تسجيل الدخولVictoria
L'escalier semble ne jamais finir.
Chaque marche est une épreuve. Le bois ancien gémit sous nos pas, mais ses pieds à lui ne font aucun bruit. Il flotte, littéralement, sa main toujours dans la mienne, et je sens à travers sa paume glacée chaque battement affolé de mon cœur.
· Pourquoi trembles-tu ? demande-t-il sans se retourner.
· Parce que je suis en train de suivre un vampire dans les profondeurs de son manoir, répondis-je. Ça me semble une raison suffisante.
Il s'arrête. Se retourne. Ses yeux rouges brillent dans la pénombre, deux braises qui me dévorent.
· Un vampire, répète-t-il. Tu utilises ce mot.
· C'est ce que vous êtes, non ?
· C'est ce que les humains appellent les créatures comme moi. Mais nous avons d'autres noms. Plus anciens. Plus vrais.
· Lesquels ?
Il sourit. Ce sourire qui montre ses canines, qui me rappelle que je suis une proie consentante.
· Je te les dirai peut-être. Si tu restes jusqu'au bout.
Il reprend sa marche. Je le suis. L'escalier tourne, encore, encore. Nous descendons, pas vers les étages supérieurs, mais vers les entrailles de la maison. Vers le sous-sol. Vers quelque chose que je sens déjà.
Une odeur. La même que dans la ruelle, que dans la pharmacie. Terre humide, bois précieux, fer, sang. Mais plus forte. Plus ancienne. Plus écrasante.
· Où allons-nous ?
· Dans mon véritable chez-moi. Ce que tu as vu en entrant, ce hall, ces dorures, ce n'est que la façade. Le décor pour les vivants. En bas, c'est moi. C'est ce que je suis.
L'escalier s'arrête enfin. Une porte. En chêne, comme celle de l'entrée, mais plus massive. Plus ancienne. Couverte de symboles que je ne comprends pas. Des cercles, des lignes, des lettres dans une langue que je n'ai jamais vue.
· Du grec ancien, dit-il en voyant mon regard. Et du latin. Et quelque chose de plus vieux encore. Des langues mortes avant que Rome ne naisse. Des protections.
· Contre quoi ?
Il se tourne vers moi. Son visage est grave. Sérieux. Pour la première fois, je vois autre chose que de la cruauté ou de la curiosité. Je vois de la peur. Vraiment.
· Contre moi, dit-il. Contre ce qui vit en bas. Contre ce que je pourrais devenir si je perds le contrôle.
Il pose sa main sur la porte. Il murmure quelque chose. Les symboles s'illuminent faiblement, une lueur rouge, comme du sang qui coule dans des veines de bois. La porte s'ouvre.
L'odeur me frappe comme un mur.
Je recule. Ma main se porte à mon nez, à ma bouche. C'est trop. C'est trop fort. Du sang, vraiment, partout, une odeur de charnier, d'abattoir, de guerre. Et en dessous, autre chose. Quelque chose de pourri, de vieux, de mort depuis si longtemps que la mort elle-même l'a oublié.
· Respire par la bouche, dit-il. Tu t'y habitueras.
· Je ne veux pas m'y habituer.
Il me regarde. Longuement.
· Si tu veux comprendre, si tu veux vraiment savoir qui je suis, tu n'as pas le choix.
Il entre. Je le suis. Parce que je suis stupide. Parce que je suis courageuse. Parce que je suis curieuse. Parce que, peut-être, je suis déjà perdue.
La pièce est immense. Une cave, un sous-sol, mais transformé. Les murs sont en pierre brute, suintants d'humidité. Le sol est en terre battue, mais une terre noire, grasse, qui colle aux semelles. Des torches brûlent sur les murs, mais leur flamme est bizarre, bleutée, comme si elles brûlaient autre chose que du bois.
Au centre, un cercueil.
Pas un cercueil ordinaire. Une chose énorme, en bois sombre, couverte des mêmes symboles que la porte. Posée sur une estrade de pierre. Autour, des bougies noires, des crânes d'animaux, des objets que je ne peux pas identifier.
Et sur les murs, des marques. Des griffures. Profondes, longues, comme si quelque chose d'énorme et de furieux avait tenté de creuser la pierre pour s'échapper.
· C'est ici que je dors, dit-il. Ici que je me cache du soleil. Ici que je rêve.
· Vous rêvez ?
· Oui. Des cauchemars, toujours. Des siècles de cauchemars.
Il s'approche du cercueil. Il pose sa main sur le bois. Avec une tendresse infinie.
· C'était le sien, dit-il doucement. Avant.
· Le sien ?
Il se tait longtemps. Si longtemps que je crois qu'il ne répondra pas.
