MasukLa salle de presse du siège de Castille Holdings était bondée, saturée par une chaleur humaine étouffante et l'odeur métallique du matériel électronique. Le bourdonnement incessant des conversations privées, le cliquetis des réglages d'objectifs et le sifflement des micros que l'on testait créaient une cacophonie nerveuse qui me donnait le vertige. Derrière le rideau de velours sombre de la scène, j'ajustais frénétiquement les pans de mon tailleur crème. C’était une pièce d'une élégance sobre, coupée à la perfection, qui criait "future femme d'affaires" mais qui, à cet instant, me semblait être une armure bien trop lourde pour mes épaules.
Mes mains étaient glacées, mes doigts tremblants au point que je craignais de laisser tomber le dossier que je tenais. Soudain, une chaleur ferme et rassurante enveloppa mes doigts. Julien venait de prendre ma main dans la sienne. Son contact était comme une ancre dans la tempête. — Ne les regarde pas dans les yeux, Victoria, murmura-t-il contre mon oreille. Sa voix était si basse qu'elle fit vibrer mon lobe, déclenchant un frisson qui n'avait rien à voir avec la peur. Regarde-moi, et seulement moi. Si tu sens que tu paniques, serre ma main. Je m'occupe du reste. Je ne les laisserai pas te dévorer. — Je ne panique pas, mentis-je avec aplomb, bien que mon cœur tambourine contre mes côtes comme s'il cherchait à s'échapper. — Bien. Parce que c'est maintenant. Le rideau ne va pas attendre. Les rideaux s'ouvrirent brusquement sur un mur de lumière. L'aveuglement des centaines de flashs nous accueillit comme une explosion. Julien avança avec une assurance royale, une démarche de prédateur habitué aux arènes, ne lâchant pas ma main une seule seconde. Nous nous installâmes derrière le pupitre massif, orné du logo de l'entreprise qui semblait soudain peser de tout son poids sur mon destin. Julien prit la parole. Sa voix était stable, profonde, une force de la nature qui captiva instantanément l'auditoire. Il était brillant, presque hypnotique. Avec une aisance déconcertante, il annonça la modification radicale des plans du Castille Plaza. Il parla de "préservation du patrimoine", de "responsabilité sociale" et de "mariage harmonieux entre tradition et modernité". Sous mes yeux, il transformait son image de prédateur immobilier impitoyable en celle d'un visionnaire protecteur, tout cela grâce à l'existence de ma petite boutique. Puis, vint la question que nous redoutions tous, celle qui allait tester la solidité de notre masque. Une journaliste au premier rang, le regard acéré, se leva : — Monsieur Castille, beaucoup de rumeurs circulent sur la rapidité de ce changement. Certains disent que c'est une manœuvre cynique pour apaiser le comité d'urbanisme. Comment le public peut-il savoir si votre engagement envers Mademoiselle Victoria est sincère et non purement... promotionnel ? Un murmure électrique parcourut la salle. Les caméras se braquèrent sur nous, guettant la moindre hésitation. Julien ne cilla pas. Lentement, il tourna son visage vers moi. L'espace d'une seconde, j'eus l'impression que la foule, les lumières et le bruit disparaissaient, nous laissant seuls dans une bulle de silence. — Vous savez, dit-il en s'adressant à la journaliste mais sans jamais me lâcher du regard, j'ai passé ma vie à tout calculer. Chaque risque, chaque profit, chaque variable. Mais Victoria... Victoria est la seule variable que je n'ai pas vu venir. Elle est la seule chose que je ne peux pas contrôler. Il posa sa main sur ma joue. Son pouce caressa doucement l'os de ma mâchoire, un geste d'une tendresse si réaliste qu'il me coupa le souffle. C'était trop précis, trop doux pour être un simple calcul. — Vous voulez une preuve de sincérité ? reprit-il d'une voix plus rauque. Avant que je ne puisse comprendre ce qui se passait, il réduisit l'espace entre nous. Ses lèvres se posèrent sur les miennes. Ce n'était pas le baiser froid, technique et distant que j'avais imaginé lors de la signature de notre contrat. C'était un baiser possessif, brûlant, un baiser qui m'enleva toute capacité de réflexion. Pendant