Beranda / Romance / MON CŒUR N’HABITE PLUS CHEZ TOI / Chapitre 6 — Nuit sur la Seine

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Chapitre 6 — Nuit sur la Seine

Penulis: Trimis Lirus
last update Tanggal publikasi: 2026-03-26 17:28:32

Le dîner s’acheva dans un calme trompeur.

Ni Evestine ni Canus n’avaient réellement mangé avec appétit. Ils avaient parlé, surtout. Pas de ces conversations légères qu’on laisse flotter à la surface d’un premier rapprochement, mais de celles qui avancent à pas lents, avec prudence, comme si chaque phrase testait la solidité du sol avant d’aller plus loin.

Il lui avait raconté quelques fragments choisis de son enfance entre Bruxelles et Paris, une mère exigeante, un père absent par excès d’ambition, des maisons trop vastes pour y être réellement heureux. Elle, de son côté, avait laissé tomber quelques vérités sur sa double culture, sur la sensation étrange d’avoir toujours appartenu à plusieurs mondes sans se sentir entièrement possédée par aucun.

Rien d’intime, en apparence.

Et pourtant, quand ils sortirent enfin du restaurant, il y avait entre eux cette proximité singulière qui naît lorsque deux êtres ont commencé à ouvrir des portes qu’ils n’ouvrent pas d’ordinaire.

La pluie avait cessé. Paris respirait autrement.

Les pavés encore humides reflétaient les réverbères en éclats d’or pâle. Au loin, les voix, les moteurs et les pas s’entremêlaient dans cette musique discrète que seules les grandes villes savent produire la nuit.

— Vous rentrez directement ? demanda Canus, ses mains glissées dans les poches de son manteau.

Evestine hésita.

Elle aurait dû répondre oui. C’était la réponse logique. Celle qui protège. Celle qui maintient les choses à la bonne distance. Mais ce soir-là, quelque chose en elle refusait les conclusions trop rapides.

— Pas tout de suite, dit-elle.

Il la regarda, attentif, sans triomphe visible.

— Alors marchez avec moi.

Ce n’était pas une injonction. Pas même une véritable demande. C’était cette manière qu’il avait de proposer les choses comme s’il savait déjà que le refus ne viendrait pas.

Ils prirent la direction des quais, d’un pas lent. Le vent s’était adouci. La Seine, sombre et lisse, avançait sous les ponts avec cette gravité tranquille qui rendait tout le reste plus fragile.

Evestine marchait à côté de lui sans le toucher, consciente avec une précision presque douloureuse de leur proximité. De la largeur de ses épaules. De la chaleur discrète qui semblait émaner de lui malgré l’air frais. De son silence aussi, qui n’avait rien d’embarrassé. Avec Canus, le silence n’était jamais vide. Il observait. Il contenait. Il travaillait.

— Vous êtes toujours comme ça ? demanda-t-elle soudain.

— Comme quoi ?

— Comme un homme qui dit peu mais laisse l’impression d’avoir déjà décidé beaucoup de choses.

Un léger sourire passa sur les lèvres de Canus.

— Et vous, vous êtes toujours comme ça ?

— Comme quoi ?

— Comme une femme qui pose des questions pour éviter de répondre à celles qu’on pourrait lui poser.

Elle détourna brièvement le regard vers l’eau.

— Peut-être.

Ils passèrent sous l’éclairage doux du Pont Marie, puis ralentirent près d’un parapet où la vue s’ouvrait davantage sur le fleuve. Une péniche glissait au loin, silencieuse, presque irréelle.

Canus s’arrêta.

Evestine fit de même.

Pendant quelques secondes, aucun des deux ne parla. Leurs respirations seules semblaient désormais appartenir au moment.

— Vous me méfiez encore ? demanda-t-il enfin.

Elle laissa échapper un souffle presque amusé.

— Vous transformez les verbes comme vous transformez les silences.

— Répondez quand même.

Elle croisa les bras contre elle, plus pour se contenir que pour se protéger du froid.

— Oui, dit-elle. Je me méfie encore.

— Et pourtant, vous êtes là.

— La méfiance n’empêche pas la curiosité.

Il tourna légèrement la tête vers elle. Son regard, cette fois, ne cherchait ni à impressionner ni à provoquer. Il semblait plus nu, plus grave.

— La curiosité est parfois plus dangereuse que la confiance.

— C’est une menace ?

— Non. Une expérience.

La phrase fit naître en elle un trouble immédiat.

Evestine baissa les yeux vers l’eau. Elle aurait voulu retrouver sa solidité habituelle, cette façon qu’elle avait de sentir très vite le moment précis où il fallait s’éloigner. Mais ce soir, cette certitude lui échappait. Parce qu’en dépit de tout ce qu’elle voyait chez lui — le contrôle, les zones d’ombre, la vérité incomplète — Canus faisait naître en elle quelque chose qu’elle croyait avoir désappris : l’envie de rester.

