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Chapitre 4  : L'antre 1

last update Last Updated: 2026-02-15 19:18:51

Victoria

L'escalier semble ne jamais finir.

Chaque marche est une épreuve. Le bois ancien gémit sous nos pas, mais ses pieds à lui ne font aucun bruit. Il flotte, littéralement, sa main toujours dans la mienne, et je sens à travers sa paume glacée chaque battement affolé de mon cœur.

· Pourquoi trembles-tu ? demande-t-il sans se retourner.

· Parce que je suis en train de suivre un vampire dans les profondeurs de son manoir, répondis-je. Ça me semble une raison suffisante.

Il s'arrête. Se retourne. Ses yeux rouges brillent dans la pénombre, deux braises qui me dévorent.

· Un vampire, répète-t-il. Tu utilises ce mot.

· C'est ce que vous êtes, non ?

· C'est ce que les humains appellent les créatures comme moi. Mais nous avons d'autres noms. Plus anciens. Plus vrais.

· Lesquels ?

Il sourit. Ce sourire qui montre ses canines, qui me rappelle que je suis une proie consentante.

· Je te les dirai peut-être. Si tu restes jusqu'au bout.

Il reprend sa marche. Je le suis. L'escalier tourne, encore, encore. Nous descendons, pas vers les étages supérieurs, mais vers les entrailles de la maison. Vers le sous-sol. Vers quelque chose que je sens déjà.

Une odeur. La même que dans la ruelle, que dans la pharmacie. Terre humide, bois précieux, fer, sang. Mais plus forte. Plus ancienne. Plus écrasante.

· Où allons-nous ?

· Dans mon véritable chez-moi. Ce que tu as vu en entrant, ce hall, ces dorures, ce n'est que la façade. Le décor pour les vivants. En bas, c'est moi. C'est ce que je suis.

L'escalier s'arrête enfin. Une porte. En chêne, comme celle de l'entrée, mais plus massive. Plus ancienne. Couverte de symboles que je ne comprends pas. Des cercles, des lignes, des lettres dans une langue que je n'ai jamais vue.

· Du grec ancien, dit-il en voyant mon regard. Et du latin. Et quelque chose de plus vieux encore. Des langues mortes avant que Rome ne naisse. Des protections.

· Contre quoi ?

Il se tourne vers moi. Son visage est grave. Sérieux. Pour la première fois, je vois autre chose que de la cruauté ou de la curiosité. Je vois de la peur. Vraiment.

· Contre moi, dit-il. Contre ce qui vit en bas. Contre ce que je pourrais devenir si je perds le contrôle.

Il pose sa main sur la porte. Il murmure quelque chose. Les symboles s'illuminent faiblement, une lueur rouge, comme du sang qui coule dans des veines de bois. La porte s'ouvre.

L'odeur me frappe comme un mur.

Je recule. Ma main se porte à mon nez, à ma bouche. C'est trop. C'est trop fort. Du sang, vraiment, partout, une odeur de charnier, d'abattoir, de guerre. Et en dessous, autre chose. Quelque chose de pourri, de vieux, de mort depuis si longtemps que la mort elle-même l'a oublié.

· Respire par la bouche, dit-il. Tu t'y habitueras.

· Je ne veux pas m'y habituer.

Il me regarde. Longuement.

· Si tu veux comprendre, si tu veux vraiment savoir qui je suis, tu n'as pas le choix.

Il entre. Je le suis. Parce que je suis stupide. Parce que je suis courageuse. Parce que je suis curieuse. Parce que, peut-être, je suis déjà perdue.

La pièce est immense. Une cave, un sous-sol, mais transformé. Les murs sont en pierre brute, suintants d'humidité. Le sol est en terre battue, mais une terre noire, grasse, qui colle aux semelles. Des torches brûlent sur les murs, mais leur flamme est bizarre, bleutée, comme si elles brûlaient autre chose que du bois.

Au centre, un cercueil.

Pas un cercueil ordinaire. Une chose énorme, en bois sombre, couverte des mêmes symboles que la porte. Posée sur une estrade de pierre. Autour, des bougies noires, des crânes d'animaux, des objets que je ne peux pas identifier.

Et sur les murs, des marques. Des griffures. Profondes, longues, comme si quelque chose d'énorme et de furieux avait tenté de creuser la pierre pour s'échapper.

· C'est ici que je dors, dit-il. Ici que je me cache du soleil. Ici que je rêve.

· Vous rêvez ?

· Oui. Des cauchemars, toujours. Des siècles de cauchemars.

Il s'approche du cercueil. Il pose sa main sur le bois. Avec une tendresse infinie.

· C'était le sien, dit-il doucement. Avant.

· Le sien ?

Il se tait longtemps. Si longtemps que je crois qu'il ne répondra pas.

· Ma femme, finit-il par dire. Il y a cinq cents ans. Elle s'appelat Isabella. Elle était belle. Elle était bonne. Elle était tout.

Il se tourne vers moi. Ses yeux sont humides. Des larmes ? Un vampire peut-il pleurer ?

· Je l'ai tuée.

Le mot tombe dans le silence comme une pierre dans l'eau. Les ondulations se propagent, me traversent, me glacent.

· Je l'ai tuée la nuit où je suis devenu cela. La nuit où un autre monstre m'a mordu, m'a transformé. Je me suis réveillé, j'avais faim, j'avais soif, j'étais fou. Elle était là. Elle m'aimait. Elle est venue vers moi.

Il ferme les yeux.

· Je ne me souviens pas de son visage, à ce moment-là. Je me souviens juste du goût. Du sang. Du sien. Le plus doux, le plus chaud, le plus terrible que j'aie jamais bu. Et après, quand la faim a été calmée, je l'ai vue. Morte. Dans mes bras. Les yeux ouverts. Me regardant.

Il rouvre les yeux. Ils sont secs, maintenant. Rouges, brûlants.

· Depuis cette nuit, je cherche. Je cherche quelque chose qui me rappelle elle. Une lueur dans un regard, une chaleur dans une voix, un courage dans un cœur. Je ne l'ai jamais trouvée.

Il me regarde. Fixement.

· Jusqu'à toi.

Je ne peux pas parler. Je ne peux pas bouger. Je suis paralysée par ce qu'il vient de dire, par ce qu'il est, par ce qu'il a fait.

· Je ne suis pas elle, finis-je par articuler.

· Je sais. Tu es autre chose. Tu es toi. Et c'est pire.

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