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Le Gala

Auteur: ELISE MOREAU
last update Date de publication: 2026-08-06 19:58:55

Le carton d'invitation disait GALA ANNUEL SOLENNE — TENUE DE SOIRÉE EXIGÉE, et Camille le tenait comme une convocation plutôt qu'une invitation, ce qui, songea-t-elle, revenait probablement au même dans cette famille.

« Vous n'êtes pas obligée de sourire toute la soirée, » dit Adrien, ajustant sa manchette dans le miroir de l'entrée pendant qu'elle enfilait ses boucles d'oreilles. « Juste assez pour que personne ne pose de questions. »

« Je sais sourire. »

« Je n'en doute pas. Je dis simplement que ce soir, ce n'est pas votre visage honnête qu'on attend de vous. C'est votre visage de représentation. »

« Et le vôtre ? »

Il se tourna vers elle, et pendant un instant, quelque chose dans son expression n'avait rien de calculé — plus proche d'un homme qui se préparait à un combat qu'il menait depuis des années et qui commençait, à peine, à en ressentir le poids. « Le mien est le même depuis huit ans. On s'habitue. »

La salle de bal occupait le rez-de-chaussée d'un hôtel particulier que la famille possédait depuis trois générations, lustres, marbre, un orchestre qui jouait quelque chose d'assez discret pour ne jamais couvrir une conversation d'affaires. Camille reconnut certains visages des journaux économiques qu'elle avait lus ces trois derniers jours — administrateurs, investisseurs, deux ministres qu'elle n'aurait jamais imaginé croiser dans une salle avant cette semaine.

Élodie les attendait près de l'entrée, robe sombre, sourire parfaitement calibré pour la distance à laquelle il fallait qu'il porte. « Les voilà. Le couple du moment. »

« Mère. »

« Camille. » Élodie prit ses deux mains, un geste théâtral que Camille comprit instantanément n'être destiné à personne dans cette pièce sauf aux gens qui regardaient. « Vous êtes ravissante. Cette robe vous va à merveille. »

« Merci. »

« Venez. Il y a des gens qui meurent d'envie de vous rencontrer. »

La soirée se déroula ainsi — une série de présentations, de mains serrées, de questions posées avec un sourire et une réponse déjà prévue avant même qu'elles ne soient terminées. Camille apprit vite le rythme de la chose : sourire, hocher la tête, laisser Adrien répondre aux questions financières, répondre elle-même aux questions personnelles avec juste assez de vérité pour que ça sonne vrai sans jamais donner ce qu'on ne lui avait pas demandé.

« Comment vous êtes-vous rencontrés ? » demanda une femme dont Camille ne retint pas le nom, diamants aux oreilles, sourire de journaliste mondaine.

« Par affaires, » dit Camille, avant qu'Adrien ne puisse répondre. « Ça s'est transformé en autre chose assez vite. »

« Comme c'est romantique. »

« Comme c'est vrai, » dit Adrien, et posa sa main dans le bas du dos de Camille, un geste si naturel que même elle mit une seconde à se rappeler qu'il faisait partie de la représentation.

Ils s'éloignèrent vers le buffet, hors de portée d'oreille, et Camille sentit l'épaule d'Adrien se détendre légèrement contre la sienne, comme un homme qui posait un poids qu'il portait depuis le début de la soirée.

« Vous êtes douée pour ça, » dit-il.

« J'ai eu de la pratique. Huit ans à sourire à des gens qui viennent de m'annoncer une mauvaise nouvelle sur mon propre argent. »

« Ce n'est pas la même chose. »

« Non. » Elle prit une coupe de champagne qu'elle ne comptait pas boire, juste pour avoir quelque chose entre les mains. « C'est pire, en un sens. Au moins la mauvaise nouvelle était honnête. »

Adrien la regarda un moment de trop, et elle sentit le poids de son attention comme quelque chose de physique. « Vous détestez ça. »

« Je le supporte. »

« Ce n'est pas la même chose non plus. »

Elle n'avait pas de réponse pour ça, alors elle n'en donna pas. Ils restèrent tous les deux debout près du buffet, entourés de gens qui les regardaient sans les regarder vraiment, et pendant un instant, dans le bruit de l'orchestre et des conversations, personne ne leur demandait rien du tout.

