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CHAPITRE 04

Author: MICHA BOOKS
last update publish date: 2026-10-12 16:14:32

POINT DE VUE DE RHYS

— Cela ressemble à un simple évanouissement provoqué par le stress, a dit Janise.

Elle a pressé sa paume contre le bas-ventre de la jeune oméga, un froncement de sourcils concentré s’installant sur son visage. Le silence dans la pièce était devenu si lourd qu'on entendait seulement la respiration saccadée de la patiente. Janise a ajusté ses appuis, fermant légèrement les yeux pour affiner sa perception.

— Et d’après ce que je peux voir…

Ses doigts se sont immobilisés brusquement. Sa respiration s'est bloquée dans sa poitrine, et son visage d'ordinaire si impassible s'est décomposé sous l'effet d'une surprise douloureuse.

— Elle vient de faire une fausse couche.

Mes sourcils se sont levés d’un coup. Une fausse couche ?

J’ai fixé la jeune fille allongée sur le lit étroit de l’aile médicale. La peau pâle, presque transparente sous le néon blafard. De longs cheveux sombres étalés sur le drap blanc comme de l’encre renversée. Des cils en éventail sur des joues encore striées de larmes séchées. Elle paraissait avoir à peine vingt et un ans. Trop jeune pour ce programme. Trop jeune pour tout ça. Ses documents n’indiquaient aucun âge, aucune meute d’origine, rien. Juste un nom : Kaelia. Et deux mots griffonnés à la hâte dans la marge : muette et consentante.

Il fallait absolument qu’elle soit majeure. Le programme était réglementé, les contrats en béton armé. Nous ne prenions pas d’enfants. Nous n’en prenions pas contre leur gré. Si les recruteurs avaient menti… je les retrouverais et ils paieraient pour chaque ligne faussée.

Joelle, debout à ma droite, a rompu le silence la première, la voix altérée par l'incompréhension.

— Une fausse couche ? Tu as senti ça juste en touchant son abdomen ?

Janise lui a lancé un regard agacé, agacée qu'on remette en question ses compétences dans un moment aussi critique.

— C’est moi la professionnelle de santé ici, Joelle. Oui. Et c’est récent, ça date de ces derniers jours. Aucun traumatisme visible sur l’abdomen lui-même, mais le corps ne ment pas. Elle a vécu l’enfer.

L’enfer.

Le mot a résonné plus lourdement qu’il n’aurait dû dans la pièce exiguë. Ma mâchoire s’est crispée jusqu'à me faire mal aux dents. J’ai jeté un coup d’œil à la porte fermée, m'assurant que personne ne courait les couloirs, puis je suis revenu vers Kaelia. Quelque chose dans son odeur m’avait accroché dès l’instant où elle était entrée dans la salle d’admission. Sucrée. Et bordée de quelque chose de sauvage, de libre, de presque indomptable. Ses yeux étaient incroyables : l’un bleu uni, limpide, l’autre tourbillonnant de bleu, d’argent et d’or comme une tempête piégée dans du verre. Quand j’ai touché son bras tout à l'heure, la décharge m’a presque coupé le souffle.

Le lien d’Âme sœur. Inénarrable. Et impossible. Elle n’était censée être qu’une autre oméga sous contrat, une anonyme parmi tant d'autres.

— Stabilisez-la, ai-je ordonné d’une voix ferme qui n'admettait aucune réplique. Liquides par intraveineuse, analgésiques, tout ce dont elle a besoin. Personne d’autre ici jusqu’à ce que j’en donne l'ordre.

Janise a hoché la tête, se dirigeant déjà vers sa trousse de soins pour y prendre le matériel nécessaire. Joelle est restée à mes côtés, les bras croisés sur sa poitrine, observant la jeune fille inconsciente d’un regard plissé par la méfiance.

— C’est celle que les bêtas de la porte ont signalée, a dit Joelle à voix basse pour ne pas troubler le calme relatif de la pièce.

— Les recruteurs l’ont déposée avec le reste du lot ce matin, a-t-elle poursuivi. Ce sont des habitués, la même équipe que nous avons déjà utilisée par le passé.

Mes yeux ont bifurqué vers elle, froids et incisifs.

— Et les recruteurs ?

— Partis. Ils sont repartis juste après la paperasse.

Joelle a poussé un soupir avant de reprendre :

— On pourrait les poursuivre, mais c’est le même groupe qui recrute les égarés et fournit les meutes comme la nôtre quand nous avons besoin de génitrices. Nous les reverrons dans un mois ou deux.

J’ai hoché la tête une fois, ravalant la colère qui me montait à la gorge.

