Se connecter— ArabellaJe rentre épuisée, lessivée, vidée, le train a du retard, les correspondances ont été compliquées, et je n'ai pas dormi, je n'ai pas mangé, je n'ai pensé qu'à William, à ses yeux, à son rire, à ses bras autour de mon cou, et maintenant je suis là, dans cette maison qui n'est pas la mienne, face à cet homme qui n'est pas le père de mon fils, et je dois sourire, je dois mentir, je dois faire comme si tout allait bien, comme si je revenais d'un voyage ordinaire, d'une visite à une cousine imaginaire, d'une obligation familiale inventée de toutes piècesIl est dans le salon, assis dans le fauteuil, un livre à la main, et il lève à peine les yeux quand j'entre, et je me demande s'il sait, s'il a deviné, s'il m'a suivie, et cette idée me glace, me glace plus que le froid du train, plus que la fatigue, plus que tout, parce que si Nathaniel sait, alors tout est fini, tout est perdu, tout s'écroule, et je ne peux pas, je ne peux pas perdre William, je ne peux pas
— NathanielJe la vois, je la vois avec lui, avec cet enfant, et je ne peux pas m'empêcher de regarder, même si je sais que je ne devrais pas, même si je sais que c'est mal, même si je sais que je vais souffrir, et je souffre, je souffre comme jamais, parce que je vois quelque chose que je n'ai jamais vu, quelque chose que je n'aurais jamais imaginé, quelque chose qui me brise et qui m'émerveille en même tempsElle est heureuse, elle est radieuse, elle est transformée, et cette femme-là je ne la connais pas, cette femme-là n'est pas celle qui partage mon lit, celle qui me sourit le matin, celle qui me ment avec tant de facilité, cette femme-là est une autre, une mère, une vraie, une qui aime, une qui donne, une qui vit, et je me demande si je l'ai jamais vue comme ça, si elle a jamais été comme ça avec moi, et la réponse est non, la réponse est jamais, et cette réponse me déchire, me déchire parce qu'elle me dit que je ne suis pas celui qui la rend heureuse, que je
— Nathaniel Je rentre à Londres avant elle, je prends le train de nuit, je m'installe dans un wagon vide, et je regarde défiler la campagne écossaise, les collines, les lochs, les moutons, et je me dis que c'est beau, que c'est calme, que c'est tout ce que ma vie n'est pas, et je me demande pourquoi elle a choisi Édimbourg, pourquoi ce lieu, pourquoi cette ville, est-ce que c'est là que vit le père, est-ce que c'est là qu'elle a caché son secret, et cette question me ronge, me ronge comme toutes les autres, me ronge comme cette obsession qui ne me lâche plus J'arrive à Londres au petit matin, je rentre à la maison, je prends une douche, je m'habille, je vais au bureau, et je fais comme si de rien n'était, je fais comme si je n'avais pas vu ce que j'ai vu, je fais comme si je ne savais pas ce que je sais, et c'est peut-être la chose la plus difficile que j'aie jamais faite, parce que je dois sourire, je dois parler, je dois travailler, alors que to
— ArabellaLe parc est presque vide à cette heure, quelques joggeurs matinaux, quelques mères avec des poussettes, quelques vieillards sur les bancs, et moi je suis là, assise sur un banc, William sur mes genoux, et je le serre, je le serre tellement fort qu'il proteste, qu'il rit, qu'il me dit maman tu m'étouffes, et je ris, je ris pour la première fois depuis des semaines, un vrai rire, un rire qui vient du ventre, un rire qui me libère, et je l'embrasse, je l'embrasse partout, sur le front, sur les joues, sur le nez, sur les mains, et il gigote, il se débat, il crie de joie, et Madame Roux nous regarde avec un sourire triste, un sourire qui dit tout ce qu'elle ne peut pas dire, tout ce qu'elle a vu, tout ce qu'elle a compris, et moi je ne veux pas penser à ça, je ne veux pas penser à la séparation, je ne veux pas penser au retour, je veux juste vivre cet instant, ce moment volé, ce bonheur fragile, ce bonheur interdit— Maman, tu restes combien de temps— Pa
— NathanielMcAllister m'appelle à dix-neuf heures, sa voix est calme, professionnelle, il me dit que Madame Blackwood a pris le train de nuit pour Édimbourg, qu'elle est partie seule, qu'elle a pris un billet en son nom, ce qui est étrange pour quelqu'un qui veut se cacher, et cette information me frappe comme un poing dans l'estomac, Édimbourg, pourquoi Édimbourg, qu'est-ce qu'il y a à Édimbourg, et je sens la jalousie monter, la jalousie et la colère, parce que si elle va à Édimbourg c'est pour voir quelqu'un, c'est pour retrouver cet homme, ce père, cet amant peut-être, et cette idée me rend fou, cette idée que ma femme ait un autre homme dans une autre ville, qu'elle m'ait menti sur toute la ligne, qu'elle m'ait pris pour un imbécile pendant tout ce tempsJe dis à McAllister de ne pas la perdre de vue, de la suivre, de me dire tout ce qu'elle fait, où elle va, qui elle voit, et je raccroche, et je reste là, dans mon bureau, à regarder le mur, à serrer les poin
— Arabella Le train de nuit pour Édimbourg part à vingt-deux heures quarante-sept, et je suis là, sur le quai, mon manteau trop léger pour la saison, mon sac trop lourd pour une seule nuit, et je regarde les rails qui brillent sous les lampes comme deux serpents paralysés, et je me dis que c'est peut-être la dernière fois, que je vais peut-être me faire prendre, que tout peut s'arrêter ce soir, mais je monte quand même, je trouve ma place, je m'assois contre la vitre, et je laisse la ville défiler, s'éloigner, disparaître, et avec elle Nathaniel, la maison, les mensonges, tout ce que j'ai construit et que je suis en train de laisser derrière moi chaque fois que je fais ce voyage Le wagon est presque vide, quelques hommes d'affaires fatigués, une femme avec un bébé qui pleure, un vieux couple qui parle à voix basse, et moi je suis seule avec mes pensées, seule avec ma peur, seule avec cette certitude que je fais ce qu'il faut même si ça me tue, et