· Ma femme, finit-il par dire. Il y a cinq cents ans. Elle s'appelat Isabella. Elle était belle. Elle était bonne. Elle était tout.
Il se tourne vers moi. Ses yeux sont humides. Des larmes ? Un vampire peut-il pleurer ?
· Je l'ai tuée.
Le mot tombe dans le silence comme une pierre dans l'eau. Les ondulations se propagent, me traversent, me glacent.
· Je l'ai tuée la nuit où je suis devenu cela. La nuit où un autre monstre m'a mordu, m'a transformé. Je me suis réveillé, j'avais faim, j'avais soif, j'étais fou. Elle était là. Elle m'aimait. Elle est venue vers moi.
Il ferme les yeux.
· Je ne me souviens pas de son visage, à ce moment-là. Je me souviens juste du goût. Du sang. Du sien. Le plus doux, le plus chaud, le plus terrible que j'aie jamais bu. Et après, quand la faim a été calmée, je l'ai vue. Morte. Dans mes bras. Les yeux ouverts. Me regardant.
Il rouvre les yeux. Ils sont secs, maintenant. Rouges, brûlants.
· Depuis cette nuit, je cherche. Je cherche quelque chose qui me rappelle elle. Une lueur dans un regard, une chaleur dans une voix, un courage dans un cœur. Je ne l'ai jamais trouvée.
Il me regarde. Fixement.
· Jusqu'à toi.
Je ne peux pas parler. Je ne peux pas bouger. Je suis paralysée par ce qu'il vient de dire, par ce qu'il est, par ce qu'il a fait.
· Je ne suis pas elle, finis-je par articuler.
· Je sais. Tu es autre chose. Tu es toi. Et c'est pire.
VictoriaNoël 2056, dans notre manoir de la lande.Nous y revenons de moins en moins souvent, trop absorbés par l'hôpital de Londres, par les obligations du Conseil, par la gestion du territoire, mais cette année, j'ai insisté pour y passer les fêtes, et Caspian a accepté sans discuter, ce qui prouve à quel point il a changé en un siècle.Le manoir est exactement comme dans mon souvenir, inchangé, préservé par les soins d'Aleksandr et de Thomas qui continuent d'y vivre à plein temps ; les tapisseries n'ont pas bougé, les bibliothèques n'ont pas pris une ride, la petite chapelle est toujours là, au bout de l'aile ancienne, avec sa porte basse en chêne noirci et son autel de pierre.Mais cette nuit, le manoir brille de lumières.J'ai passé la semaine à le décorer, avec l'aide de Thomas qui s'est révélé un décorateur de Noël tout à fait enthousiaste ; il y a des branches de houx accrochées au-dessus des cheminées, des guirlandes de lumières blanches enroulées autour des rampes d'escalier
CaspianLa première fois que je la vois, c'est un soir de novembre, dans une petite rue brumeuse derrière l'hôpital de Great Ormond Street ; elle sort de son service, épuisée, les épaules basses, les cheveux mal attachés, et elle ne me voit pas, bien sûr, elle ne peut pas me voir, je suis dans l'ombre, je suis l'ombre, je suis ce frisson dans son dos qu'elle attribue au vent froid.Elle vient de perdre un enfant.Je le sais à son odeur.L'odeur du chagrin est très particulière chez les humains ; ce n'est pas seulement une odeur de larmes, c'est une odeur de fatigue profonde, de cortisol, de sommeil manqué, de nourriture négligée ; c'est une odeur que je connais bien, que j'ai sentie des milliers de fois, que j'ai souvent suivie pour chasser, parce que les humains tristes sont plus faciles à attraper que les humains heureux.Mais celle-ci, je ne la chasse pas.Je ne sais pas pourquoi.Elle n'est pas plus belle que les autres — elle est jolie, mais jolie comme le sont des milliers de je
VictoriaUn siècle, jour pour jour, après ma transformation.Je suis assise sur le toit de notre maison de Bloomsbury, ce même toit d'où j'ai contemplé Londres pour la première fois avec des yeux d'immortelle, il y a cent ans ; la ville a changé, bien sûr, comme changent toutes les villes, mais l'essentiel est resté : la courbe de la Tamise, la silhouette de Saint-Paul, les toits d'ardoise, les cheminées fumantes, le bruit lointain des voitures qui roulent dans les rues.J'ai une lettre dans la main.Une lettre que j'ai écrite ce matin même, d'une écriture encore humaine — je n'ai jamais adopté les calligraphies anciennes que Caspian affectionne, je suis restée fidèle à mon stylo à bille, à mon écriture d'infirmière, rapide, précise, un peu penchée.La lettre est adressée à Victoria de mon nom de jeune fille, infirmière à l'hôpital pour enfants de Great Ormond Street, résidant dans un petit appartement de King's Cross.Elle dit ceci :Chère Victoria,Tu ne me connais pas encore, mais
