Se connecterChapitre 6
Élise
Le café refroidit dans la tasse pendant que je trace une ligne, puis une autre, puis une troisième, et le plan prend forme sous mes doigts comme une mélodie sous ceux d'un pianiste. J'adore ce moment, ce moment précis où le chaos devient ordre, où les murs s'élèvent sur le papier avant de s'élever dans la réalité, où je crée quelque chose qui n'existait pas avant moi, quelque chose de beau, quelque chose d'utile, quelque chose qui durera peut-être plus longtemps que moi. La lumière du matin entre à flots par les grandes baies vitrées de l'agence, elle rebondit sur les murs blancs, elle caresse les maquettes posées sur les étagères, elle fait briller la poussière qui danse dans l'air comme des milliers de petites étoiles.
Je lève les yeux, je regarde autour de moi, et je souris sans même m'en rendre compte. L'Atelier Moreau est mon refuge, ma création, ma fierté. Tout ici porte ma marque, des chaises en velours vert émeraude aux suspensions en laiton qui diffusent une lumière chaude et dorée. J'ai dessiné chaque recoin, choisi chaque matériau, pensé chaque détail avec l'obsession maniaque de ceux qui n'ont rien d'autre à quoi se raccrocher. Et mes collègues sont ma famille, la seule que je me connaisse, celle que j'ai choisie, celle qui ne pose pas de questions sur avant, sur autrefois, sur ce flou qui précède mon arrivée à Paris il y a six ans.
Juliette passe la tête par la porte de mon bureau, ses boucles rousses en bataille, son sourire malicieux, une tasse fumante à la main. Elle a vingt-six ans, une énergie débordante et un talent fou pour dénicher des matériaux rares que personne d'autre ne trouve. Je l'ai embauchée il y a trois ans, et depuis, elle est devenue bien plus qu'une collaboratrice, elle est devenue une amie, une confidente, une petite sœur que la vie ne m'a jamais donnée.
– Toujours sur ce projet, Élise ? Tu sais que le client a appelé, il veut des modifications, évidemment, ils veulent toujours des modifications, il a dit que la verrière était trop grande, que ça allait faire entrer trop de chaleur, je lui ai expliqué que c'était du verre traité anti-UV mais il n'a rien voulu entendre, alors je te transmets, bonne chance.
Je ris, je prends la tasse qu'elle me tend, je respire l'odeur du café fraîchement moulu avant de boire une gorgée. Il est brûlant, un peu trop amer, exactement comme je l'aime. Mes yeux se posent sur le plan que je suis en train de dessiner, une rénovation complète d'un loft dans le Marais, un projet ambitieux qui me tient à cœur. La verrière est parfaite, elle apporte exactement la quantité de lumière nécessaire, le client se trompe, il finira par le comprendre, je le convaincrai, je convaincs toujours.
– Tu lui diras que je le rappelle ce soir, dis-je en reposant la tasse. Et tu peux lui dire que la verrière reste, sinon il perd toute la magie du lieu, et je ne fais pas de compromis sur la magie.
Juliette éclate de rire, un rire clair et communicatif qui emplit le bureau et fait se retourner Thomas, notre stagiaire, qui travaille dans la pièce d'à côté. Thomas est un garçon discret et talentueux, il a les yeux doux et le sourire timide de ceux qui doutent encore d'eux-mêmes, mais ses dessins sont d'une précision et d'une élégance qui trahissent un vrai don. Je l'aime bien, je les aime tous, ils sont mon équipe, ma tribu, mon petit monde à moi.
Je repose mon crayon, je m'étire, je sens mes vertèbres craquer doucement après des heures passées courbée sur la planche à dessin. Dehors, Paris bourdonne, les voitures klaxonnent, les trottinettes filent, les passants pressés marchent d'un pas vif sur les trottoirs du onzième arrondissement. J'adore cette ville, je l'aime d'un amour viscéral et inexplicable, comme si elle m'avait toujours été destinée, comme si elle était une seconde peau que j'avais enfin trouvée après des années d'errance.
