LOGINLes cafés viennent ; les hommes se lèvent par groupes, fiers, volumineux, ils gagnent le fumoir de verre attenant où leurs fumées dessinent des nuages dans les projecteurs ; je reste à table avec les assiettes vides, seule, les douze couverts qui me regardent, et je fais ce que je fais depuis le début : je compte
Douze couverts, deux comparaisons, un tapotement sur la main, une imitation de ma voix ; le rouge me monte doucement au visage, pas la honte, autre chose, une chaleur d'acier ; je débarrasse moi-même les verres du fumoir parce que les serviteurs sont déjà rentrés, et je porte le plateau dans la cuisine où Rosa range en silence ; elle me voit arriver, elle pose son chiffon, elle prend le plateau de mes mains comme on prend un enfant à quelqu'un qui vacille : — Madame devrait s'asseoir — Je vais bien, Rosa — Oui, dit-elle en retournant son dos, on dit toujours ça, ici Deux fois ce soir ; deux personnes m'ont répondu avec la même phrase, et cette phrase est une fenêtre, je la regarde s'ouvrir sur un paysage que je n'ai pas encore visité : toutes les femmes de cette maison disent qu'elles vont bien, depuis des générations, et toutes finissent leur vie dans une cuisine à empiler des assiettes . Je remonte me changer ; dans la chambre, la robe bordeaux tombe sur le fauteuil comme une peau de serpent vidée ; je reste debout en sous-vêtements devant le miroir, je me regarde, la taille fine, les épaules droites, une femme de vingt-cinq ans qui sourit encore aux hommes qui la démolissent, et je me dis, très calmement, avec le vin qui travaille en dessous : il est en train de te donner un cadeau, mon amour, il t'enseigne à ne plus rien attendre, il te fabrique un muscle, et ce muscle-là un jour lui appartiendra, sauf qu'il ne le sait pas encore En bas, la maison se vide ; les moteurs crissent sur le gravier, un à un, les adieux fusent en italien sous les porches, les phares crèvent le noir ; Enzo remontera dans une heure, senti comme le fumoir, il me tapotera l'épaule en passant, il tombera de fatigue, et demain matin il cherchera sa cravate grise et il criera sur Rosa de l'avoir rangée n'importe où, la cravate que j'avais choisie, pliée, posée sur sa commode ce soir à dix-sept heures . Je me penche vers le miroir ; j'enlève mes boucles d'oreilles une à une, mes mains sont très calmes, mes yeux ont un éclat de métal ; dans le couloir, l'horloge sonne onze heures ; je compte, je respire, je me souris à moi-même dans la glace, un sourire d'entraînement, le vrai sera pour plus tard, quand il sera temps ; le vin me chante dedans, doucement, une berceuse d'eau-de-vie, et je pense que ma rage, ce soir, a trouvé son logement : elle dort au fond du verre, elle monte avec les buées, elle descend avec les cafés, elle se couche avec moi, et chaque dîner la nourrit un peu plus, cette chose silencieuse, cette dette qu'il croit contracter auprès de moi sans intérêts ; il se trompe, les dettes de ce genre portent intérêts, tout le monde le sait dans sa famille, tout le monde le sait dans la mienne ; il apprendra.— Maya
Le paquet arrive un mardi à dix heures, porté par un livreur de la maison Bellini, un grand coffret blanc à ruban satiné qui descend du seuil jusqu'au hall comme un cercueil de luxe ; Rosa le pose sur la console, essoufflée, les mains rouges de ménage, et elle me regarde avec cette question muette que tout le personnel de cette maison a appris à me poser sans la formuler : est-ce que ça va encore faire mal La carte est dans une enveloppe ivoire, calligraphiée à la machine, c'est la secrétaire qui écrit les mots de son maître, même les tendres, surtout les tendres ; il y a une ligne : pour samedi, la soirée chez les Marchetti, porte cette robe, tu me feras honneur, E ; pas de prénom, pas de bise, pas un mot de plus, une commande avec un compliment usé en post-scriptum, et je laisse la carte tomber sur la console comme on laisse tomber un reçu Le ruban se dénoue trop facilement, il a été fait pour ça, pour céder, et le