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Chapitre 7: Le sourire en coin

Auteur: Songey
last update Date de publication: 2026-08-14 13:24:55

Le silence qui suivit la question de Gérald s'était chargé d'une électricité palpable. Prunelle demeurait immobile, le profil tourné vers la baie vitrée, les doigts crispés sur l'accoudoir en cuir. Elle n'osait plus affronter ces yeux noirs qui venaient de la transpercer. Pourquoi avez-vous peur ? La phrase tournait dans son crâne comme un insecte affolé.

Alors, lentement, Gérald bougea.

Il se pencha en avant, le buste incliné vers le bureau, et tendit la main vers le dossier qu'elle avait consulté. Son curriculum vitae, étalé près du sous-main. Le geste était anodin, naturel : un candidat qui récupère ses papiers en fin d'entretien. Mais tout, chez cet homme, semblait empreint d'une intention cachée. Le mouvement déploya son bras avec une lenteur calculée, et Prunelle, revenue à elle, voulut lui éviter cet effort. Elle avança la main pour lui tendre le document.

Leurs doigts se frôlèrent.

L'index de Gérald effleura le dos de sa main, juste à la jonction des phalanges. Un contact infime, à peine une seconde, la pulpe légèrement rugueuse contre la peau satinée de Prunelle. Une décharge électrique remonta le long de son bras, franchit son épaule, se planta au creux de son ventre. Elle retint un hoquet de surprise. Ce n'était pas un frisson. C'était une brûlure. Une onde de chaleur qui la traversa de part en part et laissa dans son sillage un trouble viscéral.

Elle retira sa main comme si elle avait touché une flamme. Trop tard. Le mal était fait.

Gérald ne bougea pas. Il tenait le dossier entre le pouce et l'index, suspendu au-dessus du bureau, et il la regardait. Un sourire en coin venait d'apparaître sur ses lèvres, à peine esquissé, le pli discret d'un homme qui vient de vérifier une hypothèse et n'en éprouve aucune surprise. Il avait prévu ce contact. Il avait prévu sa réaction. Et il en tirait une satisfaction tranquille, presque indulgente.

Il se pencha légèrement, réduisant l'espace entre eux. L'air se raréfia. Prunelle sentit son parfum – un mélange de santal et de tabac froid, âpre et doux à la fois – envahir ses narines. Puis il murmura, d'une voix rauque qui semblait ne s'adresser qu'à elle, comme un secret partagé au milieu d'une foule inexistante :

— Je suis sûr que nous allons très bien nous entendre, Madame la Présidente.

Les mots roulèrent sur sa peau comme une caresse interdite. Il ne s'agissait plus de travail. Il ne s'agissait plus d'un poste de secrétaire. La phrase contenait une promesse, un sous-entendu si brûlant que Prunelle en oublia de respirer. Il lui parlait comme on parle à une femme, pas à une supérieure. Et ce qu'il disait dépassait de très loin le cadre de l'entretien.

Elle se força à garder une contenance. Elle se redressa sur son siège, plaqua un masque de froideur sur ses traits, et répondit d'une voix qui, elle l'espérait, ne trahissait rien :

— Nous verrons bien, monsieur Veyrac. La décision vous sera communiquée dans les prochains jours.

Il ne parut ni déçu ni satisfait. Il inclina la tête avec une déférence ironique, se leva sans hâte, récupéra sa veste au dossier de la chaise. Prunelle le regarda faire, incapable de détacher ses yeux de ce corps qui se mouvait avec une grâce animale, de cette nuque épaisse où frisaient quelques mèches brunes.

Arrivé à la porte, il se retourna. Le sourire en coin était toujours là, figé dans une certitude paisible.

— J'attendrai votre appel, dit-il simplement.

Puis il sortit.

La porte se referma avec un déclic feutré. Prunelle resta pétrifiée dans son fauteuil, les mains posées à plat sur le bureau pour empêcher ses doigts de trembler. Elle écouta ses pas décroître dans le couloir, le chuintement de l'ascenseur, puis le silence. Un silence assourdissant, peuplé de tout ce qui venait de se jouer dans cette pièce.

Elle porta la main à sa poitrine, là où le cœur cognait comme un tambour de guerre. Ce n'étaient que des mots. Une phrase de politesse, à peine teintée d'impertinence. Rien qui ne justifie un tel émoi. Rien qui ne puisse être balayé d'un revers de manche.

Alors pourquoi eut-elle l'impression qu'il venait de signer un pacte dont elle ignorait encore le prix ?

Elle ferma les yeux, chercha à retrouver le contrôle, cette maîtrise glacée qui ne l'avait jamais trahie. Mais derrière ses paupières closes, elle ne voyait qu'un sourire en coin et deux prunelles d'orage qui semblaient la consumer tout entière.

Quand elle rouvrit les paupières, son reflet dans la baie vitrée lui apparut, pâle, les joues marbrées de rouge. Elle ne reconnut pas cette femme. Et pour la première fois, elle se demanda si elle n'était pas en train de se perdre elle-même, quelque part entre la peur et le désir.

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