登入Chapitre 3
Naelys
Trois jours que je n'ai pas dormi sans voir son nom. Kyrel Draxen. Il s'insinue dans mes nuits comme un poison, contamine l'air que je respire.
Ce matin, mes associés m'ont convoquée dans la salle de réunion vitrée, ce bocal où les requins nagent en costume trois pièces. Lefèvre, l'associé principal, n'a pas pris de gants.
— Tu prends le dossier Draxen, Naelys. Ou tu rends ta plaque.
Pas de négociation. Mon éthique contre ma carrière. J'ai signé.
Maintenant, je suis ici. Dans le quartier contrôlé par la mafia. Un territoire où les rues portent des noms de familles plus anciennes que la police, où les regards pèsent plus lourd que les armes. Le crépuscule saigne sur les façades de briques noircies. L'air sent l'essence, la rouille, et quelque chose de plus âcre que je préfère ne pas identifier.
Ma berline allemande, trop propre pour ce décor, attire les regards comme un diamant dans une poubelle. Je me gare devant l'entrepôt indiqué dans le dossier, une cathédrale industrielle désaffectée aux vitres brisées comme des dents cassées. Des hommes sont adossés aux murs, ombres armées qui mâchent des cure-dents et recrachent leur mépris en silence.
Je descends de voiture. Mes talons claquent sur le bitume défoncé, un bruit trop civilisé, presque provocant. Ma jupe crayon, mon chemisier de soie ivoire. Je ne suis pas habillée pour ce décor. C'est exactement l'idée. Qu'ils voient que je ne leur appartiens pas.
Les regards me déshabillent. Lentement. Méthodiquement. Des yeux d'hommes qui n'ont pas vu de femme élégante depuis longtemps, ou qui n'en voient que celles qu'ils achètent. Je sens leur mépris comme une main posée sur ma peau, leur arrogance comme un souffle dans ma nuque. Ils attendent que je baisse les yeux. Que je trébuche. Que je montre ma peur.
Je ne leur donne rien.
Un homme se détache du mur. Crâne rasé, barbe de trois jours, un tatouage de serpent qui grimpe le long de son cou. Il bloque mon chemin, les bras croisés sur un torse de taureau.
— T'es perdue, princesse ? Les salons de thé, c'est en centre-ville.
Sa voix est une provocation calculée. Derrière lui, les autres ricanent. Le bruit gratte mes nerfs à vif. Ma mâchoire se serre, mais mon visage reste ce lac glacé que rien ne ride. Je lui tends le document officiel sans un mot.
— Mandat du tribunal. Je suis l'avocate de Kyrel Draxen. Laissez-moi passer.
Le silence qui suit est plus éloquent qu'un coup de feu. Le colosse déplie le papier, le lit avec une lenteur exagérée. Puis ses yeux remontent vers moi, et quelque chose change dans son expression. L'arrogance se fissure. En dessous, une étincelle de respect involontaire.
— L'avocate du Monstre, murmure-t-il, comme s'il goûtait l'information.
Il me rend le papier et s'écarte. Les autres s'écartent aussi, une haie silencieuse qui s'ouvre devant moi. Les ricanements se sont tus. Les regards ne me déshabillent plus. Ils me jaugent. Ils m'évaluent. L'audace est une monnaie qui a cours ici, et je viens d'en dépenser une fortune.
Je franchis la porte de l'entrepôt. L'intérieur est un gouffre d'ombres et de poussière. Des poutrelles métalliques s'élèvent vers un toit percé, laissant filtrer des rayons de lune qui découpent l'espace en lames d'argent. L'odeur est différente ici. Moins de rouille. Plus de cire. De cuir. De tabac froid.
Au centre de l'immense espace vide, une table éclairée par une unique lampe à abat-jour vert. Derrière la table, un fauteuil. Et dans ce fauteuil, une silhouette que la pénombre dérobe encore à ma vue.
Je ne distingue que sa main, posée à plat sur le bois. Longue, immobile, puissante. Une main qui a tué, je le sais, je le sens.
Mon cœur s'emballe. Ma gorge se serre. Chaque pas vers cette table est une bataille gagnée contre mon instinct qui hurle de fuir. Mais je ne fuis pas. Je ne baisse pas les yeux.
Je continue d'avancer, le claquement de mes talons résonnant sous la voûte métallique, et j'attends que la lumière veuille bien me révéler le visage du Monstre.
