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Chapitre 5 — Ce que ses yeux ne disaient pas

Penulis: Trimis Lirus
last update Tanggal publikasi: 2026-03-23 00:40:27

Le lendemain, Paris s’éveilla sous une pluie fine.

Une pluie élégante, presque discrète, de celles qui rendent les trottoirs plus brillants et les silences plus lourds. Depuis la baie vitrée de son appartement, Evestine observait les toits gris, une tasse de café entre les mains, sans vraiment voir le paysage. Son esprit n’avait pas quitté la veille.

Le rendez-vous.

Les phrases de Canus.

La maîtrise de son regard.

Et surtout, cette étrange impression qu’avec lui, chaque mot prononcé cachait quelque chose de plus vaste.

Elle détestait les hommes compliqués.

Non, se corrigea-t-elle aussitôt.

Elle détestait les hommes qui faisaient de leur complexité une excuse pour blesser les autres.

Et pourtant, depuis qu’elle l’avait rencontré, Canus Delorme occupait une place qu’il n’aurait jamais dû obtenir si vite dans ses pensées.

Elle posa sa tasse, attrapa son téléphone, hésita un instant, puis ouvrit leur conversation.

Aucun nouveau message.

C’était presque pire.

Il ne la poursuivait pas. Il n’insistait pas. Il ne jouait pas au séducteur pressé. Il laissait entre eux cet espace trouble où le désir de comprendre pouvait devenir plus fort que la prudence.

Evestine verrouilla l’écran avec une pointe d’agacement contre elle-même.

À midi, elle se rendit dans une galerie du Marais où elle devait retrouver une amie, Maëlle, directrice artistique dans une maison d’édition. Maëlle faisait partie de ces femmes qui voyaient trop vite ce que les autres cherchaient encore à dissimuler. Grande, vive, toujours impeccablement habillée, elle possédait cette franchise raffinée que seuls les vrais amis peuvent se permettre.

Elles déjeunèrent dans un petit restaurant de la rue Vieille-du-Temple. Maëlle parla d’un projet, d’un auteur insupportable, d’une soirée à venir, puis s’interrompit soudain au milieu d’une phrase.

— Tu n’es pas là, dit-elle en reposant sa fourchette.

— Si.

— Non. Ton corps est là. Ton esprit, lui, est manifestement quelque part entre Saint-Germain et une erreur possible.

Evestine eut un sourire discret.

— C’est si visible ?

— Pour moi, oui. Alors, raconte.

Elle n’aimait pas parler trop tôt de ce qui n’avait pas encore de nom. Mais Maëlle n’était pas du genre à accepter les réponses vagues.

— J’ai rencontré quelqu’un.

Maëlle haussa immédiatement un sourcil.

— Voilà qui devient intéressant.

— N’exagère pas. Ce n’est rien.

— Les femmes heureuses disent “ce n’est rien” avec légèreté. Toi, tu viens de le dire comme si tu cachais une arme.

Evestine baissa les yeux vers son verre d’eau.

— Il s’appelle Canus.

— Rien que le prénom a l’air dangereux.

— Il est riche. Très riche, visiblement. Élégant. Charismatique. Trop calme. Trop sûr de lui. Et… il a ce genre de regard qui donne l’impression qu’il comprend plus qu’il ne dit.

Maëlle se pencha légèrement vers elle.

— Et ses yeux ?

Evestine releva les siens.

— Quoi, ses yeux ?

— C’est toujours là que tout se cache. Les hommes savent contrôler leur voix, leurs gestes, leur sourire. Mais les yeux trahissent presque toujours quelque chose. Alors ?

Elle resta silencieuse quelques secondes.

C’était précisément cela qui la troublait.

Les yeux de Canus n’étaient pas ceux d’un homme léger. Ni ceux d’un homme vide. Ils n’avaient rien de la brillance insouciante des séducteurs habituels. Ils semblaient plus anciens que lui. Plus fatigués aussi, parfois. Comme s’ils avaient appris trop tôt à masquer ce qu’ils ressentaient réellement.

— Ils mentent bien, dit-elle finalement.

Maëlle la regarda avec sérieux.

— Ou ils souffrent bien.

La phrase resta suspendue.

Evestine détourna le regard, dérangée malgré elle. Elle n’avait aucune envie d’humaniser trop vite un homme qu’elle devait peut-être éviter. C’était ainsi que les femmes intelligentes tombaient souvent le plus mal : non pas parce qu’elles étaient naïves, mais parce qu’elles voulaient comprendre là où elles auraient dû partir.

Le soir venu, alors qu’elle rentrait chez elle, son téléphone vibra.

