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Chapitre 5

last update Tanggal publikasi: 2026-06-27 07:40:05

Chapitre 5

Adrien

Le clavier crépite sous mes doigts, un staccato nerveux qui emplit le silence de la suite. Je n'ai pas dormi de la nuit, je n'ai pas mangé, je n'ai pas bougé de cette chaise. Les lumières de Singapour scintillent derrière la baie vitrée, la ville qui ne s'éteint jamais, mais je ne les vois pas. Je ne vois que l'écran, les lettres qui défilent, les résultats de recherche qui s'affichent et que je dévore avec une faim dévorante.

Élise Moreau.

Le prénom est apparu sur la liste des participants, extrait par Laurent au milieu de la nuit. Élise Moreau, architecte d'intérieur, basée à Paris. Je l'ai lu, et mon cœur s'est arrêté une seconde fois. Pas Chloé de Montreuil, pas mon épouse, pas la femme que j'ai épousée il y a douze ans. Élise. Un prénom d'emprunt, une identité de substitution, un masque derrière lequel elle vit sans le savoir.

Mes mains tremblent sur le clavier pendant que je tape son nom sur le moteur de recherche. La connexion est rapide, les résultats s'affichent instantanément. Site professionnel, profil LinkedIn, articles dans des revues d'architecture, photos. Surtout, des photos.

Je clique sur la première, et je la vois.

C'est elle. Aucun doute possible. Le visage est le même, les traits sont les mêmes, mais l'expression est différente. Plus posée, plus sérieuse, plus professionnelle. Elle porte un col roulé noir sur la photo de son profil, ses cheveux sont tirés en arrière, et elle fixe l'objectif avec un calme que je ne lui connaissais pas. La Chloé que j'aimais était plus rieuse, plus spontanée, moins lisse. Mais c'est elle, mon Dieu, c'est elle.

Je zoome sur l'image, je scrute chaque détail comme un détective qui examine une pièce à conviction. L'ovale du visage, la courbe des sourcils, la ligne du menton. Rien n'a changé, ou presque. Elle a maigri, peut-être, ses joues sont plus creusées, ses pommettes plus saillantes. Ses yeux sont les mêmes, ce gris-bleu que j'ai vu s'éclairer de joie, se voiler de tristesse, se fermer de plaisir. Ses yeux que j'ai vus pour la dernière fois en photo, parce que je n'étais pas là quand elle est montée sur ce bateau.

Je passe d'une photo à l'autre, je la dévore des yeux comme un affamé. La voilà sur un chantier, casque de sécurité sur la tête, en train de discuter avec des ouvriers. La voilà dans un gala, robe de soirée noire, une coupe de champagne à la main. La voilà dans son agence, entourée de maquettes et de plans. La voilà qui sourit à un photographe, qui pose devant un bâtiment moderne, qui reçoit un prix.

Elle est vivante, elle travaille, elle réussit, elle sourit. Elle a une vie. Une vie entière, construite sans moi, sans nous, sans rien de ce que nous étions.

Je me lève, je m'écarte de l'écran, je marche jusqu'à la fenêtre. La ville scintille, indifférente, et je pose mon front contre la vitre froide en essayant de respirer calmement. Mes doigts sont crispés sur le rebord de la fenêtre, mes jointures sont blanches, ma mâchoire est serrée si fort que mes dents me font mal. Je suis en colère, je suis blessé, je suis perdu. Elle a une vie sans moi. Elle sourit sans moi. Elle réussit sans moi.

Mais ce n'est pas sa faute, je le sais. Elle ne se souvient de rien, elle ne sait pas qu'elle est ma femme, elle ne sait pas qu'elle a été volée, effacée, réinventée. Quelqu'un lui a fait ça. Quelqu'un lui a pris sept années de sa vie, et sept années de la mienne. Et ce quelqu'un, je vais le trouver.

Je retourne à l'écran, je continue à fouiller. Je trouve son agence, Atelier Moreau, dans le onzième arrondissement de Paris. Une petite structure, d'après son site, spécialisée dans la rénovation haut de gamme et l'éclairage naturel. Ses projets sont élégants, lumineux, habités. Elle a du talent, elle a toujours eu du talent. Elle dessinait déjà nos appartements, elle réinventait les espaces, elle transformait tout ce qu'elle touchait.