quelques secondes éternelles, le crépitement frénétique des flashs ne fut plus qu'un bruit de fond lointain, comme une pluie sur un toit de verre. Je sentis sa main se crisper légèrement dans mon dos, m'attirant plus près, plus fort, comme s'il oubliait lui aussi la présence des caméras et le but de cette mise en scène. Quand il se recula enfin, ses yeux gris étaient sombres, presque orageux, et sa respiration était aussi erratique que la mienne. La salle était plongée dans un silence de stupeur absolue avant que le chaos des questions ne reprenne avec une violence décuplée. — On sort d'ici, ordonna-t-il à voix basse, me guidant fermement vers la coulisse alors que les gardes du corps repoussaient la meute des reporters. Une fois seuls dans le couloir de marbre désert menant à son bureau privé, je le poussai par l'épaule pour qu'il s'arrête. J'avais besoin d'air, besoin de comprendre. — C'était quoi, ça ? demandai-je, la respiration courte, mon cœur battant encore la chamade. Ce n'était pas dans le script, Julien ! On avait parlé d'une proximité polie, pas de... de ça ! Il se tourna vers moi, son masque de glace habituel se fissurant pour laisser place à une frustration évidente, presque sauvage. — La journaliste avait besoin d'une réponse visuelle, Victoria. Je lui en ai donné une qu'elle ne pourra pas contester sans passer pour une imbécile. C’est du marketing, rien de plus. — Du marketing ? Et vous avez besoin d'être aussi convaincant pour du marketing ? On aurait dit que... — Que quoi, Victoria ? Que j'y ai pris du plaisir ? Il fit un pas brusque vers moi, me bloquant contre le mur froid du couloir. Sa présence m'écrasait, m'enveloppait de son parfum de luxe et d'orage. — Ne jouez pas à ce jeu avec moi. C'était pour le projet. Pour sauver votre boutique et ma tour. Rien de plus, répéta-t-il, comme s'il essayait de s'en convaincre lui-même. Mais alors que son regard descendait irrésistiblement à nouveau sur mes lèvres, j'y vis une lueur de faim qui ne figurait dans aucun contrat. Je sus à cet instant qu'il mentait effrontément. Et le pire, c'est que mon propre corps, encore vibrant de son contact, me hurlait que je mentais moi aussiLe jour de l’inauguration de la Grande Bibliothèque de Cassis ne ressemblait en rien aux cérémonies froides du monde d’avant. Pas de rubans coupés, pas de discours de politiciens en costume. Le soleil de juillet, à son zénith, baignait le dôme de calcaire d’une lumière si blanche qu’il semblait irradier de sa propre énergie. Des milliers de personnes s’étaient rassemblées sur les pentes du Cap Canaille : des Marseillais, des Corses, des survivants de Genève, et même quelques éclaireurs venus des forêts de Paris.Le Passage du FlambeauJulien se tenait sur le parvis, ses mains marquées par la forge et la terre posées sur les épaules de Gabriel-Alexandre. Notre fils avait grandi. Ses yeux ambrés n'étaient plus le signe d'une malédiction, mais le symbole d'une humanité nouvelle, capable de vivre en symbiose avec une nature qu'elle avait failli détruire.— Ce dôme ne contient pas seulement des livres, déclara Julien face à la multitude silencieuse. Il contient notre refus de mourir et not
Le calme était revenu sur Cassis, un calme profond, organique, qui ne ressemblait en rien au silence de plomb des années de guerre. C’était le bruissement des feuilles d’argent des oliviers, le clapotis de l’eau contre les coques des barques de pêche et le rire cristallin des enfants qui couraient dans les ruelles escarpées. La Source, après des années de mutations erratiques et de poussées fiévreuses, s’était enfin apaisée. Elle ne dominait plus la nature ; elle s’y était fondue.La Sève du SavoirJulien, ayant troqué son fusil contre un fil à plomb et ses cartes d'état-major contre des parchemins de géométrie, passait ses journées sur les hauteurs de la presqu'île. Il ne bâtissait plus de remparts. Il posait les premières pierres d'une Bibliothèque Universelle, un dôme de calcaire et de verre destiné à abriter les lambeaux de connaissance sauvés du déluge : traités de médecine de Vaugirard, calculs grecs, herbiers de la Source et récits de notre longue marche.— On ne peut pas laiss