Des années d'errance. Les mots résonnent dans ma tête, et un voile passe sur mon visage, un nuage qui assombrit le soleil. Avant Paris, il y a un trou, un vide, un précipice dans ma mémoire que je ne peux pas franchir. Avant mes trente et un ans, il n'y a rien, ou presque rien, des fragments de brume, des éclats de sensations, des peurs sans visage et des nuits sans sommeil. Mathis me dit que j'ai eu un accident, un traumatisme crânien, que ma mémoire s'est effacée et qu'elle ne reviendra peut-être jamais. Il me dit de ne pas m'inquiéter, de vivre au présent, de construire l'avenir sans regarder en arrière. Mais comment construire l'avenir quand les fondations sont faites de sable et de brouillard ?
Je secoue la tête, je chasse ces pensées noires comme on chasse une mouche importune. Aujourd'hui est un bon jour, un jour de soleil et de plans, un jour où je me sens vivante et utile et presque normale. Je ne vais pas le gâcher avec des questions qui n'ont pas de réponses, des angoisses qui ne servent à rien, des cauchemars qui reviendront bien assez tôt cette nuit.
– Élise, tu viens déjeuner ? On va au petit bistrot au coin, celui qui fait les salades géantes, j'ai une faim de loup, et Thomas a quelque chose à nous annoncer, je crois qu'il a enfin invité cette fille à sortir, tu sais, celle de la librairie, il est tout rouge, regarde-le.
Juliette me tire par la manche, ses yeux pétillent de malice, et je me laisse entraîner, je ris avec elle, je prends mon sac, j'enfile ma veste légère. Nous sortons dans la rue, le soleil est doux sur ma peau, le vent léger caresse mes cheveux, et pendant un instant, juste un instant, je suis heureuse sans arrière-pensée, sans ombre, sans peur. Je suis Élise Moreau, architecte d'intérieur, trente-sept ans, une vie simple et belle et pleine de promesses.
Et puis une silhouette, au loin, une carrure d'homme, un costume gris, une démarche que je ne reconnais pas mais qui pourtant m'est familière. L'homme s'arrête, il me regarde, ou peut-être regarde-t-il quelqu'un d'autre, je ne sais pas, et mon cœur rate un battement sans raison. Je détourne les yeux, je presse le pas, je rattrape Juliette qui parle déjà du menu, et l'instant passe, la sensation s'efface, la vie reprend.
Je ne sais pas que cet homme, cet inconnu en costume gris, vient de reconnaître en moi un fantôme. Je ne sais pas que je porte un visage qui devrait être sous terre, que mon nom est gravé sur une tombe vide, que quelque part en Normandie un mari en deuil vient de voir son épouse morte lui sourire dans la rue. Je ne sais rien, je suis innocente, je suis amnésique, je suis un miracle ou un mensonge, et personne ne me l'a jamais dit.
