LOGINChapitre 7
Aven
La porte de mon bureau s'ouvre sans qu'on ait frappé, et je sais avant même de lever les yeux qu'il s'agit de Victor. Lui seul a ce privilège, cette audace calculée qui frôle l'insolence sans jamais la dépasser. Victor Castellane est mon directeur des opérations, mon bras droit depuis dix ans, l'unique homme sur cette terre en qui j'ai peut-être accepté d'avoir une confiance mesurée, parcimonieuse, mais réelle. Il entre d'un pas rapide, le visage plus sombre qu'à l'accoutumée, et la tension qui raidit ses épaules m'apprend avant ses mots que la conversation ne sera pas agréable.
— Aven, il faut qu'on parle.
Sa voix est grave, dépouillée de ces politesses dont il enrobe d'ordinaire nos échanges. Je repose le stylo avec lequel j'annotais un dossier et je m'enfonce dans mon fauteuil, les doigts croisés sur le ventre, le visage impénétrable. La lumière de fin d'après-midi traverse les baies vitrées et découpe son visage anguleux, creusant ses orbites, accusant la fatigue qui marque ses traits. Quelque chose le ronge, et ce quelque chose me concerne.
— Je t'écoute, Victor.
Il s'assoit face à moi sans y avoir été invité, un autre signe qui ne trompe pas sur la gravité du moment. Ses doigts tambourinent nerveusement sur l'accoudoir en cuir, et son regard, d'ordinaire si assuré, fuit le mien comme un animal traqué.
— Le voyage à Genève, demain. Je veux que tu l'annules.
La phrase tombe comme un couperet, et un silence lourd s'installe dans la pièce, troublé seulement par le bourdonnement feutré du système de ventilation. Je ne réponds pas immédiatement. Mes yeux se plantent dans les siens, et je le jauge, je le soupèse, je cherche dans les nuances de son expression l'origine de cette demande qui ne lui ressemble pas. Victor n'a jamais eu peur de rien, c'est pour cela que je l'ai gardé si longtemps à mes côtés. Alors pourquoi cette ombre dans son regard, cette crispation presque imperceptible de la mâchoire ?
— Explique-toi.
Il passe une main dans ses cheveux poivre et sel, un geste qu'il n'a que dans les moments de grande tension, et se penche en avant, les coudes sur les genoux, la voix plus basse comme si les murs eux-mêmes pouvaient nous trahir.
— Mes contacts à l'aéroport m'ont rapporté des informations inquiétantes. Des bruits qui courent, des rumeurs. Quelqu'un aurait été approché pour trafiquer un appareil. Pas n'importe lequel, Aven. Le tien.
Un sourire froid étire mes lèvres, un sourire sans joie qui est ma réponse instinctive à toutes les menaces. J'ai bâti mon empire sur des ruines fumantes et des batailles que d'autres auraient fui. La peur est un luxe que je ne me suis jamais autorisé, une porte que j'ai scellée le jour où ma mère est morte et où j'ai compris que céder à l'émotion, c'était déjà perdre.
— Je n'annulerai rien, Victor. Tu me connais assez pour le savoir.
— Justement, Aven, je te connais. Et c'est pour ça que je suis là, à te supplier d'écouter la voix de la prudence pour une fois dans ta vie.
Il y a dans sa voix une ferveur qui me surprend, une inquiétude presque paternelle qui me hérisse autant qu'elle me touche, et je dois détourner le regard pour ne pas laisser paraître le trouble qu'elle éveille en moi. Victor a dix ans de plus que moi, il m'a vu grandir dans ce monde impitoyable, il a été le témoin de mes triomphes et de mes rares échecs, et s'il s'abaisse à supplier, c'est que le danger est réel. Mais la réalité du danger n'a jamais suffi à me faire reculer.
— J'ai toujours affronté mes ennemis de face, Victor. C'est ma force et ma seule règle. Si quelqu'un veut ma mort, qu'il vienne me le dire en face plutôt que de se cacher derrière des rumeurs et des sabotages. Je ne leur ferai pas le plaisir de trembler, je ne leur donnerai pas la satisfaction de me terrer comme un rat.
— Ce n'est pas trembler que d'être prudent, Aven. C'est survivre.