Je trouve son adresse email professionnelle, je la note dans un coin de ma mémoire. Je ne vais pas lui écrire, pas tout de suite, pas comme ça. Il faut que je sois plus intelligent, plus patient, plus stratégique. Je ne peux pas débarquer dans sa vie avec une photo de mariage et lui dire qu'elle est ma femme. Elle va me prendre pour un fou, elle va me fuir, elle va disparaître pour de bon.

Je trouve son numéro de téléphone, je le note aussi. Je le regarde, ces dix chiffres qui pourraient me permettre d'entendre sa voix ce soir, tout de suite, si je le voulais. Ma main tremble au-dessus du téléphone, mon pouce caresse l'écran. Juste un appel, juste entendre sa voix, juste lui dire bonjour et écouter sa réponse, même si elle ne me reconnaît pas, même si elle raccroche tout de suite.

Je repose le téléphone, je ferme les yeux. Pas maintenant. Pas comme ça.

Je reprends mes recherches, je creuse plus profond. Je trouve des articles, des interviews, des portraits dans des revues spécialisées. Elle parle de son travail, de sa passion pour la lumière, de sa philosophie de l'espace. Elle ne parle jamais de son passé, jamais de son enfance, jamais d'avant son arrivée à Paris il y a six ans. Comme si sa vie avait commencé à trente et un ans. Comme si tout ce qui précédait n'existait pas.

Je trouve une photo d'elle en train de rire, en train de déjeuner avec des collègues sur une terrasse ensoleillée. Ses cheveux sont détachés, elle porte une robe légère, elle a l'air heureuse et insouciante. Cette photo me transperce le cœur plus que toutes les autres. Elle est heureuse. Sans moi, elle est heureuse. Et cette pensée est la plus douloureuse de toutes celles qui me hantent depuis sept ans.

Je me lève, je me verse un verre d'eau que je ne bois pas, je regarde par la fenêtre sans voir la ville. Elle est vivante, elle est heureuse, elle a une vie. Une vie dans laquelle je n'existe pas, une vie dans laquelle je ne peux pas entrer par effraction. Si je l'aime vraiment, je devrais la laisser tranquille, la laisser vivre, ne pas perturber son équilibre. Mais je ne peux pas, je ne peux pas, c'est au-dessus de mes forces. Elle est ma femme, elle porte mon nom gravé dans le marbre d'un caveau, elle a prononcé des vœux devant Dieu et devant les hommes. Je ne peux pas faire comme si elle était une étrangère.

Je retourne à l'écran, je continue à fouiller. Je veux tout savoir, chaque détail, chaque parcelle de cette vie qui n'est pas la sienne. Je veux savoir où elle habite, où elle fait ses courses, quel café elle fréquente, quels livres elle lit. Je veux la connaître comme je la connaissais avant, je veux la redécouvrir, je veux tomber amoureux d'elle une seconde fois.

Je m'arrête sur une photo récente, postée il y a trois jours sur le compte I*******m de son agence. Elle est debout devant un bâtiment en construction, casque de chantier vissé sur la tête, et elle sourit, elle sourit à l'objectif, elle sourit au monde. La légende dit : "Projet confidentiel à Singapour. Hâte de vous en dire plus !"

Singapour. Elle est venue pour le même congrès que moi, pour la même conférence, pour les mêmes investisseurs. Nos chemins se sont croisés dans cette ville inconnue, à dix mille kilomètres de notre maison vide, comme si le destin avait décidé de nous réunir malgré tout, malgré elle, malgré moi.

Je pose mon doigt sur l'écran, sur son visage, sur ses lèvres qui sourient.

– Tu es vivante, Chloé, je murmure dans le silence de la chambre. Tu es vivante, et tu ne le sais même pas.

Je referme l'ordinateur, je m'allonge sur le lit, je fixe le plafond. Le sommeil ne viendra pas, je le sais, mais je reste allongé, les yeux ouverts, à penser à elle, à sa vie sans moi, à ses sourires pour d'autres. Elle est vivante, et je vais la retrouver, et je vais tout comprendre. Mais ce soir, je suis seul, avec son nom sur un écran et son visage gravé dans ma mémoire. Et c'est déjà plus que ce que j'avais hier, plus que ce que j'avais depuis sept ans. C'est déjà tout.

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