Chapitre 48BéatriceLa nuit est tombée sur le manoir, une nuit sans lune, sans étoiles, une nuit d'encre qui engloutit les contours du parc et transforme les fenêtres en miroirs noirs. Je n'ai pas dormi, je n'ai même pas essayé, je suis restée assise dans mon fauteuil, près de la cheminée éteinte, à regarder les braises refroidir, à écouter le silence, à peser le poids de ma conscience. Et puis je me suis levée, j'ai enfilé une robe de chambre, j'ai traversé les couloirs obscurs, et je me suis arrêtée devant sa porte, la porte de cette femme que j'ai haïe, que j'ai persécutée, que j'ai laissé détruire par ma propre fille.Je frappe, doucement, trois coups légers à peine audibles. Le bois est froid sous mes doigts, le couloir est plongé dans l'obscurit&e
Chapitre 47BéatriceJe les observe, assise à ma place habituelle au centre de la table, le dos droit, les mains croisées sur mes genoux, le visage impassible que j'ai appris à porter comme un masque depuis mon entrée dans cette famille il y a plus de quarante ans. Le dîner se déroule dans un silence à peine troublé par le cliquetis des couverts en argent contre la porcelaine, et personne ne parle, personne n'ose parler, parce que l'air est chargé d'une tension si épaisse qu'on pourrait la couper au couteau.Je vois Chloé, assise à côté d'Adrien, qui picore dans son assiette sans appétit, qui boit de l'eau à petites gorgées, qui lève de temps en temps les yeux vers Hélène avec une expression que je ne lui connaissais pas. Ce n'est plus la femme brisée qui pleurait dans les bras de mon
Chapitre 46HélèneLe dîner est servi dans la salle à manger d'apparat, sous les lustres en cristal de Bohême qui diffusent une lumière dorée sur la table en acajou massif. Je suis en retard, comme toujours, parce que j'aime faire mon entrée, parce que j'aime sentir les regards se tourner vers moi, parce que j'aime être le centre de l'attention, même pour quelques secondes. Je porte une robe Chanel, un fourreau de soie noire rehaussé de perles et de dentelle, et mes escarpins claquent sur le marbre avec un bruit sec et satisfaisant.Ma mère est déjà assise à sa place habituelle, droite comme une icône, le visage impénétrable. Adrien est à l'autre bout de la table, le visage fermé, les traits tirés par le manque de sommeil. Et elle, elle est à côté de lui, dans une robe bleu p
Chapitre 45ChloéJe le retiens, je m'interpose entre lui et la porte, mes mains posées à plat sur sa poitrine, mes doigts qui sentent son cœur battre à tout rompre sous le tissu de sa chemise. Il est comme un taureau furieux, les narines dilatées, les yeux injectés de sang, les poings encore serrés, les jointures en sang qui maculent le plastron blanc de taches écarlates. Il veut sortir, il veut la trouver, il veut confronter Hélène, il veut lui faire payer ce qu'elle a fait, ce qu'elle a essayé de faire, ce qu'elle a réussi à faire. Et je le comprends, je le comprends mieux que personne, parce que la même rage coule dans mes veines, la même soif de vengeance brûle dans ma poitrine.– Pas maintenant, Adrien, je murmure, et ma voix est calme, étrangement calme, une voix que je ne me connaissais pas. Pas comme
Chapitre 44AdrienLes mots de Chloé résonnent encore dans la pièce, ils flottent dans l'air comme des oiseaux morts, ils s'accrochent aux murs, ils s'incrustent dans ma peau, ils s'enfoncent dans ma chair comme des éclats de verre. « J'étais enceinte, Adrien. Nous allions avoir un enfant. Et ta sœur le savait. » Chaque syllabe est une balle qu'on tire dans ma poitrine, chaque mot est un coup de poignard qu'on retourne dans la plaie. Je regarde le journal que je tiens entre mes mains, ce carnet de cuir rouge qu'elle a caché dans le parquet il y a sept ans, ce testament écrit dans l'urgence et dans la peur, et je lis, je relis, je ne peux pas détacher mes yeux de ces phrases qui hurlent la vérité.« Hélène m'a dit que ce bébé ne verrait jamais le jour. Hélène m'a dit que la mer était profonde. S
Chapitre 43ChloéLe carnet est serré contre ma poitrine, je le tiens à deux mains comme on tient une relique ou une bombe, et je traverse le manoir sans voir les portraits d'ancêtres qui me regardent de leurs yeux morts, sans entendre le tic-tac de l'horloge comtoise qui égrène les secondes dans le hall, sans sentir le poids des tapisseries centenaires qui m'entourent. Mes pas résonnent sur le parquet ciré, un bruit sourd et régulier qui scande ma marche funèbre, et je ne sais pas où je vais, je ne sais pas ce que je vais faire, je sais seulement que je dois le lui dire, que je dois lui montrer, qu'il doit savoir.Le bureau d'Adrien est au bout du couloir est, une pièce immense tapissée de livres anciens et de cartes marines, avec un bureau en acajou massif qui a appartenu à son arrière-grand-père. La porte est entrouverte,