— Survivre ne m'a jamais intéressé. Ce qui m'intéresse, c'est vaincre. Et on ne vainc pas en fuyant.
Le silence retombe entre nous, plus épais encore, chargé d'une tension électrique qui fait vibrer l'air de la pièce. Victor me regarde longuement, et dans ses yeux je lis quelque chose qui ressemble à de la résignation, la tristesse de celui qui sait qu'il a perdu une bataille avant même de l'avoir menée. Il se lève lentement, rajuste le pan de sa veste d'un geste machinal, et se dirige vers la porte.
— Tu es l'homme le plus brillant que j'aie jamais rencontré, Aven, dit-il sans se retourner, la main sur la poignée. Mais ton courage finira par te tuer. J'espère juste ne pas être là pour le voir.
La porte se referme derrière lui avec un claquement feutré, et je reste seul dans le silence de mon bureau. Les derniers rayons du soleil couchant ensanglantent le verre des gratte-ciel, et la ville s'étend à mes pieds comme une bête assoupie que la nuit va bientôt réveiller. Je me lève à mon tour, m'approche de la baie vitrée, et pose mon front contre la surface glacée. Le froid du verre calme un instant la brûlure qui couve derrière mes tempes.
C'est alors que je la sens. Cette présence derrière moi, ce regard planté entre mes omoplates comme une lame invisible. Une sensation primitive, héritée de nos ancêtres chasseurs, cette capacité animale à percevoir le danger sans le voir. Je me retourne brusquement. Le bureau est vide. Les ombres s'allongent sur les murs, le couloir derrière la porte vitrée est désert, et pourtant l'impression persiste, tenace, glaçante. Quelqu'un m'observe, j'en suis certain. Quelqu'un qui connaît mes déplacements, mes habitudes, mes faiblesses peut-être mieux que Victor lui-même.
Ma main se crispe sur le rebord de la fenêtre. Demain, je monterai dans ce jet privé comme je l'ai toujours fait, la tête haute et le regard droit. Demain, je prouverai à mes ennemis que je ne plie jamais, que je ne romps jamais, que la peur n'a pas de prise sur moi. Mais ce soir, pour la première fois depuis des années, l'ombre de ma mère flotte derrière mes paupières, et sa voix lointaine me murmure des mots que j'avais oubliés : « Le courage n'est pas l'absence de peur, mon fils, c'est la capacité d'avancer malgré elle. »
Je chasse ce souvenir d'un mouvement sec de la nuque. Ma mère est morte, mes sentiments avec elle, et il ne reste de moi qu'une machine de guerre lancée à pleine vitesse vers un destin que personne ne pourra entraver. Mais tandis que je quitte mon bureau et que je traverse les couloirs déserts, la sensation d'être épié ne me quitte pas. Elle me suit jusque dans l'ascenseur, jusque dans le parking souterrain où mon chauffeur m'attend, jusque dans la nuit froide qui m'enveloppe comme un linceul. Quelqu'un, quelque part dans l'ombre, a déjà appuyé sur la détente. La balle est en route. Demain, je saurai si elle m'atteint.