Le solstice d’été approchait, et avec lui, une promesse que personne n'aurait osé formuler lors de notre fuite de Paris : la faim était vaincue. Les terrasses de calcaire, autrefois arides et brûlées par le sel, ployaient désormais sous le poids d’un blé d’or pâle, aux épis denses et lourds, nourris par la Source et la sueur des hommes. À Cassis, l’air ne sentait plus la peur ou le fer froid, mais le pain chaud, le miel sauvage et la résine de pin chauffée par un soleil devenu protecteur.La Grande Table de la CalanquePour célébrer cette première récolte partagée, Julien et Stéphane Renard avaient fait dresser d'immenses tables de bois brut sur le môle, là même où les navires de guerre s'amarraient autrefois. Il n'y avait plus de hiérarchie : les soldats de l'Étoile de Fer s'asseyaient aux côtés des pêcheurs, et les délégués de Genève, restés pour apprendre, partageaient le vin de la Treille avec les anciens de Marseille.Au centre de la fête trônait le premier pain, une miche monume
La Commissaire Aris n’était pas une conquérante, c’était une affamée. Une fois le transmetteur brisé au sol, le masque de la diplomatie s'effrita pour révéler une vérité bien plus triviale : Genève mourait de faim. Leurs réserves de graines anciennes ne prenaient pas dans le sol acide des Alpes, et sans l’antidote de Victoria, leur population s’étiolait.— Nous ne voulons pas vos terres, Victoria, avoua-t-elle un soir, assise seule avec moi dans la cuisine de pierre du moulin. Nous voulons votre savoir. Donnez-nous de quoi nourrir les nôtres, ou nous mourrons tous de toute façon, que ce soit par vos balles ou par la famine.Le dilemme n'était plus de gagner une guerre, mais de choisir qui méritait de vivre. Si je partageais la Source avec Genève, Cassis perdait son exclusivité et son rempart. Si je refusais, je condamnais des milliers d'innocents au nom d'un égoïsme territorial.La Trêve des MainsJulien, lui, avait délaissé les canons. Il passait ses journées dans les champs en terra
Le navire blanc, baptisé l’Aurore, tranchait avec la grisaille industrielle des restes de l'Onyx et le fer brut des vaisseaux de Renard. C’était une relique d’élégance, un yacht de recherche transformé en ambassade flottante. À son bord, une douzaine de délégués en costumes de lin impeccable, arborant le bleu délavé des Nations Unies, descendirent sur le môle de Cassis.À leur tête, une femme d'une soixantaine d'années, le visage parcheminé par le soleil des déserts, s'avança vers nous. Elle se présenta comme la Commissaire Aris, représentante du "Conseil de Genève", une enclave de diplomates et de scientifiques qui avaient survécu dans les bunkers alpins.Le Théâtre de PierreLa rencontre n'eut pas lieu dans un palais, mais dans le théâtre antique que Julien avait restauré au-dessus de la mer. Le vent rabattait les embruns sur les gradins de calcaire, rappelant aux émissaires que si leur navire était propre, le monde, lui, restait sauvage.— Nous ne venons pas conquérir, Julien, comm
Le silence qui suivit la reddition d'Artaud ne fut pas celui de la lassitude, mais celui d'une fondation. Cassis, la petite enclave de pêcheurs et de vignerons, changeait de dimension sous nos yeux. Avec l'arrivée des troupes de Renard et le ralliement forcé de la flotte marseillaise, la calanque devenait, de fait, le premier bastion d'une civilisation renaissante : la Ligue Méditerranéenne.La Naissance d'une CapitaleJulien et Stéphane Renard, autrefois frères d'armes à Paris, passaient désormais leurs journées sur le môle, transformé en centre de commandement. Il ne s'agissait plus de bricoler des défenses, mais d'organiser un État. Renard apportait la discipline militaire et la logistique de l'Étoile de Fer ; Julien apportait l'âme, la connaissance du terrain et cette autorité naturelle que seul un homme ayant bâti son propre paradis peut posséder.— Marseille suivra si Cassis montre la voie, Victoria, me dit Julien un soir, alors qu'il supervisait le déchargement de tonnes de blé







