Mag-log inLe silence qui suivit la question de Gérald s'était chargé d'une électricité palpable. Prunelle demeurait immobile, le profil tourné vers la baie vitrée, les doigts crispés sur l'accoudoir en cuir. Elle n'osait plus affronter ces yeux noirs qui venaient de la transpercer. Pourquoi avez-vous peur ? La phrase tournait dans son crâne comme un insecte affolé.
Alors, lentement, Gérald bougea.
Il se pencha en avant, le buste incliné vers le bureau, et tendit la main vers le dossier qu'elle avait consulté. Son curriculum vitae, étalé près du sous-main. Le geste était anodin, naturel : un candidat qui récupère ses papiers en fin d'entretien. Mais tout, chez cet homme, semblait empreint d'une intention cachée. Le mouvement déploya son bras avec une lenteur calculée, et Prunelle, revenue à elle, voulut lui éviter cet effort. Elle avança la main pour lui tendre le document.
Leurs doigts se frôlèrent.
L'index de Gérald effleura le dos de sa main, juste à la jonction des phalanges. Un contact infime, à peine une seconde, la pulpe légèrement rugueuse contre la peau satinée de Prunelle. Une décharge électrique remonta le long de son bras, franchit son épaule, se planta au creux de son ventre. Elle retint un hoquet de surprise. Ce n'était pas un frisson. C'était une brûlure. Une onde de chaleur qui la traversa de part en part et laissa dans son sillage un trouble viscéral.
Elle retira sa main comme si elle avait touché une flamme. Trop tard. Le mal était fait.
Gérald ne bougea pas. Il tenait le dossier entre le pouce et l'index, suspendu au-dessus du bureau, et il la regardait. Un sourire en coin venait d'apparaître sur ses lèvres, à peine esquissé, le pli discret d'un homme qui vient de vérifier une hypothèse et n'en éprouve aucune surprise. Il avait prévu ce contact. Il avait prévu sa réaction. Et il en tirait une satisfaction tranquille, presque indulgente.
Il se pencha légèrement, réduisant l'espace entre eux. L'air se raréfia. Prunelle sentit son parfum – un mélange de santal et de tabac froid, âpre et doux à la fois – envahir ses narines. Puis il murmura, d'une voix rauque qui semblait ne s'adresser qu'à elle, comme un secret partagé au milieu d'une foule inexistante :
— Je suis sûr que nous allons très bien nous entendre, Madame la Présidente.
Les mots roulèrent sur sa peau comme une caresse interdite. Il ne s'agissait plus de travail. Il ne s'agissait plus d'un poste de secrétaire. La phrase contenait une promesse, un sous-entendu si brûlant que Prunelle en oublia de respirer. Il lui parlait comme on parle à une femme, pas à une supérieure. Et ce qu'il disait dépassait de très loin le cadre de l'entretien.
Elle se força à garder une contenance. Elle se redressa sur son siège, plaqua un masque de froideur sur ses traits, et répondit d'une voix qui, elle l'espérait, ne trahissait rien :
— Nous verrons bien, monsieur Veyrac. La décision vous sera communiquée dans les prochains jours.
Il ne parut ni déçu ni satisfait. Il inclina la tête avec une déférence ironique, se leva sans hâte, récupéra sa veste au dossier de la chaise. Prunelle le regarda faire, incapable de détacher ses yeux de ce corps qui se mouvait avec une grâce animale, de cette nuque épaisse où frisaient quelques mèches brunes.
Arrivé à la porte, il se retourna. Le sourire en coin était toujours là, figé dans une certitude paisible.
— J'attendrai votre appel, dit-il simplement.
Puis il sortit.
La porte se referma avec un déclic feutré. Prunelle resta pétrifiée dans son fauteuil, les mains posées à plat sur le bureau pour empêcher ses doigts de trembler. Elle écouta ses pas décroître dans le couloir, le chuintement de l'ascenseur, puis le silence. Un silence assourdissant, peuplé de tout ce qui venait de se jouer dans cette pièce.
Elle porta la main à sa poitrine, là où le cœur cognait comme un tambour de guerre. Ce n'étaient que des mots. Une phrase de politesse, à peine teintée d'impertinence. Rien qui ne justifie un tel émoi. Rien qui ne puisse être balayé d'un revers de manche.
Alors pourquoi eut-elle l'impression qu'il venait de signer un pacte dont elle ignorait encore le prix ?
Elle ferma les yeux, chercha à retrouver le contrôle, cette maîtrise glacée qui ne l'avait jamais trahie. Mais derrière ses paupières closes, elle ne voyait qu'un sourire en coin et deux prunelles d'orage qui semblaient la consumer tout entière.
Quand elle rouvrit les paupières, son reflet dans la baie vitrée lui apparut, pâle, les joues marbrées de rouge. Elle ne reconnut pas cette femme. Et pour la première fois, elle se demanda si elle n'était pas en train de se perdre elle-même, quelque part entre la peur et le désir.