VictoriaLes décennies passent, et je les sens passer d'une manière que je n'aurais jamais pu imaginer quand j'étais humaine ; ce n'est pas une succession de jours et de nuits, c'est une accumulation de couches, de strates, de souvenirs qui s'empilent sans s'effacer, et je comprends maintenant pourquoi Caspian parlait des siècles avec cette lassitude qui m'étonnait tant au début de notre relation : quand on a vécu assez longtemps, le temps devient une matière qu'on pétrit plutôt qu'une ligne qu'on suit.Mais je ne suis pas lasse.Je suis heureuse.L'hôpital de l'East End est devenu une institution respectée dans le monde vampirique ; des créatures viennent de toute l'Europe, parfois même d'au-delà, pour y chercher refuge, soins, conseils ; j'ai formé une dizaine de guérisseurs, j'ai écrit des protocoles de soins, j'ai adapté mes connaissances médicales humaines aux besoins spécifiques des immortels, et je continue d'apprendre chaque jour, chaque nuit, chaque fois qu'un patient nouveau
CaspianLe Conseil nous attribue Londres trois semaines après le jugement, par un décret officiel scellé du sceau des Anciens et contresigné par Elias lui-même, qui s'est porté garant de notre loyauté auprès de la Présidente ; c'est un territoire immense, le plus peuplé du pays, le plus difficile à contrôler, le plus exposé aux regards humains, mais c'est aussi le plus vibrant, le plus vivant, le plus riche de possibilités pour deux immortels qui veulent réinventer la manière dont notre espèce coexiste avec l'humanité.Nous nous installons dans une demeure discrète du quartier de Bloomsbury, non loin de l'hôtel où nous avions passé trois jours avant le procès, une maison de quatre étages en briques rouges, avec un jardin minuscule à l'arrière et une cave voûtée que nous aménageons en refuge de jour ; Aleksandr s'occupe de la logistique, comme toujours, Thomas supervise les travaux, et Victoria passe ses premières semaines à arpenter les rues de la ville, de nuit, pour apprendre à conn
VictoriaLe Conseil se réunit dans les catacombes sous la cathédrale Saint-Paul, une immense salle voûtée que je n'avais jamais vue auparavant, creusée à même la roche et soutenue par des piliers massifs ornés de sculptures anciennes qui ne représentent ni des saints ni des anges, mais des scènes de la mythologie vampirique dont je ne connais pas encore tous les épisodes ; des torches brûlent dans des appliques de fer le long des murs, diffusant une lumière orangée qui fait danser les ombres sur les pierres humides, et une longue table de marbre noir occupe le centre de la salle, autour de laquelle sont assis les membres les plus anciens du Conseil, ceux qu'on appelle les Anciens, ceux qui ont vu passer des siècles, des empires, des religions, et qui sont encore là.Caspian et moi entrons ensemble, main dans la main.Je porte une robe très simple, sombre, sans bijoux, sans ornement ; je ne veux pas que le Conseil croie que je cherche à impressionner, je ne veux pas qu'il croie non plu
Victoria Ses yeux s'écarquillent. Vraiment. Pendant une fraction de seconde, le masque tombe, et je vois autre chose. Quelque chose d'humain, presque. Puis il se reprend.· Tu as du cran, Victoria. C'est rare.· Je suis infirmière. Je vois la mort tous les jours. Vos yeux rouges ne me font pas plu
VictoriaLa journée est un supplice.Je ne devrais pas être là. Je devrais être chez moi, à verrouiller ma porte, à barricader ma fenêtre, à faire quelque chose. N'importe quoi. Mais je suis là, debout dans cette salle d'opération, à passer des instruments à un chirurgien qui ne m'a même pas regard
VictoriaL'odeur me frappe avant même que j'ouvre les yeux. Cette odeur, je la reconnaîtrais entre mille. Désinfectant, sueur, fer rouillé. La mort, en somme.Je suis infirmière. Je devrais être habituée.J'ouvre les yeux sur le plafond fissuré de l'hôpital Saint-Bartholomew. C'est toujours la même
VictoriaLe silence, après ses mots, est plus lourd que tout ce que j'ai jamais porté.Ma main est toujours dans la sienne. Glacée. Pourtant, je sens quelque chose traverser cette peau de marbre. Une chaleur ? Non. Pas une chaleur. Une vibration. Comme si, sous la glace, un volcan dormait.· Il fau