— Pourquoi moi ? demanda-t-elle une seconde fois, plus bas que les autres fois.

Canus prit un instant avant de répondre.

— Parce que vous ne ressemblez pas aux femmes qui veulent entrer dans ma vie.

— Et à quoi ressemblent-elles ?

— À des femmes qui voient d’abord ce que je possède.

Elle releva les yeux vers lui.

— Et moi ?

Sa mâchoire se tendit légèrement, comme si sa réponse importait plus qu’il ne l’aurait voulu.

— Vous, vous regardez ce que je cache.

Le fleuve poursuivait sa course dans l’ombre. Quelque part derrière eux, un rire éclata puis disparut. Le monde continuait, intact, pendant qu’entre eux quelque chose basculait avec une lenteur presque solennelle.

Evestine sentit son cœur battre plus lourdement. Elle savait qu’elle aurait dû s’écarter. Qu’il y avait dans cette scène tous les ingrédients des débuts qui finissent mal : la nuit, Paris, la vulnérabilité choisie, l’homme trop beau pour être simple, la femme assez lucide pour deviner le danger et assez blessée pour y avancer quand même.

— Vous avez tort, murmura-t-elle. Je ne vois pas encore tout ce que vous cachez.

Canus ne répondit pas tout de suite.

Il s’approcha d’un pas. Pas assez pour l’enfermer. Juste assez pour modifier l’air autour d’elle.

Evestine sentit immédiatement la différence. Son parfum, sobre et profond. La chaleur de son corps si près du sien. La façon dont sa présence, même immobile, semblait occuper davantage que l’espace visible.

— Heureusement, dit-il enfin. Sinon vous seriez déjà partie.

Leurs regards se tinrent sans bouger.

Il n’y avait plus rien de léger dans ce silence. Plus rien de prudent non plus. Seulement cette tension dense, presque magnétique, qui n’appartient qu’aux instants où deux êtres savent exactement ce qui pourrait arriver et choisissent malgré tout de ne pas reculer.

Le vent souleva une mèche des cheveux d’Evestine. Sans réfléchir, Canus leva la main et la replaça doucement derrière son oreille.

Le geste fut simple.

C’est précisément pour cela qu’il la troubla autant.

Aucun homme ne l’avait touchée ainsi depuis longtemps. Sans empressement. Sans possession. Comme s’il avait compris que la brutalité ne résidait pas toujours dans les gestes, mais parfois dans la délicatesse elle-même lorsqu’elle tombe au bon endroit.

Evestine sentit sa gorge se serrer légèrement.

— Canus…

Son prénom, sur sa voix, eut l’effet visible d’une brèche. Son regard changea. S’assombrit. Non de colère, mais de désir contenu.

— Dites-moi de m’éloigner, dit-il à voix basse.

Elle aurait dû.

Elle en était parfaitement capable.

Mais ses lèvres restèrent entrouvertes sans produire le moindre mot.

Alors il approcha encore, avec une lenteur presque insupportable, laissant à chaque seconde la possibilité d’un refus. Lorsqu’il posa enfin sa main contre sa joue, Evestine ferma les yeux une fraction de seconde, vaincue moins par lui que par ce qu’elle ressentait en sa présence : cette sensation d’être de nouveau vivante là où elle s’était habituée à survivre.

Le baiser ne fut ni brutal ni innocent.

Il fut précis. Profond. Retenu au début, comme s’il testait une frontière, puis plus vrai, plus chargé, lorsqu’elle cessa de résister à ce qu’elle savait déjà perdu d’avance.

La Seine avançait sous eux. Paris brillait sans se mêler de rien. Et pendant quelques secondes qui lui parurent à la fois courtes et interminables, Evestine oublia tout ce qu’elle savait des hommes dangereux.

Quand ils se séparèrent, le souffle court, Canus resta front contre le sien sans rien dire.

Evestine ouvrit lentement les yeux.

Ce qu’elle vit alors la troubla plus que le baiser lui-même.

Dans les yeux de Canus, il n’y avait pas seulement du désir.

Il y avait cette intensité sombre, cette forme de manque, presque de lutte intérieure, qui donnait à sa tendresse une gravité qu’elle n’avait pas prévue.

Comme si l’homme qui venait de l’embrasser savait déjà qu’il n’avait pas le droit de commencer quelque chose qu’il risquait de détruire.

— Rentrons, murmura-t-il.

Mais Evestine comprit, au son de sa voix, qu’il ne parlait pas seulement de la nuit.

Il parlait déjà d’eux comme d’un lieu dangereux.

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Trimis Lirus
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