C'est Fontaine qui rompit le moment, apparaissant à côté d'eux avec un verre qu'il ne buvait pas non plus.

« Belle soirée, » dit-il, d'une voix qui suggérait le contraire.

« Marc. » Le ton d'Adrien se durcit légèrement.

« Je voulais simplement dire bonsoir à votre épouse. » Fontaine se tourna vers Camille, quelque chose de prudent dans son regard. « Vous avez bonne mine, Madame Solenne. »

C'était la première fois que quelqu'un l'appelait ainsi, et elle sentit le nom se poser sur elle comme un vêtement qui n'était pas encore à sa taille.

« Marc, » dit Adrien, plus bas cette fois, une mise en garde plutôt qu'un salut.

« Je pars, » dit Fontaine, levant une main. « Je voulais juste... » Il s'arrêta, regarda Camille une fraction de seconde de plus qu'il n'aurait dû. « Faites attention à qui vous posez des questions dans cette salle, Madame Solenne. Tout le monde ici n'a pas les mêmes raisons d'être poli avec vous que moi. »

Il s'éloigna avant qu'elle ne puisse répondre, disparaissant dans la foule de la même manière qu'il disparaissait toujours, laissant derrière lui plus de questions que de réponses.

« Qu'est-ce que c'était que ça ? » demanda Camille.

Adrien regardait la direction où Fontaine avait disparu, la mâchoire tendue. « Je ne sais pas. Mais je n'aime pas ça. »

De l'autre côté de la salle, Camille aperçut Élodie qui les observait, un verre à la main, une expression sur le visage que Camille ne parvenait pas tout à fait à déchiffrer — pas de la colère, pas encore. Quelque chose de plus proche du calcul, le genre de regard qu'on porte sur un problème qu'on n'a pas encore fini de résoudre.

« Elle nous regarde, » dit Camille.

« Elle regarde tout le temps. » Adrien prit sa main, non pas pour la représentation cette fois, mais comme s'il avait simplement besoin de quelque chose de solide à tenir. « Venez. Un tour de danse, et ensuite nous pourrons partir. »

Sur la piste, la main d'Adrien dans le bas de son dos, la sienne sur son épaule, Camille sentit pour la première fois de la soirée quelque chose qui n'était pas tout à fait de la représentation. Ce n'était pas non plus tout à fait réel. C'était quelque chose entre les deux, un espace qu'aucun contrat n'avait prévu, et elle ne savait pas encore comment le nommer.

Dans la voiture, sur le chemin du retour, Camille repensa aux mots de Fontaine. Tout le monde ici n'a pas les mêmes raisons d'être poli avec vous que moi. Ce n'était pas une menace, pas exactement. C'était un avertissement déguisé en observation, la spécialité de cette famille et de tous ceux qui gravitaient autour d'elle.

« Vous pensez qu'il essayait de me dire quelque chose de précis ? » demanda-t-elle.

« Avec Fontaine, c'est toujours possible. » Adrien regardait par la fenêtre, les lumières de la ville défilant sur son visage. « Il ne dit jamais rien par hasard. Le problème, c'est qu'il ne dit jamais non plus tout ce qu'il sait. »

« Vous ne lui faites pas confiance. »

« Je ne fais confiance à personne dans cette entreprise qui a survécu à l'année où mon frère est mort sans jamais m'en parler franchement. » Il se tourna vers elle. « Vous êtes la seule personne dans ma vie en ce moment qui me dit exactement ce qu'elle pense, même quand ça ne m'arrange pas. »

« C'est probablement parce que je ne travaille pas pour vous. »

« Probablement. » Il esquissa un sourire, le premier vrai de la soirée. « Continuez comme ça. »

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