LOGINSalvatoreLa porte de la chambre se referme derrière moi avec un cliquetis métallique, sec, définitif. Je reste un instant immobile dans le couloir, la main encore posée sur la poignée, comme si je pouvais, par ce simple contact, rester relié à ce qui se passe à l'intérieur. Mon front touche presque le bois froid de la porte. Je ferme les yeux. Je respire.Derrière cette porte, il y a ma fille. Ma fille de onze ans, avec sa chemise de nuit rose et ses yeux trop grands pour son visage amaigri. Ma fille qui sourit malgré la douleur, qui rit malgré la peur, qui promet de ne plus pleurer pour que je ne pleure plus. Ma fille qui est en train de livrer le combat le plus important de sa vie, et moi, son père, je suis dehors, impuissant, inutile, chassé de la chambre comme un étranger.Et pourtant, c'est moi qui ai donné l'ordre. C'est moi qui ai
Elle est réveillée. Adossée à ses oreillers, les jambes croisées sous le drap blanc, elle regarde par la fenêtre les premiers rayons du soleil qui percent la brume. Sa chemise de nuit est rose, avec des petits lapins imprimés. Ses cheveux bruns, courts comme un duvet d'oisillon, sont ébouriffés par le sommeil. Son visage est pâle, très pâle, presque translucide, et ses yeux sont cernés de mauve. La fatigue de la maladie, les nuits hachées par la douleur, les traitements qui brûlent les veines. Mais quand elle me voit entrer, elle sourit. Et ce sourire, ce sourire fragile et lumineux, est la chose la plus belle que j'aie vue de ma vie.— Tata Ève ! Tu es venue tôt !Sa voix est faible, un petit filet de voix qui s'essouffle vite, mais elle est joyeuse. Incroyablement joyeuse pour une enfant qui a passé la nuit branchée &agra
ÈveLe jour se lève à peine sur Palerme quand je franchis les portes de la villa. La ville est encore endormie, enveloppée dans un linceul de brume matinale qui monte de la mer et se dissipe lentement entre les ruelles. Les pavés sont humides, luisants sous les premiers rayons du soleil. L'air sent le sel, le jasmin, le pain chaud qui sort des boulangeries. C'est un matin comme les autres, un matin ordinaire de printemps sicilien. Sauf que rien n'est ordinaire. Sauf que tout va basculer.Je n'ai pas dormi. Pas une minute. Mais mon corps ne réclame pas de sommeil. Il est tendu, vibrant, comme une corde de violon qu'on vient d'accorder. Chaque pas que je fais résonne en moi, chaque souffle est conscient, chaque battement de cœur est une petite détonation qui me rappelle que je suis vivante, que je suis là, que c'est maintenant.Salvatore marche à mes côtés. Il n'a pas dormi non plus, ses yeux sont rouges, sa barbe est plus grise que d'habitude, ses épaules sont voûtées sous le poids de
Elle repose le verre sur la table de nuit, s'essuie la bouche du revers de la main, et me regarde. Ses yeux sont graves, profonds, insondables.— Tu vas me guérir pour de vrai ?Sa voix est calme, sans trembler. Une voix de grande personne dans un corps d'enfant.— Pour de vrai.— Ça va faire mal ?Je m'assois au bord du lit. Je prends sa main dans la mienne. Elle est si petite, si fine, si fragile. Les os sont comme des brindilles sous la peau. Mais la chaleur est là, la vie est là, têtue, obstinée, indomptable.
Il ne l'essuie pas. Il la laisse tracer son chemin, librement, jusqu'à son menton où elle reste suspendue un instant, scintillante, avant de tomber sur le col de sa chemise.— Je vous le promets, dit-il d'une voix brisée, méconnaissable, une voix d'homme qui a traversé un désert et qui n'a plus de salive. Je vous promets de la protéger, de l'aimer, de la laisser libre. Je vous promets d'être le père qu'elle mérite, si Dieu me prête vie. Mais...Il rouvre les yeux. Il les plante dans les miens. Son regard est un brasier, une forge, un soleil noir.— Mais il faut que vous reveniez. Revenez de cette chambre. Revenez vivante. Je ne veux pas sauver
Salvatore est dans son bureau, comme prévu. Je le sais avant même d'ouvrir la porte. Je le sais parce que la villa entière vibre de sa présence anxieuse, comme un diapason. Je traverse le couloir, je descends l'escalier, mes pas résonnent sur les dalles froides. La maison est silencieuse, trop silencieuse, comme si elle retenait son souffle.La porte du bureau est entrouverte. Je la pousse doucement, sans frapper. Il est là, debout devant la fenêtre, le dos à la porte. Il porte une chemise blanche, sans veste, sans cravate, les manches retroussées sur ses avant-bras musclés. Ses épaules sont larges, tendues, contractées par une tension que je peux presque voir, comme une chape de plomb posée sur ses omoplates.







