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Chapitre 6: L'entretien

Author: Songey
last update publish date: 2026-07-30 14:59:32

Prunelle crispa les doigts sur son stylo, cherchant à reprendre pied. Cet homme venait de dire « pour autre chose » comme on dépose une pièce sur un échiquier, sans hâte, sans forfanterie. Elle aurait dû le congédier sur-le-champ pour impertinence. Au lieu de quoi elle resta assise, le cœur battant trop vite, la bouche sèche.

— Expliquez-vous, monsieur Veyrac. Que voulez-vous dire par « autre chose » ?

Il ne se départit pas de son immobilité. Ses mains n'avaient pas bougé de ses cuisses, son dos restait droit, ses yeux sombres ne la lâchaient pas. Il répondit d'une voix égale, qui semblait ne connaître ni la précipitation ni le doute.

— Vous ne cherchez pas un secrétaire, Madame la Présidente. Vous cherchez une présence. Quelqu'un qui comprenne vos silences avant que vous ne les formuliez. Quelqu'un qui sache anticiper vos besoins sans que vous ayez à les exprimer. C'est ce que je fais. C'est ce que j'ai toujours fait.

Prunelle accusa le coup en silence. Il venait de mettre des mots sur ce qu'elle n'avait jamais osé s'avouer. Une présence. Pas un exécutant. Pas un subordonné. Une présence capable de combler le vide qu'elle traînait partout avec elle.

Elle se força à revenir au cadre professionnel, à cette grille d'évaluation qui lui servait de cuirasse.

— Vous avez travaillé trois ans dans une holding bordelaise, reprit-elle en parcourant le CV d'un air faussement détaché. Quel était votre rôle exact ?

— Officiellement, j'étais assistant de direction. Officieusement, je gérais les crises. Quand un fournisseur menaçait de rompre un contrat, on m'envoyait lui parler. Quand un concurrent lançait une OPA hostile, je préparais la riposte. Quand le président traversait une tempête médiatique, j'écrivais ses discours et je dormais sur le canapé de son bureau pendant une semaine.

Il s'interrompit une seconde, et pour la première fois, un sourire à peine esquissé adoucit ses traits. Ce n'était pas de la vanité. C'était de l'assurance tranquille, celle des gens qui connaissent leur valeur et n'ont pas besoin de la crier.

— Je ne sais pas faire grand-chose, Madame. Mais je sais lire les gens. Et je sais les protéger.

Protéger. Le mot frappa Prunelle au plexus. Elle qui n'avait jamais laissé personne s'approcher assez près pour la défendre, elle qui tenait le monde à distance par une muraille de glace, voilà qu'un inconnu en costume bon marché lui parlait de protection comme s'il s'agissait d'une évidence. Elle sentit une chaleur troublante irradier dans sa poitrine, et la réprima aussitôt.

— Vous avez conscience que ce poste exige une loyauté absolue ? attaqua-t-elle d'un ton plus sec qu'elle ne l'aurait voulu. Vous serez au cœur de décisions sensibles, exposé à des informations confidentielles. Avez-vous déjà trahi la confiance d'un employeur ?

Gérald Veyrac ne cilla pas. Son regard ne vacilla pas d'un millimètre.

— Jamais, Madame. La loyauté est une chose que je ne négocie pas.

Il y eut un silence. Prunelle chercha une faille dans son expression, un tic, un battement de cils qui aurait trahi le mensonge. Elle ne trouva rien. Pire, elle eut l'impression que c'était elle qui passait l'entretien, que chaque question qu'elle posait servait à remplir une grille d'évaluation dont il était le seul à détenir les clés.

Elle changea de stratégie. Elle voulait le déstabiliser, voir ce qui se cachait sous ce calme imperturbable.

— Vous êtes célibataire, monsieur Veyrac ?

La question claqua dans la pièce. Personnelle, inattendue, à la limite de l'acceptable. Gérald haussa un sourcil, presque amusé.

— Je le suis, oui.

— Pas d'attaches ? Pas de famille ?

— Personne.

Il avait répondu sans hésiter, mais une ombre était passée dans ses prunelles. Une ombre si brève que Prunelle faillit la manquer. Quelque chose de douloureux, d'enfoui, qui venait de remonter à la surface et de disparaître aussitôt. Elle en eut la certitude soudaine : cet homme portait une blessure. Une blessure ancienne, qu'il cachait sous des couches de maîtrise.

Elle aurait dû éprouver de la méfiance. Elle éprouva de la curiosité. Et c'était bien pire.

— Très bien, dit-elle en reposant son stylo. J'ai posé toutes mes questions. À votre tour, si vous en avez.

C'était un piège. Elle le savait. Lui aussi. Un candidat ordinaire aurait bredouillé une interrogation polie sur les missions ou les perspectives. Gérald Veyrac, lui, inclina la tête et laissa s'étirer un silence lourd avant de parler.

— Une seule question, Madame la Présidente. Pourquoi avez-vous peur ?

Le monde s'arrêta. Les climatiseurs, les ascenseurs, les rumeurs de la tour : tout se tut. Prunelle entendit son propre sang battre contre ses tempes. Il avait posé cette question d'une voix douce, presque tendre, et pourtant elle la transperça comme une lame. Pourquoi avez-vous peur ? Personne ne lui avait jamais demandé cela. Personne n'avait jamais osé.

Elle voulut répondre, le remettre à sa place, nier avec froideur. Mais les mots ne vinrent pas. Elle resta figée, les doigts crispés sur l'accoudoir de son fauteuil, et elle sentit une chose inouïe, une chose qui ne lui était pas arrivée depuis des années : elle sentit ses yeux la piquer.

Alors, pour la première fois de sa vie, Prunelle Delacroix détourna le regard la première. Elle tourna la tête vers la baie vitrée, vers la ligne grise de l'horizon, et elle sut, avec une clarté dévastatrice, que tout était déjà en train de basculer.

Quand elle revint à lui, il n'avait pas bougé. Il la regardait toujours. Mais cette fois, il ne souriait pas. Il attendait.

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