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CHAPITRE 7 – Gabriel rentre tard

Author: Plumas
last update publish date: 2026-04-28 15:45:39

Ce soir-là, il était presque minuit. Yvana était dans le salon, une tasse de tisane refroidie entre les mains. Une émission de télévision muette passait sur l’écran – des visages souriants, des rires enregistrés, un monde qu’elle ne reconnaissait pas. Sur ses genoux, un vieux magazine dont elle avait déjà lu toutes les pages. Elle ne savait pas ce qu’elle faisait là.

Peut-être qu’elle attendait, malgré tout.

La sonnerie du téléphone la fit sursauter. Un message. Gabriel.

« Ne m’attends pas. »

Trois mots. Pas d’excuse. Pas d’explication. Juste l’ordre de ne pas espérer.

Elle ne répondit pas. Elle posa son téléphone sur la table basse, but une gorgée de tisane froide. La camomille lui semblait insipide, comme tout le reste de sa vie.

Elle repensa aux premiers temps, quand il rentrait avec des fleurs, ou une bouteille de vin. « Je suis désolé, le bloc opératoire a débordé. » Il avait des excuses, à l’époque. Des raisons. Il les inventait, sans doute, mais elle pouvait encore y croire. Maintenant, il ne prenait même plus cette peine.

Elle rangea la cuisine, lava la tasse, essuya le plan de travail. Ses gestes étaient lents, précis, comme des prières laïques. Elle avait besoin de ce rituel, de ce semblant d’ordre. Dans une maison où l’absence régnait, elle imposait au moins la propreté.

Vers une heure du matin, elle monta se coucher. Elle enfila un vieux tee-shirt, se glissa sous la couette. Le lit était immense sans lui. Pas seulement immense. Vide. Froid. Hostile. Elle posa sa main sur l’oreiller vide, là où sa tête aurait dû reposer. La toile était fraîche. Il n’était pas venu depuis des jours.

Elle ferma les yeux, mais le sommeil ne vint pas. Le sommeil ne venait plus beaucoup, ces derniers temps. Il était parti lui aussi, comme Gabriel, comme Anthony, comme tout ce qui avait compté.

Les nuits sans lui, elle ne dormait pas. Parfois elle se levait, allait à la fenêtre, regardait la rue déserte. Les réverbères jetaient des flaques de lumière jaune sur le goudron. Il n’y avait personne. Jamais personne.

Elle avait tenté de l’appeler, une fois, une seule. Il avait décroché après la sixième sonnerie, la voix essoufflée, agacée. « Qu’est-ce qu’il y a ? » Comme si elle n’avait pas le droit de chercher à le joindre. « Tu rentres ? » avait-elle demandé, la voix étranglée. « Pas tout de suite. Dors. » Il avait raccroché sans attendre sa réponse. Elle n’avait jamais rappelé.

Le lendemain matin, elle trouva sa veste sur le dossier de la chaise de la cuisine. Une tache de rouge à lèvres sur le col. Pastel. Un rose pâle, presque enfantin. Pas sa couleur à elle – elle ne portait plus de rouge à lèvres depuis des années.

Elle regarda la tache longuement, sans colère. Sans tristesse. Sans rien. Elle plia la veste, la rangea dans le placard de l’entrée, à côté des autres. Comme on range un objet gênant qu’on ne veut pas voir.

Certaines nuits, il ne rentrait pas du tout. Yvana le savait dès le lendemain matin : le lit était intact, le café n’était pas préparé, la voiture n’était pas dans l’allée. Ces jours-là, elle tournait en rond, sans savoir quoi faire de ses heures. Elle vérifiait son téléphone, au cas où. Rien. Il ne prenait pas la peine de la prévenir, ni même de lui mentir. Le vide était sa seule réponse.

Elle avait arrêté de pleurer, pourtant. Les larmes étaient taries, remplacées par une sécheresse intérieure, quelque chose de calciné. Parfois, elle se regardait dans le miroir et ne se reconnaissait pas. Les yeux ternes, les traits tirés, la peau grise. Elle n’était plus elle-même, si tant est qu’elle eût jamais été quelqu’un.

Un jour – elle ne savait plus quand – elle avait cessé de lui demander où il passait ses nuits. Le savoir ne changerait rien. Il était chez l’autre. Celle qui avait ses enfants. Celle qu’il aimait vraiment. Yvana n’était qu’un faire-valoir, une présence utilitaire, un corps qu’il utilisait parfois, quand il avait envie, et qu’il délaissait le reste du temps.

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