登入Chapitre 6
Nysa
La nuit est tombée depuis longtemps sur le dispensaire, une nuit sans lune, épaisse comme de l'encre, qui avale les contours de la vallée et ne laisse derrière elle qu'un silence oppressant troublé par le hululement lointain d'une chouette. Je suis seule dans la petite salle de soins, éclairée par une lampe jaunâtre qui projette des ombres mouvantes sur les murs de pierre, et devant moi, allongée sur le lit de fer, une petite fille lutte pour respirer. Elle s'appelle Manon, elle a sept ans, et ses yeux brillent de fièvre comme deux braises fragiles qui menacent de s'éteindre à chaque instant. Ses poumons sifflent, un bruit déchirant qui me serre le ventre, et ses petites mains crispées sur le drap sont bleuies par le manque d'oxygène.
Sa mère l'a amenée en fin d'après-midi, affolée, les joues striées de larmes, et elle m'a suppliée de faire quelque chose, n'importe quoi, avec cette terreur brute des mères qui sentent la mort rôder autour de leur enfant. Le dispensaire n'a pas l'équipement nécessaire pour traiter une pneumonie aussi sévère, pas de respirateur artificiel, pas de monitoring cardiaque, rien qu'un vieux concentrateur d'oxygène qui ronronne comme un animal essoufflé et quelques antibiotiques dont je ne suis même pas certaine qu'ils seront assez puissants. J'ai appelé l'hôpital régional, mais l'ambulance ne peut pas arriver avant demain matin, les routes de montagne sont trop dangereuses la nuit. Alors je reste. Je reste parce que c'est tout ce que je peux faire, parce que ma présence est la seule arme qui me reste contre l'impuissance.
Les heures s'égrènent avec une lenteur minérale. Je change les perfusions, j'ajuste le masque à oxygène sur le petit visage pâle, j'éponge son front brûlant avec un linge humide en lui murmurant des mots doux, des paroles apaisantes qui sont peut-être plus pour moi que pour elle. Manon gémit parfois dans son sommeil agité, et je lui tiens la main, cette main minuscule et moite, si fragile dans la mienne que j'ai l'impression de tenir un oiseau au cœur trop rapide. La nuit avance, et je sens la fatigue s'accumuler dans mes os, une fatigue ancienne qui n'est pas seulement celle de cette veille mais celle de toutes ces années à lutter contre le mépris, à soigner ceux qui me haïssent, à offrir ma douceur comme on jette des fleurs dans un gouffre sans fond.
Vers trois heures du matin, la porte s'ouvre doucement et la mère de Manon entre sur la pointe des pieds. Elle s'appelle Lucie, une femme jeune encore mais que la vie a déjà marquée de rides précoces autour des yeux et de la bouche. Elle s'approche du lit, regarde sa fille avec une intensité douloureuse, puis ses yeux se posent sur moi. Il y a dans son regard quelque chose que je connais bien, un mélange de gratitude et de gêne, comme si me remercier était un acte honteux qu'il fallait cacher aux autres.
— Elle va mieux ? murmure-t-elle, la voix brisée par l'angoisse.
— La fièvre baisse un peu. Il faut attendre le médecin demain matin, mais je crois que le plus dur est passé.
Un silence s'installe entre nous, lourd de tout ce qu'elle ne dit pas. Ses doigts triturent le tissu de son manteau, ses lèvres tremblent, et je vois qu'elle lutte contre elle-même, contre cette peur viscérale d'être vue en ma compagnie, d'être associée à la fille du criminel. Finalement, elle se penche vers moi, si près que je sens son souffle chaud sur ma joue, et elle chuchote d'une voix à peine audible :
— Merci, mademoiselle Elven. Du fond du cœur. Vous avez sauvé ma petite.
Ses mots sont un baume sur une plaie que je croyais insensible, une lumière douce dans l'obscurité de cette nuit interminable. Je voudrais lui dire que c'est mon métier, que je n'ai fait que mon devoir, mais les mots restent coincés dans ma gorge parce que ce remerciement furtif, volé à la peur du qu'en-dira-t-on, vaut plus que tous les discours. Elle me prend la main un instant, un contact bref et presque clandestin, puis elle recule vers la porte.
— Je dois partir avant qu'on me voie, souffle-t-elle, les yeux baissés, honteuse. Vous comprenez, n'est-ce pas ? Si les autres savaient que je vous ai parlé comme ça...
Sa phrase reste en suspens, inutile de la terminer. Oui, je comprends. Je comprends trop bien. La peur du rejet est une prison dont les barreaux sont faits de regards et de murmures, et Lucie y est enfermée autant que moi. Je hoche la tête, un sourire triste aux lèvres, et elle s'éclipse dans l'ombre du couloir, me laissant seule avec l'enfant endormie et le ronronnement du concentrateur d'oxygène.
L'aube se lève enfin, grise et froide, filtrant à travers les carreaux poussiéreux de la fenêtre. L'ambulance arrive dans un hurlement de sirène qui déchire le silence du petit matin, et Manon est emportée vers l'hôpital, sa mère à ses côtés. Je reste sur le seuil du dispensaire, les bras croisés sur ma poitrine pour me protéger du vent glacé, et je les regarde partir. La gratitude de Lucie réchauffe encore un coin de mon cœur, mais une amertume familière vient tout gâcher. Même ma bonté ne suffit pas. Même les nuits blanches passées à sauver des enfants ne suffisent pas à effacer le nom que je porte. Je pourrais me consumer tout entière au service des autres, donner chaque heure de ma vie, chaque battement de mon cœur, que je resterais à leurs yeux la fille du coupable, l'héritière de la honte, celle qu'on remercie en cachette mais qu'on renie en public.