— Gardez quand même un œil sur la frontière. S’ils reviennent, je veux le savoir avant qu’ils n’entrent sur mon territoire.

Joelle a incliné le menton avec une rigidité militaire.

— C’est déjà fait, Alpha.

Je me suis approché du lit pas à pas. La respiration de Kaelia était superficielle mais régulière. Ses longs cheveux s’étalaient sur l’oreiller en une masse sombre. Son visage pâle paraissait presque translucide contre le lin blanc des draps.

Janise a soulevé le drap pour vérifier à nouveau ses signes vitaux et s’est figée net. Son visage s'est vidé de son sang.

— Bordel de merde.

J’ai suivi son regard, le cœur battant brusquement à tout rompre. Une tache sombre avait imprégné la fine chemise de nuit dans son dos, s’étendant lentement sur le drap sous elle.

Janise a agi vite. Faisant preuve d'une précaution infinie, elle a fait rouler doucement Kaelia sur le côté. La chemise est remontée dans le mouvement, révélant l'horreur.

Des marques de fouet. Des zébrures d’un rouge vif et frais s’entrecroisaient sur son dos en lignes précises et brutales. Certaines suintaient encore d'un liquide jaunâtre. Imprégnées d’argent, à en juger par leur aspect boursouflé et la réaction de la chair. Le genre de coups qui laissaient des cicatrices indélébiles même aux loups les plus robustes.

Joelle a eu un sursaut en arrière, la main posée sur sa bouche.

— C’est quoi ce bordel ?

La porte s’est ouverte derrière nous dans un claquement sec. Jax est entré à grands pas, tenant un registre à la main, parlant déjà sans regarder la scène.

— Alpha, nous avons un…

Il s’est arrêté net en voyant le dos exposé de la jeune fille. La couleur de son visage a viré au gris.

— Oh putain, a-t-il lâché, la voix étranglée.

Je me suis agenouillé près du lit, faisant attention à ne pas la secouer d'un pouce. De près, les marques étaient encore pires : profondes, délibérées, tracées sans aucune tentative de clémence. Mes doigts ont frôlé l’une des pires zébrures sans la toucher tout à fait. La rage a bouillonné dans ma gorge, épaisse, noire, incontrôlable. Mes phéromones ont envahi la pièce avant que je puisse les contenir. L’air est devenu lourd, métallique, écrasant de dominance. Joelle s’est raidie contre le mur. Les mains de Janise tremblaient alors qu’elle cherchait frénétiquement dans sa trousse.

Elle était une inconnue. Des papiers falsifiés. Fouettée et silencieuse. Une espionne ? Une infiltrée ? Feignant la faiblesse pour se glisser entre nos murs et briser notre sécurité ? La raison hurlait à la prudence, m'ordonnant de la considérer comme une menace. Mais le lien rugissait au fond de mes entrailles : mienne. Un rugissement protecteur et furieux, étouffant chaque avertissement du bon sens.

— Qui ferait une chose pareille ?

Ma voix est sortie basse, teintée d’un grognement animal.

Janise a secoué la tête, sortant déjà l’antiseptique et la pommade cicatrisante.

— Elles ne sont pas fraîches, elles datent de quelques jours, mais n’ont jamais été soignées correctement. Il y avait de l’argent dans le fouet aussi. Elle a de la chance de ne pas avoir fait d’infection généralisée.

Pendant que Janise nettoyait les zébrures avec précaution, un faible chatoiement a pulsé de l’œil droit de Kaelia. Ses paupières ont battu un instant, luttant contre l'inconscience, mais se sont immédiatement refermées. L’air autour d’elle semblait fredonner, presque vivant, chargé d'une tension étrange. J’ai cligné des yeux, déstabilisé. Était-ce juste mon imagination troublée par la colère ? Ou quelque chose de plus sombre, de plus ancien ?

Jax s’est approché à son tour, le visage particulièrement sombre.

— Qu’est-ce qui se passe, bordel ?

Je me suis relevé lentement, les yeux toujours fixés sur les cicatrices qui découpaient sa peau fragile.

— Cette oméga n’est définitivement pas comme celles que nous recevons d’habitude.

Janise a commencé à nettoyer les blessures avec précaution, ses gestes efficaces mais emprunts d'une douceur maternelle.

— Sans blague, a-t-elle murmuré. Muette, aucun historique de meute, aucun âge indiqué, fouettée comme si elle avait commis une trahison, une fausse couche récente… et maintenant elle est ici, soi-disant « consentante » pour être une génitrice. Ça semble très peu probable.

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