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Les Initiales

Author: ELISE MOREAU
last update Petsa ng paglalathala: 2026-08-06 19:59:42

La salle de réunion sentait le carton humide et le café froid de la veille, personne n'ayant pensé à vider la corbeille depuis que Camille avait commencé à y passer ses après-midi. Elle avait fini par apporter sa propre lampe de bureau — l'éclairage du plafond, trop dur, trop blanc, lui donnait mal à la tête au bout de deux heures — et c'est sous cette lumière-là, plus chaude, plus étroite, qu'elle remonta enfin le fil jusqu'au bout.

Le nom de la société-écran menait à un cabinet d'expertise-comptable dissous en 2019, et le cabinet d'expertise-comptable menait à un seul actionnaire dont les initiales figuraient sur trois documents qu'elle étala sur la table comme les pièces d'un jeu qu'elle commençait tout juste à comprendre.

M.F.

Elle relut les initiales une quatrième fois, cherchant une autre explication, un autre nom qui commencerait par ces lettres-là dans ce contexte-là. Il n'y en avait pas.

Marc Fontaine avait signé l'autorisation des honoraires de restructuration versés à Bellamy Grant Associates.

Pas Élodie. Pas le père d'Adrien, mort depuis longtemps et dont le nom apparaissait sur presque tous les autres documents de cette année-là. Fontaine. L'homme qui lui avait tendu ce fil-là lui-même, qui l'avait regardée dans les yeux et lui avait dit de tirer dessus, savait exactement où il menait parce qu'il l'avait posé de ses propres mains.

Camille resta assise longtemps avec ce fait-là, essayant de comprendre pourquoi un homme donnerait volontairement à quelqu'un les moyens de découvrir sa propre culpabilité.

Deux réponses lui vinrent, et aucune ne la rassurait. Soit il pensait que la piste s'arrêterait avant d'arriver jusqu'à lui — un calcul qui avait échoué, maintenant que trois documents portaient ses initiales. Soit il voulait être découvert, d'une manière détournée, parce que la culpabilité qu'elle avait vue dans ses yeux à l'archive n'était pas de la prudence. C'était du poids. Le genre de poids qu'un homme porte pendant huit ans et qu'il finit par vouloir déposer, même s'il n'a pas le courage de le faire lui-même.

Elle repensa à la première fois qu'elle l'avait vu, descendant de l'ascenseur pour l'accueillir dans le hall, gris aux tempes, l'air de vouloir être ailleurs. Elle avait pris ça pour de l'ennui. C'était de la fatigue. Huit ans de fatigue, portée dans un costume trois pièces, assis à un conseil d'administration où personne ne savait ce qu'il avait fait, ou peut-être que si — peut-être qu'Élodie le savait très bien, et que c'était exactement pour ça qu'il était toujours là, sur ce conseil, à cette table, utile précisément parce qu'il pouvait être tenu.

Elle photographia les trois documents, un par un, les mains parfaitement stables cette fois, plus stables qu'elles ne l'avaient été depuis la mort de son père. Il y avait quelque chose de presque paisible dans le fait d'avoir enfin un nom entier plutôt qu'un fantôme. Un nom entier, pensa-t-elle, se corrige. On peut le confronter. Un fantôme, on ne peut que le fuir.

Elle ne savait pas encore ce qu'elle allait faire de cette information. Elle savait seulement qu'elle ne pouvait pas la garder seule beaucoup plus longtemps — pas avec Fontaine qui savait qu'elle savait, pas avec Élodie qui la surveillait déjà, pas avec Adrien qui lui avait promis de ne jamais lui prendre cette vérité-là mais qui allait, tôt ou tard, devoir l'entendre de sa bouche à elle plutôt que de la découvrir seul.

Elle rangea les cartons, referma les boîtes avec un soin presque cérémonial, comme si elles contenaient encore quelque chose de vivant. Elle glissa le dossier dans son sac, contre sa poitrine, plus près d'elle qu'elle ne l'avait tenu depuis le premier jour.

En sortant de la salle de réunion, elle croisa Fontaine dans le couloir, comme s'il l'attendait, comme s'il avait toujours su que ce jour viendrait.

« Vous avez trouvé, » dit-il. Ce n'était pas une question.

« J'ai trouvé vos initiales. »

Il ne nia rien. C'était pire, d'une certaine manière, que s'il avait menti — la façon dont il se contenta de hocher lentement la tête, comme un homme qui pose enfin quelque chose qu'il portait depuis trop longtemps.

« Pas ici, » dit-il, à voix basse, les yeux glissant vers les caméras au plafond du couloir. « Il y a un café rue Vaneau. Demain, dix-neuf heures. Je vous dirai tout ce que je sais, à une condition. »

« Laquelle. »

« Que vous laissiez votre mari en dehors de cette conversation jusqu'à ce que vous ayez entendu toute l'histoire. » Fontaine la regarda avec une intensité qu'elle ne lui avait jamais vue. « Ce n'est pas pour me protéger. C'est parce qu'il y a des parties de cette histoire qui vont le blesser d'une manière que je ne veux pas voir se produire dans un couloir de bureau. »

« Et si je refuse la condition ? »

« Alors vous ne saurez jamais tout, et vous devrez vous contenter d'initiales sur trois documents pour le reste de votre vie. » Il n'y avait aucune menace dans sa voix, seulement une fatigue qui semblait plus vieille que lui. « C'est votre choix. Mais je pense que vous êtes une femme qui préfère toujours l'histoire entière. »

Elle pensa à Sabine, qui lui aurait dit d'attendre, d'appeler un avocat, de ne rien faire seule dans un café avec un homme dont elle venait de découvrir qu'il avait menti pendant huit ans. Elle pensa à Adrien, qui lui aurait probablement dit la même chose, avec en plus cette inquiétude particulière qu'il ne savait pas encore cacher complètement quand il s'agissait d'elle.

Elle n'appela ni l'un ni l'autre. Elle sortit son téléphone, ouvrit son agenda, et nota le rendez-vous comme n'importe quel autre : Rue Vaneau, 19h. Rien qui laisserait deviner, à quiconque tomberait dessus, qu'elle s'apprêtait peut-être à apprendre pourquoi son père avait tout perdu.

Le lendemain matin, elle relut les trois documents une dernière fois avant de les ranger dans une enveloppe qu'elle glissa au fond de son sac, sous son porte-monnaie, là où personne ne penserait à chercher. Le café rue Vaneau n'était qu'à quinze minutes à pied de l'appartement. Elle avait le temps de changer d'avis douze fois avant d'y arriver, et elle savait déjà qu'elle ne le ferait pas.

Il s'éloigna avant qu'elle ne puisse répondre, et Camille resta debout, seule dans le couloir, un dossier serré contre elle et un rendez-vous le lendemain soir qui allait, elle le sentait déjà, changer tout ce qu'elle croyait savoir.

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