
Puis il sort, refermant la porte derrière lui avec un cliquetis discret, presque respectueux. Le silence retombe sur la chambre comme un couvercle de plomb. Je reste assise sur le lit, les doigts crispés sur les draps froissés, les yeux secs, le cœur en miettes.
Je ne pleure pas. Je crois que j'ai oublié comment on pleure.
Mais à l'intérieur, tout au fond de ma poitrine, quelque chose est en train de geler, lentement, irréversiblement. Quelque chose qui s'appelle la confiance, l'amour, l'espoir, et qui ne dégèlera peut-être jamais.
Chapitre 61LyséaLe téléphone vibre sur la table de la cuisine, et je le regarde une seconde, deux secondes, trois secondes, comme si je savais déjà que ce message allait changer ma vie, comme si une intuition viscérale me disait que ce qui allait apparaître sur l'écran allait détruire la fragile paix que nous avions construite pendant ces jours de tempête et de retrouvailles, cette paix que nous avions payée si cher, que nous avions méritée, que nous avions cru pouvoir garder pour toujours.La lumière du matin est douce, chaude, et les rayons du soleil dansent sur le bois de la table, sur les tasses de café que Vaelen a préparées, sur les miettes de pain qui jonchent la nappe, sur mes doigts qui tremblent en prenant le téléphone, en déverrouillant l'écran, en découvrant
Chapitre 60VaelenLe lendemain matin, la lumière du jour est plus douce, plus claire, comme si la tempête avait enfin cessé, comme si le monde avait retenu son souffle pendant notre nuit de retrouvailles et qu'il s'autorisait maintenant à respirer, à exhaler, à laisser entrer la lumière. La neige a cessé de tomber, et le ciel est d'un bleu pâle, presque transparent, un bleu d'hiver qui semble lavé de toutes les ombres, de tous les nuages, de toutes les peurs. Les rayons du soleil filtrent à travers les vitres givrées, dessinant des losanges de lumière sur le parquet de bois, sur les coussins du canapé où nous avons passé la nuit, sur nos corps encore nus, encore blottis l'un contre l'autre, encore imprégnés de cette chaleur que nous avons partagée, de cette intimité que nous avons retrouvée.
Chapitre 59LyséaLa nuit est une étreinte désespérée, une danse de corps et de souffles, un voyage dans un territoire que je croyais perdu à jamais, un territoire de peaux qui se cherchent, de mains qui explorent des chemins qu'elles connaissent par cœur, de bouches qui se retrouvent dans l'obscurité comme si elles n'avaient jamais été séparées, comme si les deux années de silence et de douleur n'avaient été qu'un mauvais rêve, une parenthèse, une pause dans notre histoire. Le froid qui régnait dans le chalet s'est transformé en une chaleur intense, une chaleur qui émane de nos corps, de nos souffles, de nos cœurs qui battent à l'unisson, une chaleur qui repousse les ombres, qui fait fondre la glace, qui nous réchauffe de l'intérieur.Je sens ses mains sur m
Chapitre 58VaelenLe chalet est plongé dans une pénombre glacée, la lumière blafarde de la neige qui filtre par les fenêtres givrées est la seule lueur qui éclaire la pièce, une lueur froide, bleutée, presque surnaturelle, qui donne à nos visages une pâleur de spectres, de fantômes, de survivants qui se sont trouvés dans l'œil de la tempête.Nous sommes toujours blottis l'un contre l'autre, mes bras autour d'elle, sa tête posée contre ma poitrine, ses doigts entrelacés aux miens, ce contact qui est devenu une évidence, une nécessité, un besoin viscéral qui dépasse toutes les barrières que nous avons érigées, toutes les défenses que nous avons bâties, toutes les blessures que nous avons infligées.
Chapitre 57LyséaLa tempête de neige s'abat sur le chalet comme un rouleau compresseur, comme une vague blanche qui engloutit tout sur son passage. Le vent hurle dehors, sifflant à travers les interstices des fenêtres, faisant gémir les poutres du toit, secouant les murs comme si la montagne elle-même tremblait de peur.La panne de chauffage est arrivée en pleine nuit, sans prévenir, et le chalet s'est transformé en une glacière en quelques heures, les radiateurs qui refroidissaient inexorablement, les vitres qui se couvraient de givre, le froid qui s'infiltrait par les portes, par les fenêtres, par les murs, comme un ennemi silencieux qui avançait pas à pas, inexorablement.Je me suis réveillée grelottant, mes dents qui claquaient, mes membres engourdis par le froid qui s'était glissé
Chapitre 56VaelenLa neige continue de tomber dehors, et le grenier est plongé dans une pénombre blanche qui adoucit les contours, qui atténue les ombres, qui donne à ce moment une qualité presque irréelle, presque suspendue hors du temps.Lyséa est assise devant moi, la lettre de sa mère serrée contre sa poitrine comme un talisman, comme une arme, comme une preuve que tout ce qu'elle croyait savoir de sa vie n'était qu'une illusion.— Raconte-moi tout, dit-elle, sa voix calme, trop calme, comme si elle avait dépassé le stade de l'émotion pour entrer dans une zone plus froide, plus dure, plus déterminée. Tout ce que tu sais. Sans rien cacher.Je prends une profonde inspiration, et je commence.— Il y a trente ans, les Noctryn et les Drakhar étaient des familles rivales, en guerre constante pour le contrôle des routes commerciales, des alliances politiques, des marchés financiers. Leurs conflits ont attiré l'attention du Cartel de l'Est, une organisation criminelle qui a vu dans cette
Chapitre 1LyséaLe matin du 3 février se lève sur Astrévale comme une promesse trop parfaite.Je suis debout devant la baie vitrée de notre chambre, les paumes posées à plat sur le verre froid, et je regarde la cité dorée s'éveiller sous un ciel de nacre rose. Les premiers rayons du soleil frappen
Chapitre 6VaelenLa porte de la chambre se referme dans un souffle, et je reste là, immobile, le dos collé au bois froid. Mes poings sont serrés si fort que mes ongles laissent des demi-lunes rouges dans mes paumes. La douleur est bonne. La douleur me rappelle que je suis encore vivant, alors qu’à
Chapitre 5LyséaLe sommeil ne vient pas.Je suis allongée dans notre lit, les yeux ouverts sur le plafond que je ne vois plus, les mains croisées sur le ventre, et mon esprit tourne en boucle comme un film dont on aurait cassé la bobine. Les mêmes images, les mêmes sons, la même scène qui se répèt
Chapitre 3LyséaLa pluie transperce ma robe en quelques secondes.Je marche dans les jardins du domaine sans vraiment savoir où je vais, les bras serrés contre ma poitrine, les cheveux plaqués sur mes joues par l’averse glacée. Les allées de gravier crissent sous mes escarpins, et les buis taillés







