LOGINChapitre 4
Kyrel
Elle ne tremble pas.
C'est la première chose que je remarque. La seule qui compte.
Elle traverse l'entrepôt vers moi, et chacun de ses pas est une déclaration de guerre silencieuse. Ses talons frappent le béton comme les secondes d'un compte à rebours. Son dos est droit, son menton relevé, ses épaules ouvertes. Elle n'a pas peur. Ou plutôt, elle a peur, je le devine à la tension de sa nuque, à la pulsation rapide qui bat sous sa peau fine, mais elle transforme cette peur en défi. Elle la brûle comme un carburant.
Aucune femme n'est entrée ici de cette façon. Aucun homme non plus. Mes visiteurs courbent l'échine, négocient leur terreur, supplient des yeux. Elle, non. Elle s'arrête devant la table, pose son dossier, et me fixe. Droit dans les yeux. Sans ciller.
La lumière de la lampe éclaire enfin son visage. Des pommettes hautes, une bouche ferme, des yeux d'un bleu acier qui ne se détournent pas. Ses cheveux blonds sont relevés en un chignon strict qui tente de brider une sensualité évidente. Son tailleur est une armure. Sa posture est un défi.
Derrière mon visage impassible, je ressens quelque chose que je n'ai pas éprouvé depuis des années. De l'admiration. Une admiration brute, presque douloureuse, pour ce courage qu'elle affiche sans même en avoir conscience.
— Vous êtes en retard, Maître Voren.
Je dose ma voix. Assez pour tester ses défenses.
— Vous n'êtes pas facile à trouver.
Le tutoiement serait une faiblesse. Le vouvoiement est une barrière. Je note qu'elle choisit la distance.
— Asseyez-vous.
Elle obéit sans hâte, croise les jambes, pose ses mains à plat sur le dossier ouvert. Tout en elle est contrôle. Chaque geste est mesuré, chaque respiration calculée. Cette femme est une œuvre de discipline.
— Avant de commencer, dit-elle, je tiens à être claire. Je ne défends que la vérité. Pas vous. Pas votre légende. La vérité. Si je découvre que vous m'avez menti, je me retire.
Sa voix ne tremble pas. Elle est précise, chirurgicale. Elle me défie ouvertement, sans provocation inutile, sans agressivité gratuite. Juste une ligne rouge tracée entre nous. Une limite qu'elle m'interdit de franchir.
Aucun avocat ne m'a jamais parlé ainsi. Ils acceptent mes conditions, encaissent mes chèques, détournent le regard. Elle pose les siennes sans attendre mon approbation. Elle ne négocie pas. Elle exige.
Je devrais être irrité. Je suis fasciné.
— Vous croyez que je suis le monstre qu'on décrit, dis-je.
— Peu importe ce que je crois. Ce qui compte, c'est ce que je peux prouver. Et pour l'instant, je ne peux rien prouver du tout. Les témoins ont disparu. Les preuves sont contradictoires. Alors je vais enquêter. Je vais chercher. Et si vous êtes innocent, je le démontrerai.
— Et si je suis coupable ?
Elle soutient mon regard sans faiblir.
— Alors je me retirerai. Et je vous laisserai à votre justice. Celle des hommes ou celle des monstres.
Le silence retombe. La lampe vacille. Dehors, le vent s'engouffre dans les poutrelles et produit une plainte sourde.
Cette femme est entrée dans la gueule du loup avec pour seule arme son intégrité. Elle sait qui je suis. Elle sait ce qu'on raconte. Les cadavres, les menaces, les ennemis réduits au silence. Elle sait tout cela, et pourtant elle est là, à me dicter ses conditions comme si j'étais un client ordinaire.
Où trouve-t-on un tel courage ? Comment survit-il dans un monde qui broie les justes et récompense les corrompus ? J'ai connu des idéalistes. Ils ont tous plié. Elle, je n'en suis pas sûr. Elle a la colonne vertébrale d'une guerrière et le regard d'une juge. Elle ne pliera pas. C'est cette certitude qui m'ébranle.
— Très bien, dis-je. Enquêtez. Interrogez. Fouillez. Mais soyez prudente. Les gens que vous allez déranger ne sont pas des adversaires de prétoire. Ce sont des ombres.
— Les ombres disparaissent quand on allume la lumière.
— Ou elles tuent pour l'éteindre.
Elle se lève. L'entretien est terminé. Elle ramasse son dossier, le serre contre sa poitrine, et me fixe une dernière fois.
— Je n'ai pas peur de vous, Monsieur Draxen. Et je n'ai pas peur des ombres. J'ai passé ma vie à chercher la vérité dans des endroits où personne ne voulait regarder. Votre cas n'est qu'un dossier de plus.
— Alors pourquoi votre main tremble-t-elle ?
Elle baisse les yeux vers sa main, celle qui tient le dossier. Un infime tremblement agite ses doigts. Elle les serre plus fort et relève la tête.
— Parce que je suis humaine. Pas parce que vous me faites peur.
Elle tourne les talons et s'éloigne. Sa silhouette décroît dans la pénombre, le claquement de ses pas rythmant sa retraite. La porte métallique s'ouvre, laisse entrer un flot de lune, puis se referme avec un grondement sourd.
Le silence.
Je reste immobile. Mon cœur bat un rythme que j'avais oublié. Vingt-cinq ans que je n'ai pas croisé un être humain qui me regarde ainsi. Sans peur. Sans haine. Sans avidité. Juste une intégrité inébranlable.
Cette femme est dangereuse. Pas pour ma sécurité. Pour mon équilibre. Elle incarne tout ce que j'ai perdu. Tout ce que j'étais avant que le monde ne fasse de moi un monstre.
Je sors mon téléphone.
