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Chapitre 4 — Le monde de Canus

Author: Trimis Lirus
last update Petsa ng paglalathala: 2026-03-23 00:38:12

Le Café de Flore s’était lentement vidé autour d’eux, mais ni Evestine ni Canus ne semblaient avoir remarqué le temps qui passait.

Il y avait entre eux quelque chose de singulier, une tension retenue qui ne ressemblait pas encore à de la tendresse, encore moins à de la confiance, mais qui les obligeait l’un comme l’autre à rester d’une lucidité presque excessive. Avec certains hommes, Evestine savait tout de suite à quel jeu elle avait affaire. Avec Canus, c’était plus trouble. Il ne cherchait pas à la flatter grossièrement. Il ne lui jetait pas de phrases faciles pour l’endormir. Il faisait plus dangereux : il la regardait comme s’il prenait la peine de la comprendre.

— Vous ne m’avez toujours pas dit ce que vous faisiez, reprit-elle en effleurant du doigt le bord de son verre.

Canus inclina légèrement la tête.

— J’investis.

— C’est vaste.

— C’est volontaire.

Elle le fixa, mi-amusée, mi-agacée.

— Vous aimez donc répondre sans répondre.

— J’aime surtout savoir à qui je parle avant de donner ce qui me concerne.

— Et pourtant, vous m’avez trouvée dans un café, payé mon thé et récupéré mon numéro.

Il eut ce sourire discret qui paraissait n’appartenir qu’à lui.

— J’ai dit que j’aimais savoir à qui je parle. Pas que j’étais patient.

Evestine baissa les yeux une seconde, davantage pour reprendre le contrôle de son propre trouble que pour éviter son regard. Cet homme avait un talent inquiétant pour dire des choses qui auraient dû sonner comme des provocations, mais qui tombaient avec une précision presque calme.

— Très bien, dit-elle. Alors je vais reformuler. Quel genre d’homme êtes-vous, Canus Delorme ?

Cette fois, le silence s’étira plus longtemps.

Dehors, les phares des voitures glissaient sur le boulevard comme des lignes mouvantes. À l’intérieur, la lumière chaude du café adoucissait à peine la netteté du visage de Canus.

— Le genre qu’on admire plus facilement qu’on ne comprend, répondit-il enfin. Et parfois… le genre qu’on regrette d’avoir laissé entrer trop près.

La phrase aurait pu sonner comme un avertissement orgueilleux. Pourtant, dans sa bouche, elle semblait chargée d’autre chose. D’une vérité qu’il n’offrait qu’à moitié.

Evestine sentit une légère tension lui traverser la poitrine.

— C’est votre manière de me prévenir ?

— C’est ma manière d’être honnête pour une fois.

Elle releva les yeux vers lui avec une lenteur prudente.

Pour une fois.

Les mots restèrent suspendus entre eux, lourds d’une promesse qu’elle n’arrivait pas encore à définir. Elle ne répondit pas. Elle se contenta de le regarder, cherchant derrière la beauté impeccable du visage, derrière le calme mesuré, derrière les épaules solides taillées pour les costumes trop bien coupés, la faille qui devait nécessairement exister.

Car les hommes comme lui avaient toujours une faille.

On ne devient pas si maîtrisé sans avoir appris très tôt à étouffer quelque chose.

Quand ils quittèrent enfin le café, la nuit s’était installée pour de bon sur Saint-Germain-des-Prés. L’air avait fraîchi. Evestine resserra instinctivement son manteau contre elle.

Une berline noire les attendait à quelques mètres.

Elle ralentit.

— Vous êtes venu avec chauffeur ? demanda-t-elle.

— Parfois.

— Et vous trouvez ça normal ?

— Pour moi, oui.

Le ton n’avait rien de méprisant. Il était simplement factuel. C’était peut-être cela qui frappait le plus chez lui : cette façon d’habiter le luxe comme d’autres habitent leur propre nom. Sans exagération. Sans honte. Sans besoin de l’expliquer.

— Vous voyez, dit Evestine, voilà le problème avec votre monde.

Il glissa les mains dans les poches de son manteau.

— Mon monde ?

— Celui où tout semble si simple que vous oubliez qu’il ne l’est pas pour les autres.

Il la regarda avec une attention soudaine, plus sérieuse.

— Vous pensez que j’oublie facilement les autres ?

— Je pense que les hommes comme vous ont l’habitude que tout s’ouvre avant même qu’ils frappent.

Un silence passa.

