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CHAPITRE 6 — LA ROBE ROUGE 2

Author: L'invincible
last update publish date: 2026-10-19 17:39:24

La robe d'Isabella, voilà ce que la maison Bellini a livré dans mon hall, parce qu'Enzo a commandé de mémoire, de la mémoire d'un corps qui n'est pas le mien, et que personne, ni le vendeur, ni la secrétaire, ni Rosa qui a signé le bon de livraison, personne n'a osé lui dire que sa femme, sa vraie femme, celle qui porte son nom et son anneau, n'entre pas dans la silhouette de sa maîtresse .

Rosa frappe à la porte à demi, une serviette dans les mains, elle me voit dans le miroir, elle voit la robe qui nage autour de moi, et son visage fait le calcul à ma place ; elle baisse les yeux, elle s'excuse d'exister un peu

— On peut la renvoyer, madame, je peux téléphoner à Bellini, ils reprennent les retouches gratuites, il suffirait de dire que les mesures...

— Non

— Madame...

— Tu entends bien ce que je dis, Rosa, non, on ne la renvoie pas, on ne la touche pas, on la garde exactement comme elle est

Elle ne comprend pas, elle a un pli de souci entre les sourcils, elle voudrait me protéger, c'est sa façon de me servir, et je ne lui explique pas, parce qu'expliquer, ce serait nommer la chose, et la chose n'a pas de nom acceptable pour une bouche qui travaille dans cette maison

Mais je vais lui donner une image, parce que Rosa mérite mieux qu'un silence, je lui dis en ajustant la bretelle, très calmement

— Samedi, je porte cette robe devant tout le monde, et tout le monde verra ce que je vois, ce que toi tu vois, ce que lui devrait voir, une femme qui se noie dans le goût d'une autre ; je ne vais pas faire refaire la robe pour cacher la vérité, Rosa, la vérité, elle est là, elle pend, elle flotte, et samedi elle sera sur moi, en pleine lumière, chez les Marchetti .

Rosa reste un moment immobile, puis elle hoche la tête très lentement, comme on hoche la tête devant quelque chose de plus grand que soi, elle replie le papier de soie sans un mot, et elle sort, et je reste seule devant la glace avec ce rouge qui me mange, et je me tiens droite, je rentre le ventre, je relève le menton, je m'entraîne, parce que porter une robe trop grande demande un sport particulier : celui de ne jamais montrer qu'on se noie .

La semaine passe sur cette décision comme une pierre sur un ring ; le mercredi je fais les comptes de la maison, le jeudi je reçois la couturière pour les robes ordinaires et je refuse poliment qu'elle touche à la rouge, le vendredi je repasse moi-même le châle noir que je porterai sur les épaules, ma seule correction, un châle qui fera semblant d'habiller ce que la robe abandonne ; et chaque soir Enzo rentre à des heures qui glissent un peu plus vers le matin, chaque soir la tubéreuse me précède dans le hall comme une avant-garde, et il ne me demande jamais si le paquet m'a plu, il ne se souvient peut-être même plus de l'avoir envoyé, les cadeaux de sa main gauche, les cadeaux d'excuse, les cadeaux qui disent tout ce qu'une bouche n'avoue pas .

La nuit du jeudi, je me réveille sans raison, à trois heures moins le quart, l'heure de ses rentrées, l'heure où mon corps s'est mis seul à guetter le gravier ; il dort à côté de moi, sa respiration roule, l'immense et lente respiration des hommes qui ne se demandent rien ; je me lève, je passe dans le dressing sans allumer, mes mains connaissent les battants, et je sors la robe rouge de sa housse de coton ; je l'enfile dans le noir, la soie froide me descend dessus comme une eau d'octobre, et je vais me poster devant le grand miroir du dressing, dans la lumière grise qui vient du parc .

La robe flotte sur moi dans le noir, elle flotte comme un drapeau sans vent, et je la regarde flotter longtemps ; il y a un secret dans cette trop grande taille, un secret que je serre comme une pierre chaude : cette robe a été coupée pour un corps qui existe, qui rit quelque part dans cette ville, qui porte mes boucles d'oreilles à sa manière, et ce corps-là a une place dans la mémoire de mon mari que mon corps n'a jamais eue ; je pourrais détester le sien, le sien à elle, je ne déteste que la mienne d'absence, mon vide à moi, qui rentre trop tard et sent la tubéreuse .

Je me souviens de ma robe de mariée ; la couturière m'avait prise seize mesures, seize, du cou au genou, elle avait descendu chaque épaule avec son mètre ruban, elle écrivait tout dans un petit carnet de papier bleu, et moi je me tenais droite sur le tabouret en me disant : voilà, on me mesure, on me compte, je deviens quelqu'un ; un habit qui va, c'est quelqu'un qui vous a regardée, qui a pris vos mesures, qui a voulu que le tissu vous ressemble ; personne ne m'a prise en mesure depuis des années ; ma robe de mariée pendait dans la même armoire, à gauche, dans sa housse bleue, et les deux robes, la mienne et celle d'une autre, pendaient maintenant côte à côte comme deux portes de la même prison .

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