LOGINChapitre 8
Nysa
Le soir tombe sur la vallée comme un rideau de velours sombre que l'on tirerait lentement sur le monde, effaçant les contours des montagnes, noyant les derniers rayons du soleil dans un océan de pourpre et d'indigo. Les crêtes lointaines se découpent encore, fines silhouettes d'un bleu profond frangées d'or mourant, avant de s'évanouir tout à fait dans l'obscurité grandissante. Je suis assise sur le vieux banc de pierre devant la maison familiale, ce banc que mon père a construit de ses mains il y a une éternité, quand ses mains savaient encore tenir autre chose que le vide, quand son regard n'était pas ce puits sans fond tourné vers la montagne. La pierre est froide sous mes cuisses, une froideur ancienne qui traverse le tissu usé de ma robe et qui remonte lentement le long de mes jambes, m'engourdissant peu à peu, mais je ne bouge pas, je ne veux pas bouger. Rester immobile, c'est presque disparaître, et disparaître est la seule liberté qui me reste dans ce village qui m'étouffe de ses murmures et de ses regards lourds comme des pierres tombales.
Le vent descend de la montagne avec un murmure ancien, chargé d'odeurs de mousse humide, de terre retournée par les premiers gels, de bois coupé qui sèche sous les hangars, et il fait danser les mèches folles qui s'échappent de mon chignon défait. Une chouette hulule quelque part dans les bois, un son grave et mélancolique qui se répercute contre les flancs de la vallée avant de s'éteindre dans un silence plus profond encore. Je ferme les yeux. Le monde derrière mes paupières closes est plus doux que celui que je dois affronter chaque matin, un monde où les noms de famille ne sont pas des fardeaux que l'on traîne comme des chaînes, où les enfants ne paient pas pour les fautes de leurs pères, où une femme peut marcher dans la rue sans que les regards ne la transpercent comme des aiguilles empoisonnées. Un monde où je serais simplement Nysa, pas « la fille du criminel », pas l'héritière de la honte, juste une jeune femme au cœur simple et aux mains qui ne demandent qu'à donner.
Une vie où personne ne me jugerait pour les actes que je n'ai pas commis. Ce rêve, je le caresse chaque soir comme on caresse un animal blessé, avec une tendresse désespérée qui me brûle la poitrine et me noue la gorge jusqu'à rendre ma respiration courte et saccadée. Je l'imagine, cette vie parallèle, avec une précision presque douloureuse qui me torture et me console à la fois : une petite maison aux volets clairs, des rires qui ne s'éteignent pas quand j'entre dans une pièce, des sourires qui ne cachent pas de mépris derrière leurs commissures, des mains qui se tendent vers moi sans arrière-pensée, sans calcul, sans cette peur d'être vues en ma compagnie. Et au centre de ce tableau que je peins avec les couleurs de mes désirs inavoués, il y aurait un homme. Un homme dont je ne connais pas le visage mais dont je devine la présence comme on devine la chaleur d'un feu avant même de le voir. Un homme capable de voir mon cœur avant mon nom, capable de plonger dans mes yeux sans y chercher l'ombre de mon père, qui écouterait ma voix sans y entendre l'écho d'un passé qui n'est pas le mien.
Je l'imagine grand, peut-être, les épaules larges, une force tranquille dans la démarche, mais ce n'est pas son apparence qui importe, c'est la lumière dans son regard quand il se poserait sur moi, une lumière qui ne s'éteindrait pas en découvrant qui je suis vraiment. Il ne poserait pas de questions sur mon nom, il ne chercherait pas à savoir ce que mon père a fait ou n'a pas fait, il me regarderait simplement, moi, Nysa, et il verrait les nuits blanches passées au chevet des malades, il verrait la douceur que j'offre à ceux qui me crachent au visage, il verrait cette force silencieuse qui me permet de me relever chaque matin malgré le poids qui écrase ma poitrine. Il verrait tout cela, et il m'aimerait pour ce que je suis, pas pour ce que je devrais être aux yeux du monde.