papier de soie s'ouvre en pétales autour de ce qui dort au fond : une robe rouge . Pas un rouge de femme, un rouge de vitrine, un rouge de sang frais versé sur de la neige, une soie épaisse, coupée biais, qui glisse sous mes doigts comme l'eau glisse sous un bateau ; l'étoffe est magnifique ; l'étoffe est très chère ; et je comprends le problème avant même de la soulever, je comprends par le poids, par la coupe, par la largeur d'épaules que le biais dessine, avant que le mètre ruban de la buanderie ne vienne me donner la certitude chiffrée que mon corps devine déjà Je la déplie entièrement, je la tiens à hauteur d'épaules devant le miroir du hall, et la vérité se dresse entre le verre et moi, massive, indiscutable : la robe est trop grande Pas un peu, beaucoup ; les pinces de poitrine tombent à la hauteur de mon nombril, la taille flotte deux mains trop large, les bretelles sont prévues pour des épaules qui portent plus que les miennes, et quand je l'enfile dans ma chambre, nue, un mardi matin, devant la glace à hauteur d'homme, la soie me descend dessus comme un drapeau qu'on aurait oublié sur son mât ; je me tourne, je me penche, je remonte les bretelles en pincant le tissu derrière le dos, rien n'y fait ; je baigne dedans ; je suis une fillette qui a volé la robe de sa mère, sauf que la mère en question n'est pas ma mère . La taille à laquelle cette robe a été coupée, je la connais ; je l'ai vue danser il y a deux étés, un mariage chez les Corsini, une femme en rouge qui dansait en rejetant la tête en arrière, une femme grande, plantureuse, à la cambrure généreuse, et tout le monde regardait, y compris mon mari, surtout mon mari ; j'avais vingt-trois ans, je portais une robe noire sage qui me tenait comme une seconde peau, et je n'avais pas encore appris à lire les regards des hommes, sinon j'aurais su ce soir-là que la lecture de mon livre préféré, les œillets rouges, la main sous la table, tout ça cohabitait très bien avec des yeux qui suivaient une autre cambrure .— MayaVingt-huit ans, aujourd'hui, et la maison le sait avant moi, puisque Rosa a accroché dès six heures du matin les guirlandes de houx que ma belle-mère attachait autrefois aux montants de l'escalier, et puisque la cuisinière est arrivée à sept heures avec des langoustines dans un panier d'osier qui sent la mer et le froid ; vingt-huit ans, et le premier cadeau de la journée m'a été apporté par une servante, pas par un mariRosa pose le plateau du petit déjeuner sur la console du hall, un café serré, une brioche tiède, et elle me tend un petit paquet emballé dans du papier kraft, un paquet d'ouvrière, un paquet qui a coûté une heure de salaire ; elle ne me regarde pas quand je l'ouvre, elle essuie déjà la console avec son chiffon, elle a honte de son cadeau à côté des coffrets de soie qui m'arrivent d'ordinaire, et dedans il y a une broche, une petite broche d'argent en forme d'hirondelle, une broche d'occasion, je le vois au patine du métal, une broche achetée chez le brocanteur
Le corps fait le reste ; le corps est docile, le corps est un employé modèle, il répond aux pressions, il se cambre aux bons endroits, il serre les draps aux bons moments ; moi je suis au-dessus, en retrait, une spectatrice assise dans la dernière rangée d'un théâtre où se joue une pièce que je connais par cœur, et je pense, pendant qu'il me prend, à des choses absurdes, à la fuite du robinet de la buanderie, aux orchidées qu'il faudra tourner demain, au carnet de comptes qui attend sur ma table de nuit Il est rapide ce soir ; il est souvent rapide ; il ferme les yeux très fort, il appuie son front contre mon épaule, et je sais, sans le voir, sans entendre le moindre mot, quel prénom se cache derrière ses paupières closes ; les hommes croient fermer les yeux pour s'abandonner, ils ne font que visiter une autre chambre, et leur corps trahit l'adresse : les muscles du cou se tendent vers une gorge qui n'est pas la mienne, les mains cherchent des hanches plus larges, une cambrure que j
