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Chapitre 9

last update publish date: 2026-08-08 03:12:05

Chapitre 9

Naelys

Le tribunal est un théâtre et ce matin je suis le spectacle que la foule est venue voir se faire dévorer. Les bancs du public sont garnis de visages que je reconnais pour la plupart, des journalistes qui affûtent leurs stylos comme des couteaux de boucher, des confrères qui affichent des sourires de hyènes attendant la curée, des curieux qui ont lu mon nom dans les journaux et qui veulent pouvoir dire qu'ils étaient là le jour où l'incorruptible Naelys Voren a commencé à tomber. L'air sent la poussière des vieux codes, le bois ciré des bancs, l'après-rasage bon marché du greffier, et par-dessous tout cela une odeur plus âcre, plus subtile, l'odeur du sang que répand une réputation qu'on assassine.

Je suis assise à la table de la défense, le dossier Draxen ouvert devant moi, mes notes étalées en éventail, mes mains posées à plat sur le sous-main de cuir pour que personne ne voie qu'elles tremblent. Kyrel n'est pas présent — il n'assiste jamais aux audiences, par stratégie ou par mépris, je ne sais pas encore — et son absence est un vide à côté de moi, un vide que les regards du public remplissent de leurs conjectures silencieuses. Ma robe d'avocate noire est mon armure, mon chignon strict est mon heaume, mon rouge à lèvres sobre est mon étendard, mais sous cette armure je suis une femme qui n'a pas dormi depuis trois nuits, qui sursaute au moindre bruit dans la rue, qui vérifie trois fois le verrou de sa porte avant de se coucher.

— L'audience est reprise, annonce le président de sa voix monocorde. Maître Voren, vous aviez requis l'audition d'un témoin. Est-il présent ?

Je me lève, le dos droit, le menton haut, la voix claire malgré le nœud qui serre ma gorge.

— En effet, Monsieur le Président. M. Elias Torrini, ancien employé du port, est cité à comparaître. Il détient des informations capitales sur la soirée du crime.

Le silence qui suit est plus lourd qu'un verdict. Le greffier consulte ses registres, relève la tête, échange un regard avec le procureur, un homme au crâne dégarni et aux yeux de fouine qui se retient visiblement de sourire. Je sens le piège avant même qu'il ne se referme, je le sens à la façon dont l'air se raréfie dans la salle, à la façon dont les journalistes se penchent en avant comme des vautours qui sentent l'agonie proche.

— Le témoin ne s'est pas présenté, Maître, annonce le président. Le greffe a tenté de le joindre sans succès. Son domicile est vide. Sa famille affirme ne pas avoir de nouvelles depuis hier soir.

Les mots frappent comme des coups de marteau sur un clou qui s'enfonce dans ma poitrine. Elias Torrini a disparu. Le seul témoin qui pouvait corroborer la version de Marcus Rell, le seul qui pouvait attester que le fusil avait été fourni par un intermédiaire jamais identifié, le seul qui pouvait faire basculer l'enquête vers le véritable commanditaire, s'est volatilisé comme s'il n'avait jamais existé que dans mes dossiers. Et moi, Naelys Voren, l'avocate qui ne perd jamais, l'avocate qui prépare ses audiences avec une minutie d'horlogère, je me tiens debout devant une salle comble sans l'atout principal de ma défense, les mains vides, la bouche sèche.

— Maître Voren ? insiste le président. Avez-vous d'autres éléments à présenter ?

Je pourrais demander un report. Je pourrais arguer que la disparition du témoin est suspecte, qu'elle mérite une enquête, qu'elle prouve en soi que la défense est dans la vérité. Mais je n'ai pas de preuves. Je n'ai que des insinuations, des coïncidences, des ombres qui s'accumulent comme des nuages avant l'orage. Et le tribunal n'est pas le lieu des suppositions, c'est le lieu des preuves, et mes preuves viennent de s'évaporer en même temps que mon témoin.

— Non, Monsieur le Président. Je sollicite un renvoi.

Le procureur se lève avec une lenteur théâtrale, ses lèvres minces étirées en un sourire qui est une lame.

— La défense sollicite un renvoi, ironise-t-il. C'est la troisième fois que Maître Voren demande un délai supplémentaire. La troisième fois que ses témoins se volatilisent. La troisième fois que ses preuves restent introuvables. Peut-être, Monsieur le Président, le problème n'est-il pas dans les circonstances extérieures. Peut-être le problème est-il dans la défense elle-même.