Une larme roule sur ma joue, lente, brûlante, traçant un sillon humide sur ma peau refroidie par le vent nocturne. Elle glisse jusqu'au coin de mes lèvres où elle dépose son goût salé, ce goût de tristesse ancienne qui ne me quitte jamais tout à fait. Je la laisse couler sans l'essuyer parce que personne ne me voit, parce que la nuit est mon seul témoin, et que la nuit ne juge pas, ne condamne pas, ne murmure pas derrière mon dos. La nuit est un manteau d'indulgence qui enveloppe mes faiblesses et les rend acceptables. Mes doigts se crispent sur le bois rugueux du banc, ce bois que la pluie et le soleil ont creusé de rides semblables à celles qui marquent le visage de mon père, et un sanglot silencieux gonfle ma poitrine, un sanglot que je retiens avec cette force qui est devenue ma seule fierté, ma seule armure. Je ne pleure jamais devant les autres, jamais, je ne leur offre pas cette victoire, mais ici, sous les étoiles indifférentes qui scintillent comme autant de promesses lointaines, je m'autorise à être faible, à être humaine, à être cette femme brisée que je cache au monde avec des sourires de façade et des soins prodigués à ceux qui me haïssent.
Mes lèvres s'entrouvrent et un murmure s'en échappe, si bas que le vent lui-même peine à l'emporter, une prière sans dieu adressée à l'univers tout entier.
— S'il existe quelque part, cet homme, qu'il me trouve. Qu'il me voie. Je n'en peux plus d'être seule.
Les mots se perdent dans le bruissement des feuilles mortes que le vent fait danser sur le chemin de terre. Je rouvre les yeux, et le ciel au-dessus de moi est un abîme de velours noir piqueté de milliers d'étoiles qui scintillent avec une indifférence sublime, témoins impassibles de ma souffrance minuscule. La voie lactée barre l'horizon d'une traînée laiteuse, comme une route céleste qui mènerait quelque part, vers un ailleurs où tout serait différent. Un frisson parcourt ma nuque, soudain, un frisson qui ne doit rien au froid de la nuit. C'est une sensation étrange, un pressentiment qui me traverse comme une flèche silencieuse, et mon cœur s'accélère sans raison. Je ne sais pas pourquoi, à cet instant précis, l'air me semble plus lourd, plus chargé, comme si le monde retenait son souffle avant un événement immense. J'ignore que quelque part, dans les rouages mystérieux du destin, ce vœu silencieux vient d'être entendu. Je ne sais pas que les circonstances les plus sombres, les plus tragiques, sont déjà en mouvement, qu'un avion fend le ciel à des centaines de kilomètres d'ici, qu'un homme au cœur blindé de glace et de chagrin va bientôt tomber des nuages pour atterrir dans ma vie comme une étoile brisée, et que rien, après cela, ne sera plus jamais comme avant.
Je me lève lentement, les jambes engourdies, le cœur lourd et léger à la fois, et je jette un dernier regard vers les montagnes endormies. Le vent est tombé, le silence est total, un silence presque surnaturel qui fige le paysage dans une attente insoutenable. Puis je rentre dans la maison silencieuse où mon père dort déjà dans son fauteuil, les yeux ouverts sur des rêves que je ne connaîtrai jamais, et je m'allonge dans mon lit froid en fixant le plafond jusqu'à ce que le sommeil, lentement, m'emporte loin de cette vie que je n'ai pas choisie.