Le vent soulève les feuilles mortes sur le chemin, et je rentre dans le dispensaire désert. Je range le matériel avec des gestes lents, presque mécaniques, les yeux brûlants de fatigue et de chagrin contenu. Sur le lit où Manon a passé la nuit, il reste une poupée de chiffon oubliée, une petite chose aux cheveux de laine et aux yeux cousus de fil bleu. Je la prends dans mes mains, la serre contre ma poitrine, et je reste là, debout dans la salle vide, à me demander si un jour quelqu'un me regardera sans voir l'ombre de mon père derrière moi.
Chapitre 66AvenJe suis dans la voiture. Le moteur tourne. Mes mains sont sur le volant. Je vais partir. J'ai dit ce que j'avais à dire. Elle a refusé. Je ne vais pas la forcer. Je ne suis plus l'homme qui force. Je ne veux plus être cet homme.Mais avant de démarrer, je sors mon téléphone. Je lui écris. Un seul message.« Je ne vous force pas. Je ne vous demande pas de me suivre. Je vais retourner dans mon monde, parce que j'ai une guerre à finir. Mais je vais attendre. Aussi longtemps qu'il faudra. Je ne veux pas d'une femme qui dépend de moi. Je veux une femme qui choisit de rester à mes côtés. Librement. Quand vous serez prête, je serai là. »J'envoie. Je démarre. Je ne me retourne pas.Le trajet est long. Silencieux. Je pense à elle.
Chapitre 65NysaIl est là. Debout sur le chemin, devant la maison, à l'endroit exact où il m'a dit au revoir il y a des semaines. Il porte un manteau sombre, les épaules larges, le visage fermé. Il n'a pas changé. Ou peut-être que si. Il y a quelque chose dans son regard, une fatigue, une dureté, qui n'était pas là avant. Le monde dont il vient l'a marqué.Je sors sur le seuil. Je ne bouge pas plus. Je le regarde, et mon cœur se serre, parce que malgré tout, malgré les articles, malgré les photos, malgré le silence, il est là. Il est revenu. Comme il l'avait promis.— Nysa.Sa voix est rauque. Il fait un pas vers moi. Je recule d'un pas.— Vous êtes revenu.— Je vous l'av
Chapitre 64AvenVictor entre dans mon bureau sans frapper, un journal à la main. Il le pose sur la table, face contre terre, comme s'il avait honte de ce qu'il allait me montrer.— Tu dois voir ça.Je retourne le journal. La photo est en première page. Moi, en costume sombre, le visage fermé. Livia à côté de moi, souriante, triomphante, sa main posée sur mon bras. Le titre : « Le retour du milliardaire : Aven Kaïros réapparaît aux côtés de Livia Voss. »Je ne dis rien. Je tourne les pages. Les articles continuent. Des photos de nous deux à un gala, à un dîner, à une conférence de presse. Des citations de Livia : « Aven et moi sommes très proches. Il a besoin de ses vrais alliés autour de lui. » Des sources anonymes qu
Chapitre 63NysaLe journal est posé sur le comptoir du café, et je le vois avant même de vouloir le voir. La photo est en première page. Aven, en costume sombre, le visage fermé, et à côté de lui, Livia Voss, souriante, triomphante, sa main posée sur son bras comme si elle avait le droit de le toucher. Le titre barre la page en lettres énormes : « Le retour du milliardaire : Aven Kaïros réapparaît aux côtés de Livia Voss. »Je reste figée. Le patron du café me parle, mais je n'entends rien. Je fixe la photo. Je fixe la main de Livia sur son bras. Je fixe le sourire de Livia. Et quelque chose se brise en moi, une fissure qui s'élargit, qui menace de tout emporter.— Mademoiselle Elven ? Vous voulez quelque chose ?— Non. Rien. Merci.
Chapitre 62AvenLa porte de mon bureau s'ouvre sans que personne n'ait frappé. Je lève les yeux de mes dossiers, et je la vois. Livia Voss. Tailleur blanc, cheveux bruns tirés en arrière, sourire parfait. Elle entre comme si elle possédait déjà les lieux.— Aven. Tu es rentré. J'ai appris la nouvelle.— Livia.Je ne lui tends pas la main. Elle s'assoit quand même, croise les jambes, pose son sac sur mon bureau. Mon bureau temporaire, dans cet hôtel discret où je prépare ma contre-attaque. Elle a trouvé où j'étais. Bien sûr qu'elle a trouvé.— Je suis venue t'aider.— M'aider ?— Oui. Tu es en guerre contre Lemaire et Korvac. Tu as besoin d'alliés puissants. Mon nom,
Chapitre 61NysaElle entre dans le dispensaire comme si elle possédait le lieu. Pas un regard pour les murs de pierre, pas un regard pour les étagères que Gabriel a construites de ses mains, pas un regard pour moi qui me tiens debout derrière la table d'examen. Elle porte un tailleur blanc cassé, des escarpins qui claquent sur le carrelage, et un parfum si lourd qu'il s'installe dans la pièce comme une présence. Ses cheveux bruns sont lisses, brillants, parfaits. Son visage est beau, d'une beauté que l'argent entretient, d'une beauté qui n'a jamais connu la fatigue des nuits blanches ni le gel des matins de montagne.— Nysa Elven ?Sa voix est douce, presque aimable. C'est pire que le mépris.— Oui. Que puis-je pour vous ?— Je m'appelle Livia Voss. Je suis une amie d'Ave







