LOGIN— Nathaniel La photo glisse entre mes doigts, je la tiens par un coin, et je ne peux plus m'arrêter de la regarder, ce petit visage, ce menton, cette fossette au coin de la joue droite, cette fossette que je connais, que j'ai vue dans les albums de famille, que ma mère me montrait en riant quand j'étais enfant, et je me lève, je marche jusqu'à l'armoire, j'ouvre le tiroir du bas, je sors l'album relié de cuir, je l'ouvre sur mes genoux, et je cherche, je cherche la photo de moi au même âge, cinq ans, six ans peut-être, et je la trouve, et je la pose à côté de celle de William, et je reste là, à genoux sur le tapis, les deux photos devant moi, et je ne respire plus C'est le même enfant, c'est exactement le même enfant, les mêmes yeux gris, la même courbe du sourcil, le même nez un peu fort à la base, la même bouche, et cette fossette, cette fossette maudite qui n'aurait jamais dû exister ailleurs que dans ma famille, et je passe l
— NathanielJe reste assis dans le fauteuil, les photos étalées sur mes genoux, et je les regarde encore et encore, je les regarde comme si je pouvais y entrer, comme si je pouvais toucher cet enfant, comme si je pouvais lui parler, et je me dis que c'est mon fils, que c'est mon sang, que c'est ma chair, et que je ne l'ai jamais vu, jamais touché, jamais aimé, et cette idée me tue, me tue à petit feu, me tue comme un poison lentJe prends une photo, une seule, la plus récente peut-être, celle où William est assis sur un banc, dans un parc, et il regarde l'objectif, il me regarde, moi, son père, et je vois ses yeux, ses yeux gris acier, ses yeux qui sont mes yeux, et je me dis que c'est fou, que c'est incroyable, que c'est miraculeux, et que c'est en même temps la chose la plus cruelle que j'aie jamais vécueCes yeux, je les connais, je les ai vus chaque matin dans le miroir, je les ai vus dans les yeux de ma mère, je les ai vus dans les yeux de mon père, et je
— NathanielJe n'ai pas dormi, je n'ai pas fermé l'œil, je tourne en rond dans la maison depuis des heures, et je me dis que je dois savoir, que je dois comprendre, que je dois trouver la vérité, et que je ne peux plus attendre, que je ne peux plus faire semblant, que je ne peux plus vivre dans le douteAlors je monte dans la chambre d'Arabella, elle est sortie, elle est chez le coiffeur, elle ne rentrera pas avant des heures, et j'ai le temps, j'ai tout le temps, et je commence à fouiller, je commence par les tiroirs, les armoires, les étagères, je cherche des lettres, des papiers, des photos, des indices, et je ne trouve rien, rien de suspect, rien d'anormal, et je me dis que je me suis trompé, qu'elle n'a rien caché, qu'elle n'a rien laissé, et puis je vois la lame de parquet, une lame qui n'est pas tout à fait à sa place, une lame qui dépasse un peu, une lame qui semble avoir été soulevée, et je m'approche, je m'agenouille, je soulève la lame, et je vois les ph
— ArabellaLe facteur passe à onze heures, je le guette depuis la fenêtre de ma chambre, je le vois arriver, je le vois glisser les lettres dans la boîte, et je descends, je descends à pas rapides, à pas pressés, et je sors, je marche jusqu'à la boîte, j'ouvre, je prends les lettres, et je feuillette, je cherche, je trouve, une enveloppe épaisse, une enveloppe que je reconnais, une enveloppe qui vient d'Édimbourg, et mon cœur s'arrête, mon cœur explose, mon cœur se remet à battre, et je rentre vite, vite, vite, je monte dans ma chambre, je ferme la porte à clé, je m'assois sur le lit, et j'ouvre l'enveloppe, mes mains tremblent, mes doigts tremblent, tout tremble, et je sors les photos, les photos de William, les photos de mon fils, et je les regarde, je les regarde une à une, et je pleure, je pleure de joie, je pleure de douleur, je pleure de toutLe voilà, mon William, mon petit, mon trésor, il est là, sur ces photos, il court, il saute, il rit, il joue, il vit,
— NathanielJe la regarde depuis le seuil du salon, elle est assise sur le canapé, un livre ouvert sur les genoux, mais elle ne lit pas, elle fixe le vide, elle fixe le mur, elle fixe rien, et je me dis qu'elle n'est plus la même, qu'elle a changé, qu'elle est devenue une ombre, un fantôme, une coquille vide, et je me demande ce qui s'est passé, ce qui l'a brisée, ce qui l'a éteinte, et je me dis que je le sais peut-être, que je le devine, que je le comprends, mais je ne veux pas l'admettre, je ne veux pas le reconnaître, je ne veux pas voir la vérité en faceElle ne sort plus, elle ne prend plus le train, elle ne voyage plus, elle reste à la maison, elle reste dans sa chambre, elle reste dans son silence, et je me dis que c'est étrange, que c'est suspect, que c'est anormal, parce qu'une femme qui a un enfant ne peut pas abandonner cet enfant du jour au lendemain, parce qu'une mère ne peut pas cesser d'aimer son fils, parce qu'une mère ne peut pas renoncer comme ça, sans raison, sans
— Arabella Je regarde le calendrier, je compte les jours, je compte les semaines, et je me dis que je ne peux plus, que je ne peux plus prendre le train, que je ne peux plus traverser l'Angleterre, que je ne peux plus risquer d'être vue, d'être suivie, d'être démasquée, parce que Nathaniel est trop suspicieux, parce que Nathaniel pose trop de questions, parce que Nathaniel finira par savoir, et que ce jour-là tout s'écroulera, tout s'effondrera, tout sera perdu Alors je prends une décision, une décision qui me déchire, une décision qui me tue, mais une décision nécessaire, une décision inévitable : je ne retournerai plus à Édimbourg, je n'irai plus voir William, je ne le prendrai plus dans mes bras, je ne l'embrasserai plus, je ne l'entendrai plus rire, et cette idée me brise, me brise comme rien ne m'a jamais brisée, mais je dois le faire, je dois le faire pour lui, pour le protéger, pour le garder en vie, parce que si Nathaniel découvre son existence il pourrait le prendre, il po







