LOGINChapitre 7
Élise
L'eau est glacée, elle entre dans mes poumons, elle m'emplit la gorge, le nez, les oreilles, elle est partout à la fois, noire et froide et impitoyable. Je me débats, je griffe l'obscurité, je cherche la surface mais je ne sais plus où elle est, je ne sais plus où est le haut, où est le bas, où est l'air, où est la vie. Mes poumons brûlent, ma tête explose, des lumières dansent derrière mes paupières fermées, et une voix appelle, une voix que je connais, une voix que j'aime, une voix qui hurle mon prénom. Mais ce n'est pas Élise qu'elle hurle. C'est un autre prénom, un prénom qui m'est étranger et familier à la fois, un prénom que je n'arrive jamais à retenir au réveil.
Je me redresse dans mon lit, le cœur qui cogne contre les côtes, la gorge en feu, le corps trempé de sueur. Mes doigts agrippent le drap, le serrent comme une bouée, comme une corde, comme la dernière chose qui me rattache au monde des vivants. La chambre est noire, silencieuse, la respiration calme de la ville endormie derrière la fenêtre. Mon réveil indique trois heures dix-sept, comme toujours, comme chaque nuit, comme si la noyade avait un horaire précis dans le cauchemar qui me hante.
Je me lève, je marche jusqu'à la salle de bain, j'allume la lumière sans regarder mon reflet dans le miroir. Je ne veux pas me voir, je ne veux pas voir ce visage pâle et défait, ces yeux cernés par des nuits de terreur, ces lèvres qui articulent des mots que je ne comprends pas. Je me passe de l'eau sur le visage, de l'eau froide, de l'eau réelle, pour chasser l'eau imaginaire qui m'a noyée dans mon sommeil. L'eau ruisselle sur mon front, sur mes joues, sur mon cou, et je respire, je respire fort, je respire lentement, comme le psy me l'a appris, comme Mathis me le répète à chaque fois.
La porte de ma chambre s'ouvre, et Mathis est là, en pyjama froissé, les cheveux en bataille, le visage marqué par l'inquiétude. Il a dû m'entendre crier, il m'entend toujours crier, il doit dormir sur le qui-vive depuis des années, à guetter mes hurlements dans le noir comme un gardien qui veille sur sa prisonnière.
– Encore le même, hein ? L'eau, le noir, la voix qui appelle. Ce ne sont que des cauchemars, Élise. Rien que des cauchemars.
Sa voix est douce, rassurante, paternelle. Il s'approche, il pose une main sur mon épaule, une main chaude et solide, une main qui se veut réconfortante. Mais quelque chose dans cette main me glace, quelque chose dans ses yeux me met mal à l'aise, une lueur qui n'est pas seulement de l'inquiétude fraternelle. Il y a autre chose, de la possession, de la peur, du secret. Comme s'il savait quelque chose qu'il ne voulait pas que je sache.
– Mathis, ça fait des années, ça fait six ans que je fais ce cauchemar, et il ne s'estompe pas, il ne change pas, il est toujours aussi précis, aussi réel. Ce n'est pas normal, ce n'est pas un cauchemar ordinaire, on dirait presque un souvenir.
Je le regarde, je cherche dans ses yeux une réponse, une explication, une vérité qu'il ne me donne jamais. Il détourne le regard, il retire sa main, il recule d'un pas. Son visage se ferme, comme chaque fois que j'essaie de creuser, comme chaque fois que je pose des questions sur avant, sur l'accident, sur ce trou noir qui a englouti trente et un ans de mon existence.
– Tu as eu un traumatisme crânien, un grave accident de bateau, je te l'ai déjà dit cent fois. Ta mémoire ne reviendra peut-être jamais, c'est ce que les médecins nous ont dit. Il faut l'accepter, il faut vivre avec, il faut arrêter de te torturer avec ça.
Sa voix est plus dure, plus cassante, il se force à la patience mais je sens l'agacement qui monte, l'exaspération qu'il ne peut pas cacher complètement. Tu te tortures, tu te fais du mal, tu devrais voir un autre spécialiste, prendre des médicaments, quelque chose, n'importe quoi, pour que ces cauchemars cessent et que je puisse enfin dormir tranquille.
– Tu mens, Mathis. Tu mens depuis le début, je le sens, je le sais, je ne sais pas pourquoi mais je le sais.
Les mots sont sortis avant que je puisse les retenir. Nous nous regardons en silence, mon frère et moi, dans la lumière crue de la salle de bain, et pendant un instant j'aperçois quelque chose dans ses yeux, une fêlure, une faille, une peur qui n'a rien à voir avec l'inquiétude fraternelle. Il a peur de moi, peur que je me souvienne, peur que je découvre ce qu'il cache depuis toutes ces années.
Puis son visage se recompose, redevient ce masque de tendresse protectrice qu'il porte depuis que je me suis réveillée à l'hôpital il y a six ans, sans souvenirs, sans passé, sans identité, avec pour seule attache cet homme qui disait être mon frère et qui m'a appris à être Élise Moreau.
– Tu es fatiguée, Élise. Il est trois heures du matin, tu as eu un cauchemar, tu n'es pas dans ton état normal. Retourne te coucher, on en parlera demain, d'accord ?
Il ment. Il ment depuis le début, et je le laisse mentir parce que la vérité me terrifie, parce que je ne sais pas ce que je trouverais si je creusais, parce que peut-être il vaut mieux ne pas savoir. Peut-être que Mathis me protège, peut-être que son mensonge est un rempart, peut-être que la vérité est pire que les cauchemars.