J'enlève la robe très soigneusement, je ne la froisse pas ; je la suspend à un cintre de velours, je la recouvre d'une housse de coton, et je la place dans l'armoire, à hauteur des yeux, à la place où je la retrouverai un jour ; il y a des objets qu'on garde parce qu'ils sont beaux et d'autres qu'on garde parce qu'ils sont des preuves ; celle-ci est des deux, et son heure viendra, ce n'est qu'une question de saison, de patience, de sang froid ; je ferme les deux battants de l'armoire, la robe disparaît derrière le bois clair, et je reste un instant la paume posée sur le panneau, comme on laisse la main sur une tombe qui va bien, une tombe neuve, bien entretenue, pleine de promesses.— MayaIl frappe à la porte de la salle de bains à vingt-trois heures quarante, deux petits coups fatigués, un code que nous avons inventé au début de notre mariage quand nous étions encore polis l'un avec l'autre, et je sais ce que le code veut dire avant même d'ouvrir, je le sais par le silence qui suit
Je repose la rouge, je la couvre, je reviens me glisser au bord du lit, et il bouge à peine, sa main fouille le drap, trouve ma hanche, s'y pose par réflexe de propriétaire, et il recommence à ronfler ; je reste immobile sous cette main lourde, je compte les battements de mon sang dans mes oreilles, et je me rendors sur une pensée de pierre : samedi, elle descendra l'escalier, cette robe, elle flottera dans un salon plein de monde, et chacun verra ce qu'il voudra, sauf lui, qui verra ce qu'il a faitSamedi, dix-huit heures, je m'habille lentement, en rituel ; je me lave aux lavandes, mes lavandes, je me défends, mon dernier territoire olfactif ; je fixe mes cheveux en chignon bas, sévère, espagnol ; je passe le rouge à lèvres le plus sombre de ma trousse, un rouge presque noir, un rouge de deuil fastueux ; et je glisse dans la soie comme on descend dans une eau dont on connaît la température .Devant la glace, le verdict est le même, encore plus net sous les lustres du soir : la robe
La robe d'Isabella, voilà ce que la maison Bellini a livré dans mon hall, parce qu'Enzo a commandé de mémoire, de la mémoire d'un corps qui n'est pas le mien, et que personne, ni le vendeur, ni la secrétaire, ni Rosa qui a signé le bon de livraison, personne n'a osé lui dire que sa femme, sa vraie femme, celle qui porte son nom et son anneau, n'entre pas dans la silhouette de sa maîtresse .Rosa frappe à la porte à demi, une serviette dans les mains, elle me voit dans le miroir, elle voit la robe qui nage autour de moi, et son visage fait le calcul à ma place ; elle baisse les yeux, elle s'excuse d'exister un peu— On peut la renvoyer, madame, je peux téléphoner à Bellini, ils reprennent les retouches gratuites, il suffirait de dire que les mesures...— Non— Madame...— Tu entends bien ce que je dis, Rosa, non, on ne la renvoie pas, on ne la touche pas, on la garde exactement comme elle estElle ne comprend pas, elle a un pli de souci entre les sourcils, elle voudrait me protéger, c'
Les cafés viennent ; les hommes se lèvent par groupes, fiers, volumineux, ils gagnent le fumoir de verre attenant où leurs fumées dessinent des nuages dans les projecteurs ; je reste à table avec les assiettes vides, seule, les douze couverts qui me regardent, et je fais ce que je fais depuis le début : je compte Douze couverts, deux comparaisons, un tapotement sur la main, une imitation de ma voix ; le rouge me monte doucement au visage, pas la honte, autre chose, une chaleur d'acier ; je débarrasse moi-même les verres du fumoir parce que les serviteurs sont déjà rentrés, et je porte le plateau dans la cuisine où Rosa range en silence ; elle me voit arriver, elle pose son chiffon, elle prend le plateau de mes mains comme on prend un enfant à quelqu'un qui vacille : — Madame devrait s'asseoir — Je vais bien, Rosa — Oui, dit-elle en retournant son dos, on dit toujours ça, ici Deux fois ce soir ; deux personnes m'ont répondu avec la même phrase, et cette phrase est une fenêtre, je







