FAZER LOGINAlysson Les contractions commencent un soir de novembre, pendant que la pluie bat les collines, et la première chose que je pense, stupide, absurde, la première chose qui me traverse, c'est : bien sûr qu'il choisit une nuit de tempête, c'est de famille. La deuxième chose que je pense, c'est Dorian. Il est là en quatre secondes. Il n'a pas dormi correctement depuis deux semaines, il dormait par tranches, une oreille ouverte, et le lien n'a même pas eu besoin de crier, une pulsation a suffi, et il est là, et je vois dans ses yeux que l'Alpha qui a tenu des meutes et des guerres est terrifié comme un garçon, et bizarrement, ça m'apaise. Sa peur me donne de la force. Quelqu'un doit être calme, et puisque lui ne peut pas, ce sera moi. — Elena, dis-je. Inès. Dans cet ordre. Et respire, Dorian. Tu respires ou je t'envoie dans le couloir. Il respire. Elena arrive avec ses guérisseuses,
DorianAlysson me le dit un mardi soir, dans la cuisine, pendant que je fais griller du pain, parce que les grandes nouvelles choisissent toujours les cuisines et les mardis.— Je suis enceinte, dit-elle.Elle le dit comme ça, en beurrant sa tartine, avec une tranquillité absolue, et je reste planté là, la spatule à la main, le pain qui commence à brûler, et mon cerveau tourne en rond comme un loup qui a perdu la piste.— Tu es..., dis-je.— Enceinte. Six semaines. J'ai fait trois tests, je suis médecin, je sais lire trois tests.La spatule tombe. Je la ramasse. Je la repose. Je la ramasse encore. Alysson me regarde faire avec ce sourire qu'elle a quand elle me trouve ridicule et qu'elle m'aime quand même, et je finis par poser la spatule, par la prendre dans mes bras, par la serrer contre moi sans mots, parce qu'il n'y a pas de mots, pas dans ma langue, pas dans aucune.La nouvelle se répand comme une traînée
Balthazar L'exil, c'est une pièce sans fenêtre qu'on porte en soi. J'ai passé des mois dans une cabane des Cévennes, à regarder la pluie, à ne parler à personne, à tourner les mêmes pensées comme un vieux moulin tourne sans grain. Puis la lettre de Dorian est arrivée. Pas une convocation. Une lettre. Écrite de sa main. Je l'ai lue quarante fois. Il ne me pardonnait pas, il ne me rappelait pas, il me disait simplement : la meute se reconstruit, l'avenir est en marche, et l'avenir a besoin de tous ceux qui ont de la mémoire. Viens voir. Juge par toi-même. Alors je suis revenu. Le manoir n'a pas changé, et il a tout changé. Il y a des enfants qui courent dans la cour, des enfants des meutes vassales venues s'installer après la guerre, et il y a des odeurs nouvelles, des cuisines qui sentent le café humain mêlé aux odeurs de toujours, et sur le perron, elle est là. L'humaine. Alysson. Elle porte un tablier taché
Alysson et DorianDorianLa vidéo. Je croyais qu'on pouvait tuer une vidéo comme on tue un ennemi, avec des griffes, avec de la force, avec un coup bien placé. J'ai appris que non. Une vidéo, ça ne meurt pas. Ça se cache, ça se copie, ça dort dans des serveurs que personne ne contrôle, ça attend.Marius et moi passons trois semaines à cartographier la chose. Trois semaines pendant lesquelles je découvre un monde que je ne connaissais pas, ce monde-là, celui des plateformes, des hébergeurs, des copies qui se multiplient comme des hydres. La version officielle, celle qui a circulé à la faculté, nous la retrouvons vite. Six hébergeurs l'avaient encore. Six lettres recommandées du Conseil de la meute, ces lettres que nous n'envoyons presque jamais parce qu'elles portent un poids que les administrations humaines ont appris à reconnaître sans le comprendre, et les six versions disparaissent en une semaine.Les copies privées, c'est une autre h
AlyssonQuand la cérémonie s'achève et que les feux descendent la colline, Dorian se tourne vers moi, et il y a dans ses yeux dorés une lueur que je n'ai jamais vue, sauvage, joyeuse, presque enfantine.— Tu viens ? dit-il.— Où ça ?— Courir.Je n'ai pas le temps de répondre. Il me prend la main, et nous descendons la colline en courant, et la meute nous suit, une vague de rires et de cris, et à la lisière de la forêt, tout autour de moi, les corps se transforment, les vêtements tombent, les loups surgissent, gris, fauves, noirs, et Dorian se transforme à côté de moi, immense, argent et nuit, et il se baisse, il se baisse devant moi, et je comprends, et je grimpe sur son dos, et mes doigts s'enfoncent dans sa fourrure épaisse, et nous partons.La forêt de nuit, je ne l'avais jamais connue. Je croyais la connaître, la forêt, par ces mois au manoir, par mes promenades, par mes courses à l'aube. Mais je ne la connaissais
AlyssonC'est un mardi matin ordinaire que ça m'arrive, parce que les grandes révolutions intérieures choisissent toujours les mardis matins ordinaires, jamais les nuits de tempête.Je suis dans l'infirmerie, seule, en train de ranger les flacons qu'Elena a laissés en désordre, et le lien pulse dans ma poitrine comme toujours, ce second battement que je ne remarque même plus, et soudain je m'arrête, un flacon à la main, parce qu'une pensée vient de se poser là, entière, évidente, comme si elle avait toujours attendu dans un coin de ma tête que je finisse de m'agiter pour se laisser regarder.Je ne suis plus liée par la contrainte.Depuis le début, le lien était une cage. Un accident. Une chose qui m'était arrivée dans une ruelle, comme une maladie qu'on attrape, comme un toit qui vous tombe dessus. J'ai passé des mois à le mesurer, le craindre, le négocier, le subir. Même quand je l'aimais déjà, lui, même quand je l'avais choisi, il rest