Puis, au lieu de se défendre, Canus baissa légèrement les yeux, comme si la phrase avait touché un endroit précis.

— C’est vrai, dit-il. Beaucoup de choses se sont ouvertes sans que j’aie besoin de les mériter.

Ce fut peut-être la première phrase de la soirée qui parut entièrement débarrassée de stratégie.

Evestine ne s’y attendait pas. Cela la troubla plus que le reste.

— Je peux vous déposer ? demanda-t-il.

— Non.

— Vous êtes toujours aussi méfiante ?

— Seulement quand j’ai raison de l’être.

Cette fois, son sourire revint, plus discret encore, presque respectueux.

— Alors gardez votre méfiance. Mais laissez-moi au moins attendre que votre taxi arrive.

Elle voulut refuser. Puis elle aperçut, dans la manière dont il s’était légèrement décalé pour la protéger du passage, une attention trop sobre pour être jouée. Ou peut-être était-ce justement cela, le plus dangereux chez lui : il jouait sans donner l’impression de jouer.

Quelques minutes plus tard, un taxi s’arrêta enfin. Evestine posa une main sur la portière, puis tourna la tête vers lui.

— Bonne nuit, Canus.

— Bonne nuit, Evestine.

Elle entra dans le véhicule sans se retourner tout de suite. Ce ne fut qu’une fois la voiture lancée qu’elle jeta un dernier regard par la vitre.

Il était resté sur le trottoir, immobile, droit, éclairé par les lampes de la rue comme une silhouette trop nette pour être oubliée. Puis il monta à son tour dans la berline noire.

Le monde de Canus commençait là où beaucoup d’autres s’arrêtaient.

Au bout d’une vingtaine de minutes, la voiture franchit les grilles discrètes d’un hôtel particulier situé non loin de l’avenue Foch. La façade, éclairée avec retenue, ne cherchait pas à impressionner. Elle y parvenait pourtant sans effort. À l’intérieur, tout n’était que silence, bois sombre, pierre claire, lignes épurées, tableaux choisis sans ostentation. L’argent était partout, mais jamais vulgaire. Rien ne criait. Tout imposait.

Canus traversa le hall sans ralentir. Son majordome, un homme d’une cinquantaine d’années à la tenue impeccable, s’avança légèrement.

— Bonsoir, monsieur.

— Bonsoir, Étienne. Les dossiers pour demain sont dans le bureau ?

— Oui, monsieur. Et madame Delorme a appelé deux fois.

La mâchoire de Canus se tendit presque imperceptiblement.

— Je la rappellerai demain.

— Très bien.

Il monta seul à l’étage. Son bureau donnait sur un jardin intérieur noyé dans l’ombre. Sur le grand plateau de chêne, plusieurs chemises en cuir attendaient déjà, ouvertes, ordonnées avec une précision presque clinique. Contrats, acquisitions, chiffres, courbes de croissance. Canus Delorme dirigeait un groupe d’investissements immobiliers et hôteliers qui s’était imposé en quelques années entre Paris, Bruxelles et Genève. À trente ans, il possédait ce que beaucoup d’hommes poursuivaient toute une vie : fortune, influence, accès, silence autour de lui.

Mais la réussite avait ses propres ombres.

Il desserra son col et s’approcha de la baie vitrée. Le verre renvoya son reflet : un homme puissant, impeccable, impossible à lire au premier regard.

Son téléphone vibra dans la poche de son manteau.

Il l’en sortit sans hâte.

Le prénom qui s’afficha fit passer une froideur brève dans ses yeux.

Élina.

Il laissa sonner.

Le téléphone vibra de nouveau presque aussitôt. Puis une troisième fois.

Canus finit par décrocher, non par envie, mais comme on ouvre une porte qu’on aurait préféré laisser close.

— Quoi ? demanda-t-il d’une voix basse.

La voix de la femme, même étouffée par la distance, portait une colère intime, familière, presque blessée.

Canus ferma les yeux un instant.

— Pas ce soir, Élina… Non… je t’ai dit que je m’en occupais… Ce n’est pas le moment.

Il coupa avant qu’elle termine.

Le silence retomba, plus dense qu’avant.

Sur l’écran encore allumé, juste au-dessus du dernier appel, un autre nom brillait.

Evestine.

Ses doigts restèrent suspendus une seconde au-dessus de ce prénom-là.

Puis, pour la première fois depuis longtemps, quelque chose d’infime troubla l’équilibre parfait de son monde.

Et Canus comprit qu’il venait peut-être d’ouvrir une porte qu’il ne saurait pas refermer proprement.

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