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Chapitre 8

last update publish date: 2026-08-08 03:10:41

Chapitre 8

Kyrel

La salle est une cave voûtée sous un restaurant désaffecté dont l'enseigne rouillée pend encore au-dessus de la porte comme un souvenir moisi, et l'humidité suinte des pierres avec une obstination patiente qui évoque le temps, l'oubli, les secrets trop longtemps enfouis. Je suis assis au centre de la longue table de chêne noir, un trône sans dossier qui oblige celui qui l'occupe à ne jamais relâcher sa posture, à ne jamais montrer de faiblesse, à ne jamais oublier qu'il est entouré de loups qui n'attendent qu'un faux pas pour planter leurs crocs dans sa nuque. La lumière des bougies disposées en cercle sur les chandeliers de fer forgé découpe les visages en masques d'ombres et de flammes, creuse les orbites, souligne les cicatrices, transforme les hommes en gargouilles.

Ils sont sept. Sept chefs mafieux qui règnent sur les sept territoires de la ville, sept rois sans couronne dont les fortunes se comptent en cadavres et les alliances en trahisons à venir. Don Galvano est assis à ma droite, sa main tavelée posée à plat sur la table comme un crabe endormi, ses yeux de prédateur mi-clos qui ne perdent rien du spectacle. À ma gauche, Don Vincenzo, un colosse au cou de taureau dont la barbe grisonnante dégouline sur une cravate de soie qui a dû coûter plus que le salaire annuel d'un juge. Puis Don Umberto, Don Salvatore, Don Emilio, Don Luciano, et enfin Don Raffaele, le plus jeune, le plus ambitieux, le plus dangereux peut-être parce qu'il n'a pas encore appris que l'ambition est une corde qui sert autant à gravir qu'à se pendre.

Tous se sont inclinés en entrant, un à un, avec ce mélange de déférence et de crainte qui est la monnaie de notre monde, une génuflexion du regard plus qu'une courbette du corps, un hommage rendu à la légende que j'incarne plutôt qu'à l'homme que je suis. Leurs fronts se sont abaissés comme des blés sous le vent, leurs voix ont murmuré "Kyrel" avec le même respect tremblant qu'on réserve aux icônes, et j'ai reçu ces hommages avec la même impassibilité glacée que depuis vingt-cinq ans, parce que le jour où je montrerai que je suis fatigué de ces simagrées sera le jour où ils cesseront de les accomplir, et le jour où ils cesseront de les accomplir sera le jour où je devrai en tuer un pour rappeler aux autres pourquoi je suis le Monstre.

— Nous sommes réunis pour parler de la situation, dis-je d'une voix qui n'admet pas de commentaire. Les récents événements.

Le silence qui suit est un animal vivant, une bête poilue qui rampe sous la table et lèche les chevilles des convives. J'aime ce silence. Je l'ai domestiqué depuis longtemps. Je le laisse s'étirer jusqu'à ce que Don Umberto, le plus nerveux des sept, un homme sec comme un coup de trique dont la pomme d'Adam tressaute quand il a peur, se racle la gorge pour parler.

— Nous avons tous entendu parler de l'avocate, Don Kyrel. Cette femme. Naelys Voren.

— Son nom dans ta bouche est une offense si tu ne l'accompagnes pas de respect, Umberto.

Le vieil homme se fige, sa pomme d'Adam fait un bond de carpe hors de l'eau, ses doigts se crispent sur le bois de la table. Autour de lui, les autres échangent des regards rapides, ces regards de conspirateurs qui en disent plus long que tous les rapports de mes espions.

— Bien sûr, bien sûr, bredouille-t-il. Je voulais simplement dire que cette avocate... elle creuse. Elle creuse dans des affaires qui ne la regardent pas. Certains d'entre nous s'inquiètent.

— Certains d'entre vous, je répète en laissant mon regard glisser sur chaque visage avec la lenteur d'une lame qu'on pose sur une gorge. Certains d'entre vous ont donné l'ordre de la faire taire.

Le silence revient, plus épais, plus lourd, chargé d'une tension électrique qui précède les dénégations. Don Vincenzo secoue sa grosse tête de buffle. Don Salvatore écarte les mains en signe d'innocence. Don Emilio, qui n'a pas prononcé un mot depuis le début de la réunion, fixe un point invisible sur le mur du fond comme si sa vie dépendait de son immobilité.

— Aucun de nous n'oserait, Don Kyrel, murmure Galvano de sa voix de soie déchirée. Nous savons tous que cette avocate est sous votre protection. Même si nous ignorons pourquoi.

Le sous-entendu est une flèche empoisonnée. Il veut savoir. Ils veulent tous savoir pourquoi le Monstre s'intéresse soudain à une femme qui n'est ni une menace, ni un atout, ni une monnaie d'échange. Pourquoi j'ai posté des hommes autour de son appartement, pourquoi j'ai fait disparaître les trois tueurs qui avaient reçu l'ordre de l'éliminer, pourquoi je déploie pour une avocate inconnue des ressources que je n'ai jamais dépensées pour personne.

— La raison ne vous regarde pas, dis-je. Ce qui vous regarde, c'est ce message : Naelys Voren est intouchable. Si un cheveu de sa tête est touché, je considérerai cela comme une déclaration de guerre. Et vous savez comment je fais la guerre.

Mes doigts tambourinent lentement sur la table, un son mat qui scande mes paroles comme un glas. Les bougies vacillent. Quelque part dans la salle, un rat détale entre deux pierres disjointes. Les sept hommes hochent la tête, un à un, comme des enfants pris en faute, mais je vois dans leurs yeux que l'obéissance n'est pas la soumission, que la peur n'est pas la loyauté, qu'ils plient aujourd'hui pour mieux résister demain.

Pourtant, aucun d'eux n'ose évoquer le véritable homme qui tire les ficelles dans l'ombre, celui dont je suis la légende, celui qui a construit le Monstre pour masquer son propre visage, celui qui règne dans l'obscurité depuis vingt-cinq ans en laissant croire que c'est moi qui tiens les rênes. Aucun d'eux ne prononce le nom de celui que je cherche, de celui qui a orchestré ma chute, de celui qui tire peut-être encore les fils de cette parodie de procès. Leur silence est un aveu. Ils savent. Ils ont toujours su. Et ils se taisent parce que le véritable démon leur fait plus peur que moi.

Je me lève brusquement, repoussant ma chaise qui racle la pierre dans un crissement qui fait sursauter Don Umberto. Les sept hommes se lèvent aussi, réflexe conditionné, marionnettes dont je tiens les fils sans être sûr de ne pas être moi-même la marionnette d'un autre.

— La séance est levée. Souvenez-vous de mes paroles.

Ils s'inclinent de nouveau et reculent vers la porte, silhouettes sombres qui s'effacent l'une après l'autre dans le couloir humide, et quand le dernier claquement de leurs pas s'éteint, je reste seul avec les bougies mourantes et la certitude glacée que le piège se referme, que Naelys Voren est devenue le centre d'une toile que je ne maîtrise pas entièrement, et que celui qui a fait de moi un monstre il y a vingt-cinq ans est toujours là, tapi dans l'ombre, attendant que la lumière qu'elle apporte l'oblige à sortir de sa tanière pour frapper.

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