Masuk— NathanielJe le vois. Enfin. Pour de vrai. Pas en le croisant dans un hall, pas en lui serrant la main comme à un étranger. Là, dans cette chambre, avec le soleil de l'après-midi qui traverse les petits carreaux, je vois mon fils.Et mon fils me voit.Il est derrière Arabella, sa tête dépasse à peine de son épaule, et il me regarde avec des yeux immenses. Des yeux bruns, dorés au centre, avec des cils longs. Mes yeux. J'ai vu ces yeux dans un miroir, toute ma vie, et je les vois maintenant dans le visage d'un enfant de treize ans.— Bonjour, William.Ma voix est bizarre. Elle tremble. Je ne me souviens pas de la dernière fois où ma voix a tremblé.Il ne répond pas. Il regarde Arabella, il lui parle à l'oreille, et Arabella hoche la tête, elle lui dit quelque chose, et il la regarde de nouveau, et il regarde moi.— Bonjour.Sa voix est petite. Une voix de garçon qui n'a pas encore mué. Une voix qui pourrait être celle de n'importe quel enfa
— ArabellaLa gare d'Édimbourg est noire de suie et de gens. Nous prenons un fiacre, et le fiacre monte, monte, le long de rues pentues et grises, entre des maisons en pierre qui me rappellent Brighton, sauf que le ciel ici est plus bas et plus lourd. Nathaniel regarde par la vitre, sa main posée sur la poignée comme s'il voulait descendre avant l'arrivée, et je dois poser ma main sur son bras.— Attends. Laisse-moi faire.— Je n'ai rien dit.— Tu n'as rien dit, mais tu es prêt à sauter du fiacre.Il se force à sourire. C'est un mauvais sourire, un sourire de bois, mais c'est un sourire quand même.La maison est au bout d'une rue qui s'arrête contre un mur de pierre. C'est un cottage, avec un toit d'ardoise et des fenêtres à petits carreaux, et devant, un jardinet qui sent la terre mouillée et le romarin. Je connais ce jardinet. J'ai joué avec William dans ce jardinet. J'ai bu du thé dans cette cuisine. J'ai pleuré dans cette maison.— C'est là.
— NathanielLe train sent le charbon et le velours usé. Nous sommes dans un compartiment de première classe, seuls, la portière fermée, et entre nous il y a la petite table en acajou, la lampe vissée au mur, et un silence qui pèse plus lourd que tout ce que nous pourrions dire. Arabella regarde par la fenêtre. Les champs défilent, verts, gris, mouillés, et je regarde Arabella.Elle a mis un manteau sombre, un chapeau à voilette qu'elle n'a pas relevée, et ses mains sont croisées sur son sac. Elle n'a pas mangé. Elle n'a pas bu. Elle n'a pas dit un mot depuis la gare.Moi non plus.Je fais défiler dans ma tête tout ce que je pourrais lui dire. Je pourrais lui demander comment était William bébé, s'il dormait la nuit, s'il avait des coliques, s'il souriait. Je pourrais lui demander à quel âge il a marché, à quel âge il a parlé, quel a été son premier mot. Je pourrais lui demander ce qu'il aime manger, ce qu'il déteste, s'il a des amis, s'il est bon à l'école,
— Arabella Il me réveille à six heures du matin. Les rideaux sont encore tirés, la chambre est grise, et il est assis au bord du lit, habillé, sa valise à ses pieds. Je ne l'ai pas entendu entrer. Je ne l'ai pas entendu dormir. Je ne sais pas s'il a dormi. — On part aujourd'hui. Je me redresse, les draps collés à ma peau, la bouche pâteuse. — Quoi ? — William. Il est à Édimbourg, chez la nourrice. Tu m'as dit qu'elle s'appelait Mrs. MacLeod. Tu m'as dit qu'elle habitait une maison sur une colline, derrière l'église. On part aujourd'hui. — Nathaniel, écoute-moi… — Non. C'est toi qui vas m'écouter. Une fois. Une seule fois. J'ai attendu. J'ai attendu hier soir, j'ai attendu toute la nuit, j'ai attendu en regardant le plafond et en me répétant que tu avais tes raisons. Mais ce matin, je me suis levé, et j'ai compris que je ne pouvais pas attendre une heure de plus. Pas une heure. Je veux voir mon fils
— NathanielElle est par terre. Par terre, dans son couloir, avec sa robe remontée et ses mains ouvertes, et je devrais m'agenouiller, la relever, la prendre dans mes bras, mais je n'y arrive pas. Mes jambes ne veulent pas. Mes mains ne veulent pas. Tout mon corps est une seule chose dure, une seule chose qui crie sans bruit.William est mon fils.Les mots tournent dans ma tête comme des chevaux dans un manège. William est mon fils. Le gamin aux cheveux bruns, le gamin qui m'a regardé avec ses yeux méfiants, le gamin qui m'a dit « merci pour le thé, monsieur » avec une voix polie et fêlée, c'est mon fils.— Quand ?Ma voix ne ressemble plus à ma voix. Elle vient de loin, d'un endroit que je ne connaissais pas.— Quand est-ce arrivé ?Elle lève les yeux. Ses yeux sont rouges, ses cils collés, mais elle me répond, et c'est déjà un miracle.— Il y a quatorze ans. L'été où je donnais des leçons à la fille des Ashby. Brighton. Il y avait une fête
— ArabellaLa porte du bureau est encore vibrante derrière moi quand les mots remontent, et je les sens qui poussent, qui forcent, qui cognent contre mes dents serrées. Je m'appuie contre le mur du couloir, les deux paumes à plat sur le papier peint, et je respire par la bouche comme une femme qui accouche. Le papier peint est vieux, gondolé par endroits, et sous mes doigts je sens les petites cloques de la colle qui a séché il y a vingt ans. Je compte les cloques. Une. Deux. Trois. Quatre. Ça ne marche pas. Rien ne marche.— Arabella ?La voix de Nathaniel traverse la porte. Il n'est pas en colère. C'est pire. Il a cette voix d'homme qui vient de recevoir un coup et qui ne sait pas encore s'il doit tomber. Je l'entends se lever, sa chaise qui racle le parquet, ses pas qui s'approchent.— Arabella, tu es là ?Je ne réponds pas. Mes doigts s'enfoncent dans le papier peint, et un petit morceau se détache, reste collé à mon ongle. Je le regarde comme si c'