Je hoche la tête, je retourne dans ma chambre, je me glisse dans les draps encore moites de sueur. Mathis referme la porte, je l'entends retourner dans sa chambre, et je reste seule dans le noir, les yeux ouverts, à écouter battre mon cœur. L'eau est encore dans ma gorge, le froid est encore dans mes os, et la voix qui m'appelait résonne encore, lointaine et familière, un prénom que je n'ai jamais retenu au réveil mais que mes rêves connaissent par cœur.
Chapitre 78VictorJ'entre dans la pièce sans frapper. Elle est assise sur le canapé, dos droit, mains posées sur les genoux. Elle n'a pas touché au thé. La tasse est pleine, froide. Elle me regarde à peine. Ses yeux sont fixes, durs, mais je vois la fatigue derrière. La peur aussi. Elle apprend vite. Elle sait que je ne suis pas un hôte ordinaire.— J'ai quelque chose à te montrer.Je m'approche, un dossier à la main. Je le pose sur la table basse, devant elle. Elle ne bouge pas. Je l'ouvre moi-même, j'en sors des feuilles, des impressions d'écran, des copies de mails. Je les étale avec soin, comme un homme qui présente des preuves irréfutables.— Adrien savait. Pour le bateau. Pour moi.Elle ne réagit pas. Pas un cil. Pas un tressaillement. Elle fixe
Chapitre 77VictorJe verse le thé dans une tasse en porcelaine blanche. Le geste est précis, lent, presque cérémonieux. J'aime cette tasse. Je l'ai choisie pour elle, pour aujourd'hui. Un modèle ancien, délicat, avec une fine ligne dorée sur le rebord. Elle aimait ce genre de détails, avant. Avant lui.Je pose la tasse sur la table basse, devant elle. Elle est assise dans le canapé, les genoux serrés, les mains posées à plat sur ses cuisses. Elle ne me regarde pas. Elle fixe un point derrière moi, un endroit du mur où il n'y a rien. Son visage est pâle, ses lèvres sont serrées, mais ses yeux... ses yeux brûlent. De haine, de peur, d'impuissance. J'aime cette flamme. Elle me rappelle qu'elle est vivante.— Bois, dis-je doucement. C'est du thé vert, ton préféré
Chapitre 76ChloéMa tête pulse. Une douleur sourde, lancinante, derrière les yeux. J'essaie d'ouvrir les paupières, mais la lumière me brûle. Je les referme, je respire, je compte jusqu'à trois. Puis je rouvre les yeux.Le plafond. Les poutres. La couleur des murs.Je connais cet endroit. Je le reconnais. C'est le loft. Notre loft. Celui de Logan. Mais quelque chose ne va pas. Quelque chose est différent. L'air est plus lourd, plus froid. Les ombres ne dansent pas de la même façon. Je tourne la tête lentement, et mon cœur s'arrête.Les meubles sont là. Le canapé en cuir. La table en bois massif. Les étagères, les livres, les tableaux. Les photos. Nos photos. Logan et moi, souriants, complices, amoureux. Elles sont là, accrochées aux murs, posées sur les meubles
Chapitre 75AdrienLe téléphone tremble dans ma main. Ou c'est moi qui tremble. Je ne sais plus. La voix à l'autre bout me répète les mêmes mots, encore et encore, et chaque syllabe est une lame qui s'enfonce dans ma poitrine.— Monsieur, il y a eu un incident. Sur le trottoir, devant chez vous. Des lys. Écrasés. Et... du sang.Du sang. Le mot résonne dans ma tête comme une détonation. Je raccroche sans répondre, sans dire au revoir, sans même savoir qui j'étais au téléphone. Je descends les escaliers quatre à quatre, je bouscule une femme dans le hall, je l'entends protester, mais je m'en fiche. Je m'en fiche de tout. Dehors, la rue est vide. Trop vide. Le trottoir brille sous les réverbères, et je les vois. Les lys. Blancs, immaculés, piétinés. Leurs pétales sont éparpillés sur le bitume, comme des plumes arrachées à un oiseau mourant.— Non. Non, non, non.Je tombe à genoux. Mes mains frôlent les tiges brisées, les fleurs écrasées. Ce sont les lys que je lui avais offerts. Ceux que
Chapitre 74ChloéLa clochette de la boutique tinte encore derrière moi quand je pousse la porte et que je me retrouve sur le trottoir, un bouquet de lys à la main. Le soleil est doux, l'air sent le printemps, et je marche lentement, le cœur léger. Les lys sont magnifiques, d'un blanc pur, presque irréel, et leur parfum m'enveloppe comme une promesse. Je les ai choisis pour Adrien, pour notre chambre, pour ce matin qui ressemble à un nouveau départ.La rue est calme, presque déserte. Quelques passants pressés, une terrasse de café où un couple rit, un livreur qui siffle en poussant son chariot. Je souris, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que je me sens vivante, parce que je me sens libre, parce que je me sens aimée. La cérémonie d'hier soir, sous les étoiles, dans le jardin en ruines, a scell&eacut
Chapitre 73ChloéLe jardin en ruines est baigné par la lumière des étoiles, et je me tiens face à Adrien, les mains dans les siennes, le cœur si plein que je crains qu'il n'explose. La robe simple que je porte est douce contre ma peau, le vent soulève mes cheveux, et l'odeur des roses sauvages se mêle à celle de la terre mouillée. Le prêtre se tient près de nous, son missel ouvert, et Gabriel, à quelques pas, baisse la tête, comme pour nous laisser à cet instant sacré.Je respire, je ferme les yeux une seconde, puis je les rouvre et je plonge mon regard dans celui d'Adrien. Ses yeux gris brillent, ses joues sont humides, et je sais que les miennes le sont aussi. Je ne cherche pas à retenir mes larmes, je les laisse couler, elles font partie de ce moment, elles sont la preuve que je suis vivante, que nous so