Un murmure parcourt la salle, un bruissement d'ailes de rapaces qui se rapprochent de la charogne. Je sens mes joues s'enflammer, mes doigts se crisper sur le sous-main, ma colonne vertébrale qui lutte pour rester droite malgré le poids de l'humiliation. Le président me regarde par-dessus ses lunettes en demi-lune, et je lis dans ses yeux cette pitié condescendante qui est pire que le mépris.

— Maître Voren, votre réputation vous précède, dit-il d'une voix qui se veut bienveillante mais qui est une caresse empoisonnée. Je vous accorde un dernier délai, mais je vous engage à reconsidérer votre stratégie. La cour suspend l'audience jusqu'à mardi prochain.

Le marteau frappe le bois, le bruit claque comme une gifle, et la salle se vide dans un tourbillon de commentaires étouffés, de regards appuyés, de sourires qui se cachent à peine derrière des mains polies. Les journalistes se ruent vers la sortie pour tweeter mon humiliation avant même d'avoir franchi les portes, et je reste debout derrière ma table, incapable de bouger, incapable de rassembler mes dossiers, incapable de faire autre chose que de fixer la place vide où aurait dû s'asseoir Elias Torrini.

— Alors, Voren ? lance une voix derrière moi, une voix que je reconnais sans avoir besoin de me retourner, la voix de Malcom Firth, mon confrère et bourreau depuis le premier jour. On dirait que votre étoile pâlit. Dommage. Vous étiez si prometteuse.

Je me retourne lentement, le visage lisse, le regard sec, la bouche close sur les milliers de réparties qui se bousculent dans ma tête et que je ne prononcerai pas parce que lui donner une réponse serait lui donner une victoire. Il est entouré de sa cour habituelle, Sélène qui ricane derrière sa main manucurée, Bouvier qui hoche la tête avec une commisération hypocrite, et quelques autres avocats dont les noms ne méritent pas d'être retenus.

— L'audience n'est que reportée, dis-je en glissant mes dossiers dans ma sacoche avec des gestes lents, mesurés, des gestes qui disent que je maîtrise encore la situation alors que je maîtrise à peine le tremblement de mes doigts. Tu devrais attendre la fin du procès avant de pavoiser, Malcom.

— La fin du procès ? Il n'y aura pas de fin du procès, ma chère. Ton client est coupable, tu le sais, je le sais, toute la ville le sait. Tu te bats pour un monstre, et les monstres ne se laissent pas sauver. Ils dévorent ceux qui essaient.

Les mots pénètrent comme des aiguilles sous ma peau, mais je ne lui montre rien, pas un tressaillement, pas un battement de cil, pas une ombre de doute sur mon visage. Je boucle ma sacoche, enfile mon manteau, et quitte la salle d'audience sans me retourner, le claquement de mes talons sur le marbre scandant une retraite qui ne doit pas ressembler à une fuite.

Dehors, le ciel est gris, bas, écrasant. Les marches du palais de justice sont balayées par un vent froid qui s'engouffre sous mon col et glace la sueur sur ma nuque. Les journalistes m'encerclent aussitôt, microphones brandis, questions criées, flashes qui crépitent comme des décharges électriques. "Maître Voren, est-il vrai que vous avez perdu votre principal témoin ?" "Maître Voren, certains disent que vous n'êtes plus à la hauteur, que répondez-vous ?" "Maître Voren, regrettez-vous d'avoir accepté ce dossier ?"

Je ne réponds rien. J'avance droit devant moi, les yeux fixés sur l'horizon gris, le visage fermé, les lèvres scellées, et je descends les marches une à une pendant que ma réputation s'effrite autour de moi comme un mur de sable sous la marée montante. L'humiliation est un acide qui me brûle l'estomac, qui me serre la gorge, qui me donne envie de hurler ou de pleurer, mais je ne hurle pas, je ne pleure pas, je marche, je monte dans ma voiture, je claque la portière, et c'est seulement quand le silence de l'habitacle m'enveloppe, quand les vitres fumées me coupent du monde, que je pose mon front sur le volant et que je laisse les larmes silencieuses rouler sur mes joues.

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