Chapitre 57AvenLa ville est la même, et pourtant tout a changé. Les avenues, les tours de verre, les voitures de luxe qui glissent dans les rues comme des requins dans l'eau noire. Je reconnais chaque carrefour, chaque enseigne, chaque visage anonyme qui se détourne sur mon passage. Mais l'air est différent, plus lourd, chargé d'une hostilité sourde qui ne dit pas son nom. Je marche vers la tour, ma tour, celle qui porte mon nom gravé en lettres d'or, et je sens les regards peser sur moi comme des pierres. Autrefois, ils baissaient les yeux. Aujourd'hui, ils me toisent, ils me jugent, ils osent.Je franchis les portes du hall. Le marbre noir brille toujours, l'acier poli reflète la lumière froide des lustres. Mais l'hôtesse ne se lève pas pour m'accueillir, le gardien ne hoche pas la tête avec respect. Ils me regardent comme un étra
Chapitre 58AvenLe bureau est vide. Pas de papiers sur la table, pas de stylo dans le porte-plume, pas de manteau sur le porte-manteau. Les murs de verre reflètent mon visage, et je ne reconnais pas l'homme qui me fixe. Il a mes traits, mes yeux gris, ma mâchoire carrée, mais il semble appartenir à une autre époque, à une autre vie.Je m'assois dans le fauteuil en cuir, celui que mon père occupait avant moi, celui que j'ai occupé après lui. Le cuir est froid, usé par les années. Autrefois, ce fauteuil était mon trône. Aujourd'hui, il n'est qu'un siège vide dans un bureau déserté.Les souvenirs reviennent par vagues. Des trahisons, des mensonges, des ambitions cachées derrière des sourires polis. Lemaire qui me serrait la main en me promettant fidélité. Korvac qui
Chapitre 56NysaLe village n'a pas attendu longtemps pour ressortir ses couteaux. À peine la voiture d'Aven a-t-elle disparu au bout de la route que les langues se sont remises à siffler. Je le sais parce que je les entends, même quand je baisse la tête, même quand je presse le pas, même quand je me réfugie derrière les murs du dispensaire. Les murmures traversent les portes, les regards me suivent dans la rue, et chaque mot est une lame que l'on plante dans mon cœur déjà à vif.— Elle a cru qu'il allait l'épouser, ricane madame Mercier sur la place du marché, assez fort pour que je l'entende depuis l'étal voisin. Une fille comme elle, avec un milliardaire. Elle a dû se croire dans un conte de fées.— Elle a surtout voulu profiter de lui, renchérit la vieille Cél
Chapitre 55AvenLe jour se lève à peine sur la vallée, une lumière grise et froide qui filtre à travers les volets entrouverts et dessine des ombres pâles sur les murs de pierre. Je me tiens devant la maison, mon sac à l'épaule, le cœur si lourd que chaque battement résonne dans ma poitrine comme un glas. Cette maison, ce jardin, ce banc de pierre où nous nous sommes assis tant de fois, tout cela est devenu mon refuge, mon seul vrai foyer, et je m'apprête à le quitter sans savoir si je le reverrai un jour. Nysa est sur le seuil, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, le visage pâle comme la brume qui monte de la rivière. Elle ne dit rien, mais ses yeux parlent pour elle, et ce qu'ils disent me déchire l'âme.— Je dois y aller.Ma voix est rauque, brisée, mé
Chapitre 54NysaLe dispensaire est silencieux, trop silencieux. Les derniers patients sont partis depuis une heure, et il ne reste que nous deux, debout face à face, séparés par cette vérité qui ne cesse de grandir entre nous. Gabriel — non, Aven — me regarde avec une intensité qui me brûle, et je vois dans ses yeux gris toute la détresse du monde, mais elle ne suffit plus à m'atteindre comme avant. Quelque chose s'est brisé, et je ne sais pas si cela pourra se réparer un jour.— Pourquoi ? murmuré-je, la voix rauque, épuisée. Pourquoi ne m'avez-vous jamais parlé de vos doutes ?— Quels doutes, Nysa ?— Ceux qui vous hantaient depuis des semaines. Les rêves, les images, cette impression que vous n'étiez pas un homme ordinaire. Vous saviez. Au fond de vous, vous saviez que votre passé n'était pas vide. Et pourtant, vous ne m'avez rien dit. Vous m'avez laissée croire que vous étie
Chapitre 53AvenJe la trouve au dispensaire, seule, en train de ranger les médicaments sur les étagères que j'ai construites de mes mains. Le soir tombe, une lumière dorée traverse les carreaux et dessine des ombres sur son visage fatigué. Elle ne m'a pas entendu entrer, ou peut-être fait-elle semblant. Je reste un instant sur le seuil, le cœur battant, cherchant les mots que je n'ai pas su dire plus tôt.— Nysa.Elle se fige, mais ne se retourne pas.— Je travaille, Gabriel.— Je sais. Mais il faut que je vous parle. Maintenant. Je ne peux plus attendre.Elle pose le flacon qu'elle tenait, lentement, et se tourne enfin vers moi. Ses yeux sont rouges, ses joues marquées par des nuits sans sommeil. Elle est belle, d'une beauté qui me déchire