— Silas. Tu mets une équipe sur Naelys Voren. Protection rapprochée, discrète. Si quelqu'un l'approche avec des intentions hostiles, tu interviens avant qu'il ne l'atteigne.
— Kyrel. Cette femme est ton avocate. Pas ta famille.
— C'est la seule personne en vingt-cinq ans qui m'a regardé sans trembler. Contente-toi d'obéir.
Je raccroche. Je ne sais pas pourquoi sa sécurité m'obsède. Je sais seulement que cette flamme, sa flamme, ne doit pas s'éteindre. Et que je ferai tout pour la protéger.
Même contre elle-même
Chapitre 49KyrelLa nuit est avancée. La bibliothèque n'est éclairée que par la lampe posée sur la table basse. Naelys s'est endormie sur le canapé, la joue posée sur un coussin, les cheveux blonds répandus sur le velours émeraude, une main encore crispée sur un stylo. Le dossier est ouvert sous elle, ses jambes repliées, sa respiration lente et régulière.Je me tiens dans l'embrasure de la porte depuis de longues minutes. Je ne bouge pas. Je la regarde.Elle est belle dans cet abandon du sommeil. Belle de courage, de droiture, de cette obstination qui la rend si précieuse et si vulnérable. Et je sens mon cœur se serrer dans ma poitrine, ce cœur que je croyais mort et qui bat pour elle, qui bat malgré moi, qui bat contre toute logique.Je m'approche lenteme
Chapitre 48NaelysIl a quitté la bibliothèque sans se retourner. Je l'entends monter les escaliers, ses pas lourds qui résonnent au-dessus de ma tête, puis la porte de sa chambre qui se referme avec un claquement sourd. Je reste seule, agenouillée sur le tapis, les larmes qui coulent sur mes joues.Je ne pars pas. Je ne peux pas partir.Je me relève lentement. Je marche jusqu'au canapé où il était assis quelques minutes plus tôt. Je m'assois à la place qu'il occupait. Je pose ma main sur le tissu encore chaud de sa chaleur. Et je ferme les yeux.À dix ans, tout le monde le désignait déjà comme un meurtrier.Ces mots tournent dans ma tête comme une litanie. Dix ans. Un enfant de dix ans. Un enfant qui jouait, qui riait, qui rêvait, et qu'on a sou
Chapitre 47KyrelLa nuit est tombée sur la résidence. Naelys est assise dans la bibliothèque, le dossier étalé sur la table basse devant elle. Les pages manquantes qu'elle a découvertes ce matin sont encore visibles dans son regard, cette lueur de vertige que je connais trop bien. Je me tiens dans l'embrasure de la porte, les bras croisés, et je la regarde depuis de longues minutes sans qu'elle m'ait entendu arriver.Elle relève enfin la tête.— Vous saviez.Ce n'est pas une question. C'est un constat.— Oui.— Vous saviez que le dossier avait été truqué. Que les pages avaient été arrachées. Que les preuves avaient été effacées.— Oui.— Et vou
Chapitre 46NaelysLe dossier est posé devant moi, sur la table de la cuisine. Je le fixe depuis de longues minutes sans parvenir à l'ouvrir. La chemise cartonnée est jaunie, usée aux coins. Le numéro correspond exactement à celui que Madame Vasseur m'a confié.Je respire profondément. J'ouvre.Les premières pages sont des rapports de police, des procès-verbaux, des comptes rendus d'expertise. Je les feuillette rapidement. Et puis je m'arrête. Une page manque. Je le vois immédiatement, cette déchirure nette dans la liasse, cet espace vide entre deux rapports. Je vérifie les numéros. 12, 13, 15. La page 14 a disparu.Je continue. Un rapport d'autopsie. Il ne contient que la première moitié. Un témoignage. Il s'arrête au milieu d'une phrase. Une photo d
Chapitre 45KyrelLe rapport de Silas arrive en fin d'après-midi.— Quelqu'un a consulté les archives du vieux procès. Le dossier de 1998. Celui qui n'existe officiellement plus.— Qui ?— Une femme. Blonde. Élégante. Elle a utilisé un laissez-passer au nom d'une consœur. Le gardien l'a reconnue.Naelys.Je ferme les yeux une seconde. Elle suit la bonne piste. Elle avance. Et chaque pas qu'elle fait vers la vérité la rapproche du précipice. Je le sais depuis le début. Je l'ai su le jour où elle a franchi la porte de l'entrepôt avec son tailleur bleu marine et son regard de défi. Je l'ai su, et je ne l'ai pas arrêtée. Parce que je voulais qu'elle trouve la vérité. Parce que je voulais que quelqu'un, e
Chapitre 44NaelysL'adresse que j'ai obtenue après trois jours de recherches est celle d'une maison de retraite en banlieue ouest. Quand je franchis le portail, mon cœur bat plus vite. Madame Hélène Vasseur, ancienne juge d'instruction, quatre-vingt-deux ans, a instruit les affaires criminelles de cette ville pendant trente ans. Son nom figurait dans les marges de documents qui mentionnaient l'affaire Lyanna Draxen sans jamais la détailler, ces documents qui ont tous disparu depuis.La vieille femme m'attend dans un salon de lecture, assise dans un fauteuil de velours grenat. Malgré son âge, elle dégage une autorité tranquille. Ses yeux, d'un bleu délavé, se posent sur moi avec une acuité qui dément la fragilité de son corps.— Vous êtes Naelys Voren. L'avocate qui défend Kyrel Draxen. Je vous attendais.— Vous m'attendiez ?— Depuis que j'ai appris votre licenciement. Depuis que j'ai compris que vous ne lâcheriez pas. Les autres auraient abandonné après la première menace, après le