Chapitre 57AvenLa ville est la même, et pourtant tout a changé. Les avenues, les tours de verre, les voitures de luxe qui glissent dans les rues comme des requins dans l'eau noire. Je reconnais chaque carrefour, chaque enseigne, chaque visage anonyme qui se détourne sur mon passage. Mais l'air est différent, plus lourd, chargé d'une hostilité sourde qui ne dit pas son nom. Je marche vers la tour, ma tour, celle qui porte mon nom gravé en lettres d'or, et je sens les regards peser sur moi comme des pierres. Autrefois, ils baissaient les yeux. Aujourd'hui, ils me toisent, ils me jugent, ils osent.Je franchis les portes du hall. Le marbre noir brille toujours, l'acier poli reflète la lumière froide des lustres. Mais l'hôtesse ne se lève pas pour m'accueillir, le gardien ne hoche pas la tête avec respect. Ils me regardent comme un étra
Chapitre 58AvenLe bureau est vide. Pas de papiers sur la table, pas de stylo dans le porte-plume, pas de manteau sur le porte-manteau. Les murs de verre reflètent mon visage, et je ne reconnais pas l'homme qui me fixe. Il a mes traits, mes yeux gris, ma mâchoire carrée, mais il semble appartenir à une autre époque, à une autre vie.Je m'assois dans le fauteuil en cuir, celui que mon père occupait avant moi, celui que j'ai occupé après lui. Le cuir est froid, usé par les années. Autrefois, ce fauteuil était mon trône. Aujourd'hui, il n'est qu'un siège vide dans un bureau déserté.Les souvenirs reviennent par vagues. Des trahisons, des mensonges, des ambitions cachées derrière des sourires polis. Lemaire qui me serrait la main en me promettant fidélité. Korvac qui
Chapitre 56NysaLe village n'a pas attendu longtemps pour ressortir ses couteaux. À peine la voiture d'Aven a-t-elle disparu au bout de la route que les langues se sont remises à siffler. Je le sais parce que je les entends, même quand je baisse la tête, même quand je presse le pas, même quand je me réfugie derrière les murs du dispensaire. Les murmures traversent les portes, les regards me suivent dans la rue, et chaque mot est une lame que l'on plante dans mon cœur déjà à vif.— Elle a cru qu'il allait l'épouser, ricane madame Mercier sur la place du marché, assez fort pour que je l'entende depuis l'étal voisin. Une fille comme elle, avec un milliardaire. Elle a dû se croire dans un conte de fées.— Elle a surtout voulu profiter de lui, renchérit la vieille Cél
Chapitre 55AvenLe jour se lève à peine sur la vallée, une lumière grise et froide qui filtre à travers les volets entrouverts et dessine des ombres pâles sur les murs de pierre. Je me tiens devant la maison, mon sac à l'épaule, le cœur si lourd que chaque battement résonne dans ma poitrine comme un glas. Cette maison, ce jardin, ce banc de pierre où nous nous sommes assis tant de fois, tout cela est devenu mon refuge, mon seul vrai foyer, et je m'apprête à le quitter sans savoir si je le reverrai un jour. Nysa est sur le seuil, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, le visage pâle comme la brume qui monte de la rivière. Elle ne dit rien, mais ses yeux parlent pour elle, et ce qu'ils disent me déchire l'âme.— Je dois y aller.Ma voix est rauque, brisée, mé
Chapitre 54NysaLe dispensaire est silencieux, trop silencieux. Les derniers patients sont partis depuis une heure, et il ne reste que nous deux, debout face à face, séparés par cette vérité qui ne cesse de grandir entre nous. Gabriel — non, Aven — me regarde avec une intensité qui me brûle, et je vois dans ses yeux gris toute la détresse du monde, mais elle ne suffit plus à m'atteindre comme avant. Quelque chose s'est brisé, et je ne sais pas si cela pourra se réparer un jour.— Pourquoi ? murmuré-je, la voix rauque, épuisée. Pourquoi ne m'avez-vous jamais parlé de vos doutes ?— Quels doutes, Nysa ?— Ceux qui vous hantaient depuis des semaines. Les rêves, les images, cette impression que vous n'étiez pas un homme ordinaire. Vous saviez. Au fond de vous, vous saviez que votre passé n'était pas vide. Et pourtant, vous ne m'avez rien dit. Vous m'avez laissée croire que vous étie
Chapitre 53AvenJe la trouve au dispensaire, seule, en train de ranger les médicaments sur les étagères que j'ai construites de mes mains. Le soir tombe, une lumière dorée traverse les carreaux et dessine des ombres sur son visage fatigué. Elle ne m'a pas entendu entrer, ou peut-être fait-elle semblant. Je reste un instant sur le seuil, le cœur battant, cherchant les mots que je n'ai pas su dire plus tôt.— Nysa.Elle se fige, mais ne se retourne pas.— Je travaille, Gabriel.— Je sais. Mais il faut que je vous parle. Maintenant. Je ne peux plus attendre.Elle pose le flacon qu'elle tenait, lentement, et se tourne enfin vers moi. Ses yeux sont rouges, ses joues marquées par des nuits sans sommeil. Elle est belle, d'une beauté qui me déchire







