MasukLe sous-entendu est lourd comme une enclume. Elle cherche à me déstabiliser. À me pousser à la faute. Je relève enfin les yeux, plante mon regard dans le sien. Un sourire mince étire mes lèvres. — Je suis un homme d'intérieur, inspectrice. La nuit, je reste ici, avec mes horloges. Elles sont une compagnie plus fidèle que les vivants. — Les vivants peuvent décevoir, c'est vrai. Les morts aussi, parfois. — Les morts ne déçoivent jamais. Ils sont à l'heure. Toujours. Un silence. Le tic-tac des horloges emplit la boutique comme un battement de cœur collectif. La Louve et l'Ombre se font face, immobiles, deux prédateurs qui s'évaluent avant le combat. — Je repasserai dans une semaine, dit-elle enfin en se dirigeant vers la porte. Prenez soin de cette montre, monsieur Elias. Elle est tout ce qu'il me reste de lui. — Je la traiterai comme si c'était la mienne
À vingt-trois heures, je me mets en route. Adjamé la nuit est un labyrinthe de ruelles noires, éclairées par des ampoules nues qui pendouillent au bout de fils volés. Les enfants des rues dorment sous les étals, enroulés dans des cartons. Les chiens errants fouillent les tas d'ordures. Je me glisse dans ce décor comme un poisson dans l'eau trouble, invisible, silencieux, déjà fantôme. Le sanctuaire de Papapoule est protégé par un simple cadenas chinois. Une pince à écartement et le cadenas cède dans un claquement étouffé. La cour est plongée dans le noir, les peaux de chèvre luisant faiblement sous la lune. L'encens flotte encore, entêtant, écœurant. Je traverse le sanctuaire vide, dépasse l'estrade, pousse la porte de l'arrière-cour. Papapoule dort. Allongé sur son lit à baldaquin, la bouche ouverte, le boubou de nuit fripé, une main mollement posée sur la caisse en fer qui contient ses richesses. Son ronflement est un râle de soufflet cr
Elias Le marabout s'appelle El Hadj Oumar Sissoko, mais tout le monde l'appelle Papapoule. Un surnom ridicule pour un homme ridicule. Cinquante-huit ans, bedaine prospère, boubou blanc brodé d'or, chapelet en cornaline roulé autour du poignet comme une montre de luxe. Il officie dans une cour d'Adjamé transformée en sanctuaire, entre des casseroles rouillées qui gouttent du plafond et des peaux de chèvre clouées aux murs. L'encens pique les yeux. Les clients attendent sur des bancs de fortune, des femmes surtout, mères éplorées, veuves sans pension, filles mères rejetées par leurs familles. Papapoule leur promet le retour du temps. Le retour de l'être aimé, le retour de l'argent perdu, le retour de la chance envolée. — Le temps est un fleuve, glapit-il du haut de son estrade en contreplaqué, et moi, El Hadj Oumar Sissoko, je suis le seul à pouvoir le faire remonter à la source ! Les clients hochent la tête. Ils sortent des bill
De retour à mon bureau, j'épluche les archives. Les heures s'empilent, les dossiers s'amoncellent, les tasses de café se multiplient. À midi, je n'ai rien trouvé. À quinze heures, toujours rien. À dix-neuf heures, alors que la nuit tombe sur Treichville, un nom m'arrête. Elias. Pas un dossier. Une note. Une plainte pour tapage nocturne déposée il y a trois ans par un voisin. Elias, horloger au marché, entendait des bruits la nuit, des tic-tacs, des centaines de tic-tacs. Le voisin se plaignait du vacarme des horloges. La plainte avait été classée sans suite. Mais le nom m'accroche. Elias. L'horloger. J'avais un frère, Moussa. Il adorait les montres, lui aussi. Sa Suunto, offerte pour ses dix-neuf ans. Il ne la quittait jamais. Il disait que le temps était la seule chose qu'on ne pouvait pas rattraper. C'était un poète. Un musicien. Un rêveur. Pas un imprudent. Je
Awa On m'appelle la Louve. Le surnom m'est resté de Paris, après l'affaire du Coffreur de la Goutte-d'Or, ce serial killer qui enfermait ses victimes dans des malles et les laissait mourir de soif. Je l'ai traqué pendant huit mois, dormant trois heures par nuit, mangeant des barres chocolatées à la place des repas, perdant douze kilos et un fiancé. Quand je l'ai enfin coincé dans une cave de la rue Myrha, il m'a craché au visage et m'a traitée de louve. Le mot m'a plu. Il est resté. C'était il y a deux ans. Aujourd'hui, je suis à Abidjan. Une mutation-sanction après une bavure dont personne ne parle ouvertement mais que tout le monde connaît. J'ai tiré sur un suspect non armé. Un gamin de seize ans qui ressemblait au portrait-robot. Il est mort dans l'ambulance, la balle dans la carotide. La bavure classique. La tragédie banale. Les journaux ont titré sur la profileuse surdouée qui a craqué, et la préfecture m'a exfiltrée au pays, dans ce com
EliasLe meurtre de Koné fait la une des journaux pendant trois jours, puis s'éteint. La police conclut à un cambriolage qui a mal tourné. La montre de valeur a disparu, n'est-ce pas ? Un rôdeur, un voleur, un règlement de comptes entre concurrents. Les hypothèses pullulent et s'effondrent. Personne ne mentionne l'huile d'horlogerie sur sa tempe. Personne ne remarque le lien avec les montres. Personne ne me soupçonne.Je retourne à ma boutique, à mes clients, à ma façade d'artisan respectable. Je répare des tocantes de commerçants, des chronomètres de militaires, des pendules de grand-mères. Mes doigts travaillent avec la même précision qu'avant. Mais quelque chose a changé à l'intérieur. Le monde est devenu plus net, plus vocal, plus vibrant. Les couleurs sont plus saturées. Les bruits, plus distincts. Le
ÉliseLes pas résonnent maintenant dans l’escalier en pierre. Un, deux. Puis un troisième jeu de pas, plus léger. Lena.Ils émergent dans le salon octogonal. Les deux agents se tiennent de part et d’autre de la seule issue, bras croisés. Lena s’avance d’un pas, s’arrête. Puis Moreau paraît. Il a le
MoreauJe parle, à voix basse, pour elle, pour l’ombre qui pourrait être à l’autre bout de la place, derrière une fenêtre, dans le creux d’une porte.— Tu as voulu me rendre complice. Tu as réussi. Je vois ton tableau maintenant. Mais un tableau, ce n’est pas la réalité. C’est une interprétation. L
MoreauLa lumière du bureau est trop crue. Elle dévore les ombres, ne laisse aucune place au doute, à la nuance. C’est une lumière d’interrogatoire. Je suis à la fois l’enquêteur et le suspect.La boîte métallique est là, sur mon bureau, sous un sac en plastique transparent. Pièce à conviction N°1.
ÉliseLe cœur de Lena. Son remords, sa prison. La pièce manquante.Je l’entends avant de la voir. Un pas léger, prudent, dans le couloir des caves. Un pas qui n’est pas celui d’un voisin venant chercher une bouteille. C’est un pas de chasseur.Moreau.Je n’ai pas le temps de sortir. Je souffle ma l