Chapitre 6KyrelLe rapport de Silas est posé sur mon bureau depuis ce matin. Je ne l'ai pas ouvert tout de suite. J'attendais d'être seul, la nuit tombée, les ombres revenues à leur place.Je le lis enfin. Trois noms. Trois hommes à qui on a donné l'ordre d'éliminer Naelys Voren avant qu'elle ne trouve certaines preuves. Des exécutants de bas étage, recrutés à la hâte, payés en liquide. Le commanditaire reste inconnu, mais le message est clair. Quelqu'un veut l'arrêter avant qu'elle n'approche de la vérité.La vérité. Celle qui dort depuis vingt-cinq ans sous des couches de sang et de silence.Je froisse le rapport dans mon poing. La colère est une bête qui se réveille dans ma poitrine, une bête que je croyais domptée. Elle ne l'est pas. Elle attendait juste une raison de rugir.— Silas.Il émerge de l'ombre de la bibliothèque où il se tenait, silencieux comme toujours.— Les trois hommes ?— Localisés. Deux ont déjà quitté la ville après avoir appris qu'on s'intéressait à eux. Le tr
Chapitre 5NaelysLa prison sent la sueur, l'eau de Javel et le désespoir. Les néons blafards projettent une lumière d'hôpital sur les murs gris. Le gardien qui m'escorte m'observe du coin de l'œil, curieux, méfiant.— C'est la première fois qu'on lui envoie quelqu'un, grogne-t-il. Le gars, il est fini.Je ne réponds pas. Il m'ouvre la porte du parloir et s'efface.Mon client s'appelle Marcus Rell. Trente-deux ans, ouvrier portuaire, casier vierge jusqu'à la semaine dernière. Jusqu'à ce qu'il soit arrêté avec un fusil à lunette pointé vers la voiture de Kyrel Draxen. Jusqu'à ce qu'il avoue sans résistance.Il est assis derrière la vitre blindée, menottes aux poignets. Un visage maigre, des cernes violets, des doigts qui tremblent. Il ne ressemble pas à un tueur. Il ressemble à un homme qui n'a pas dormi depuis des années.— Monsieur Rell, je suis Maître Voren, votre avocate.Il relève la tête. Ses yeux s'accrochent aux miens. Ce ne sont pas les yeux d'un fanatique. Ce sont les yeux d'
Chapitre 4KyrelElle ne tremble pas.C'est la première chose que je remarque. La seule qui compte.Elle traverse l'entrepôt vers moi, et chacun de ses pas est une déclaration de guerre silencieuse. Ses talons frappent le béton comme les secondes d'un compte à rebours. Son dos est droit, son menton relevé, ses épaules ouvertes. Elle n'a pas peur. Ou plutôt, elle a peur, je le devine à la tension de sa nuque, à la pulsation rapide qui bat sous sa peau fine, mais elle transforme cette peur en défi. Elle la brûle comme un carburant.Aucune femme n'est entrée ici de cette façon. Aucun homme non plus. Mes visiteurs courbent l'échine, négocient leur terreur, supplient des yeux. Elle, non. Elle s'arrête devant la table, pose son dossier, et me fixe. Droit dans les yeux. Sans ciller.La lumière de la lampe éclaire enfin son visage. Des pommettes hautes, une bouche ferme, des yeux d'un bleu acier qui ne se détournent pas. Ses cheveux blonds sont relevés en un chignon strict qui tente de brider
Chapitre 3NaelysTrois jours que je n'ai pas dormi sans voir son nom. Kyrel Draxen. Il s'insinue dans mes nuits comme un poison, contamine l'air que je respire.Ce matin, mes associés m'ont convoquée dans la salle de réunion vitrée, ce bocal où les requins nagent en costume trois pièces. Lefèvre, l'associé principal, n'a pas pris de gants.— Tu prends le dossier Draxen, Naelys. Ou tu rends ta plaque.Pas de négociation. Mon éthique contre ma carrière. J'ai signé.Maintenant, je suis ici. Dans le quartier contrôlé par la mafia. Un territoire où les rues portent des noms de familles plus anciennes que la police, où les regards pèsent plus lourd que les armes. Le crépuscule saigne sur les façades de briques noircies. L'air sent l'essence, la rouille, et quelque chose de plus âcre que je préfère ne pas identifier.Ma berline allemande, trop propre pour ce décor, attire les regards comme un diamant dans une poubelle. Je me gare devant l'entrepôt indiqué dans le dossier, une cathédrale ind
Chapitre 2KyrelLa douleur est une vieille amante. Ce soir, elle danse le long de mes côtes, souvenir d'une lame qui a glissé sur l'os il y a longtemps. Je me tiens devant la baie vitrée de mon penthouse, un mur de verre qui donne sur la ville. Une tapisserie de lumières froides, de gyrophares muets. Je domine tout cela par nécessité. Un fauve regarde toujours d'en haut, là où les proies ne peuvent pas grimper.Le whisky dans ma main ne refroidit rien. Rien n'éteint ce feu noir qui couve sous mes muscles, cette tension permanente. La pièce derrière moi est un tombeau de luxe. Canapés de cuir brut, table d'obsidienne, aucun tableau, aucune plante. Je ne supporte pas le désordre. Chaque objet est à sa place, chaque ombre calculée. Survivre pendant vingt-cinq ans avec une cible dans le dos transforme un homme en machine.L'écran plasma diffuse les informations en sourdine. Le bandeau déroulant parle de moi. Toujours de moi. "Nouvelle tentative d'assassinat contre Kyrel Draxen". Le prése
Chapitre 1NaelysLa lumière du tribunal traverse les hautes fenêtres en lames dorées. Elle caresse mes épaules, souligne le tombé précis de ma veste bleu nuit. Aujourd'hui, cette lumière m'appartient.Le silence qui suit le verdict est plus éloquent qu'une ovation. Les douze jurés viennent d'acquitter mon client, un homme que les journaux avaient pendu avant même l'ouverture du procès. Je ferme mon dossier d'un geste lent. Mes doigts ne tremblent pas. Pourtant, sous ma cage thoracique, mon cœur martèle un rythme primitif, cette adrénaline pure qui me fait sentir vivante.— Maître Voren, souffle mon client, comment pourrais-je vous remercier ?Je tourne vers lui un visage que je sais maîtriser comme une toile. Un demi-sourire, à peine assez pour rassurer.— En vivant votre liberté, Monsieur Harlan. C'est le seul paiement que j'accepte.Le couloir du palais est une jungle. Les journalistes se jettent sur moi, micros tendus comme des poignards. Mes talons claquent sur le marbre froid, u