Canus : J’espère que votre journée n’a pas été trop laide sous cette pluie.

Elle s’arrêta sous l’auvent d’une boutique fermée, relut le message, puis répondit avec retenue :

Paris est rarement laid. Les gens, parfois, davantage.

La réponse arriva vite.

Vous pensez encore que je fais partie de cette catégorie ?

Elle sourit malgré elle.

Je pense que je ne vous connais pas assez pour vous innocenter.

Quelques secondes passèrent.

Alors laissez-moi corriger cela. Dîner demain. Sans chauffeur, sans palace, sans décor qui vous donne envie de fuir.

Elle ne répondit pas tout de suite.

La pluie tombait plus fort maintenant, dessinant des éclats sur le trottoir. Evestine leva légèrement la tête, comme si l’eau pouvait refroidir la confusion naissante en elle. Elle savait qu’elle aurait dû dire non. Elle savait aussi que son silence, déjà, était une forme de consentement.

Où ? écrivit-elle enfin.

Rue des Barres. Un petit restaurant près de Saint-Paul. 20 h.

Elle connaissait l’endroit. Intime. Discret. Pas le genre d’adresse qu’un homme choisissait pour impressionner. Plutôt le genre d’adresse qu’il choisissait lorsqu’il voulait faire croire qu’il se montrait autrement.

D’accord, répondit-elle.

La nuit suivante arriva plus vite qu’elle ne l’aurait voulu.

Le restaurant était tamisé, presque secret, avec ses murs de pierre, ses bougies basses et cette chaleur étroite qui obligeait les voix à rester proches. Canus était déjà là lorsqu’elle entra, debout cette fois, veste sombre, chemise noire, sans cravate. Il avait abandonné une part de sa rigidité habituelle, mais il n’en paraissait pas moins troublant.

Lorsqu’il la vit, quelque chose passa dans ses yeux. Une seconde à peine. Pas du désir brut. Pas de la surprise. Une forme plus complexe d’attention, presque grave.

— Bonsoir, Evestine.

— Bonsoir.

Ils s’assirent. Le serveur prit leurs commandes, puis les laissa dans une lumière douce qui rendait leurs visages plus proches qu’ils ne l’étaient vraiment.

— Vous avez accepté, dit-il.

— Vous avez remarqué ?

— Oui. Et ça m’a surpris.

— Vous n’avez pourtant pas l’air d’un homme souvent surpris.

Il baissa légèrement les yeux avec un sourire presque absent.

— C’est vrai.

Il y eut un silence, puis Evestine décida de cesser les détours.

— Pourquoi moi ?

Canus leva la tête.

— Parce que vous n’essayez pas de me plaire.

— Ce n’est pas une réponse suffisante.

— Parce que vous regardez comme si vous aviez déjà perdu quelque chose d’important et que, malgré cela, vous continuez d’avancer.

Elle resta immobile.

Son cœur eut un battement plus lent, plus lourd.

— Vous dites souvent des choses très précises pour quelqu’un qui se protège autant.

Le regard de Canus changea imperceptiblement.

Ce fut très léger. Un durcissement dans la pupille. Une ombre. Comme si derrière l’élégance contrôlée se cachait, l’espace d’un instant, une fatigue plus ancienne. Une tension vive, presque douloureuse.

Puis tout disparut.

Trop vite.

Mais Evestine l’avait vu.

C’était cela, la vérité qu’il ne disait pas : derrière sa richesse, sa tenue parfaite, sa voix posée et sa manière de maîtriser l’espace, Canus vivait avec quelque chose de fermé en lui. Quelque chose qu’il ne livrait pas. Quelque chose qui ressemblait moins à de la froideur qu’à une blessure qu’il avait transformée en manière d’être.

— Qu’est-ce que vos yeux essaient de cacher ? demanda-t-elle doucement.

La question tomba entre eux comme une lame fine.

Canus ne répondit pas tout de suite. Il la regarda longuement, sans sourire cette fois. Sans masque apparent. Et pour la première fois depuis qu’elle l’avait rencontré, Evestine crut apercevoir chez lui non pas du contrôle, mais un danger plus profond encore :

Celui d’un homme qui savait exactement ce qu’il ne devait jamais avouer.

— Beaucoup de choses, dit-il enfin à voix basse. Et aucune ne vous ferait du bien.

Evestine sentit un frisson discret lui traverser l’échine.

Parce qu’au lieu de la rassurer, cette réponse avait fait pire :

Elle venait de confirmer que son instinct ne se trompait pas.

Et que, malgré cela, elle était déjà trop curieuse pour reculer.

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