Chapitre 50 : La décision de contre-attaqueLe jour se levait à peine, gris et froid, quand Prunelle composa le numéro de Yassir. Elle était assise dans son bureau, les stores encore baissés, le visage défait par la nuit blanche, mais les yeux secs. La crise de la veille avait laissé place à une détermination glacée, celle des survivants. Elle ne pleurerait plus. Elle ne supplierait plus. Elle allait se battre.— C’est moi, dit-elle lorsque Yassir décrocha, la voix enrouée par le manque de sommeil.— Je t’écoute.— J’ai réfléchi. Tu avais raison. Sur tout.Un silence. Puis la voix de Yassir, prudente :— Qu’est-ce que tu proposes ?— Je veux te voir. Avant l’ouverture des bureaux. Dans mon bureau.— J’arrive.Elle raccrocha, fixa le téléphone un instant, puis se leva pour se passer un peu d’eau sur le visage. Elle se regarda dans le miroir de la salle d’eau, et pour la première fois depuis des semaines, elle ne détourna pas les yeux. La femme qui la fixait était brisée, mais debout.Q
Chapitre 49 : Le cri muetLe penthouse était vide, silencieux comme une tombe. Yassir était reparti, après lui avoir laissé les photos, après lui avoir dit qu'il ne pouvait rien faire si elle continuait à mentir. Il avait claqué la porte, et le bruit s'était répercuté dans les pièces immenses, comme un couperet. Prunelle était restée assise sur le canapé, les photographies éparpillées autour d'elle, les yeux secs, le corps en état de choc.Elle attendit. Elle ne savait pas quoi. Peut-être un message de Gérald, un appel, un signe. Mais le téléphone resta muet. Elle regarda l'écran, espérant malgré elle, puis le reposa, écœurée. Elle n'était même pas capable de savoir si elle voulait qu'il appelle ou qu'il disparaisse.Elle se leva, traversa le salon, monta l'escalier de marbre. Chaque pas résonnait, lourd, comme si elle traînait des chaînes. Dans la chambre, elle s'arrêta devant le grand miroir en pied, celui qui reflétait autrefois la reine de glace, sûre d'elle, invincible. Elle leva
Chapitre 48 : Le passé de GéraldVingt ans plus tôt, dans une petite ville de la banlieue lyonnaise, Gérald n’était encore que Tristan Moreau. Un garçon mince, trop sensible, qui écrivait des poèmes dans des cahiers à spirale et croyait que l’amour pouvait tout sauver. Il avait les cheveux en bataille, un sourire désarmant, et une fiancée du nom d’Élise.Élise était douce. Elle travaillait comme comptable dans une filiale logistique de Delacroix Industries, une tour grise où les salariés n’étaient que des numéros. Elle rentrait le soir, épuisée mais confiante, racontait à Tristan ses journées, les chiffres qu’elle alignait, les humiliations qu’elle subissait. Il l’écoutait, la serrait contre lui, lui promettait un avenir meilleur. Ils rêvaient d’un petit appartement, d’un enfant, d’une vie simple.Puis la filiale avait été restructurée. Un plan social, froidement exécuté. Des dizaines de licenciements, sans préavis, sans indemnités décentes. Élise avait reçu sa lettre un matin de nove
Chapitre 47 : La confrontation calculéeLe penthouse baignait dans un silence de plomb lorsque Yassir entra dans le salon, l’enveloppe kraft serrée sous le bras. Prunelle était assise sur le canapé, les pieds repliés sous elle, un verre de vin à peine entamé posé sur la table basse. Elle n’avait pas allumé le grand lustre, préférant la lumière tamisée d’une lampe d’appoint. Dehors, la pluie avait cessé, laissant derrière elle une odeur de bitume mouillé qui montait jusqu’à la terrasse.Elle leva les yeux vers lui, le visage marqué par des jours d’insomnie. Il s’arrêta à quelques pas, le regard fixe, la mâchoire serrée. Elle comprit immédiatement que quelque chose était grave. Yassir n’avait pas cette expression depuis des années, depuis l’époque où ils négociaient des contrats hostiles, où chaque mot pouvait faire basculer un empire.— Assieds-toi, dit-il d’une voix sans timbre.— Pourquoi ? demanda-t-elle, méfiante.— Assieds-toi, Prunelle.Elle obéit lentement, le cœur battant. Yass
Chapitre 46 : L’alerte de minuitLa nuit était noire et muette, à peine troublée par le bourdonnement lointain de la ville. Yassir se tenait dans son bureau du penthouse, les stores baissés, une seule lampe allumée. Il n’avait pas rejoint la chambre conjugale. Il n’y avait plus sa place depuis longtemps, et il ne tenait pas à croiser le regard de Prunelle, ce regard fuyant qui le rendait fou.Le téléphone sécurisé vibra sur le buvard. Un message du détective. Trois mots : « J’arrive. Maintenant. »Yassir hocha la tête, le visage fermé. Il savait ce que cela signifiait. L’homme qu’il avait engagé n’appelait jamais pour des banalités. S’il se déplaçait à minuit, c’est qu’il tenait enfin une preuve.La porte de service s’ouvrit doucement, et le détective entra sans bruit. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, trapu, le cheveu ras, les yeux gris comme la pluie. Il portait un blouson sombre et tenait une enveloppe kraft sous le bras. Yassir lui désigna un fauteuil, mais il resta de
Chapitre 45 : La clé USBL’appartement du vingtième arrondissement était silencieux, volets clos, lumière crue de la lampe de bureau découpant un cercle blanc sur la table. Gérald était assis, le dos droit, une cigarette se consumant dans un cendrier débordant. Devant lui, un ordinateur portable ouvert, un câble reliant l’appareil à une clé USB noire posée sur un mouchoir. Il travaillait depuis des heures, le visage concentré, les doigts volant sur le clavier.Il avait commencé par trier les photographies. Des dizaines, prises à différents moments, sous différents angles. Certaines volées à son insu dans les bureaux de la tour, d’autres extraites de la vidéosurveillance qu’il avait piratée, d’autres encore prises par lui-même lors de leurs nuits clandestines. Il les passa en revue, froidement, comme un greffier de l’enfer. Le visage de Prunelle y apparaissait sous toutes ses facettes : la présidente au port altier, la femme troublée dans le miroir des toilettes, l’amante offerte contr







