MasukSa réponse est immédiate, instinctive, sans calcul. Il a tourné la tête vers moi. Ses yeux brillent dans la nuit, deux braises noires, deux étoiles tombées. Je soutiens son regard. Mon cœur s'est mis à battre plus fort, plus vite, comme si je courais. Mes doigts se crispent sur mes genoux. Je ne m'attendais pas à ça. Pas ce soir. Pas après tout ce qui s'est passé. Mais avec Dante, les déclarations tombent toujours au moment le plus inattendu, quand la garde est baissée, quand l'émotion est à fleur de peau. — Tu es sérieux ? — Je suis toujours sérieux quand il s'agit de toi. Il se redresse sur un coude. Ses cheveux sont en bataille, sa barbe naissante dessine des ombres sur ses joues, ses lèvres ont un pli résolu. Son torse se soulève au rythme de sa respiration plus rapide. Il me regarde comme on regarde une promesse. Comme on regarde une icône. Comme on regarde la seule chose qui compte dans l'univers.
Anouk Le toit de l'immeuble est notre sanctuaire secret, notre île suspendue au-dessus du vacarme de la ville. Personne d'autre que nous n'y monte jamais. La trappe d'accès est rouillée, la serrure cassée, l'escalier de service encombré de cartons oubliés et de meubles abandonnés par d'anciens locataires. Mais tout en haut, passé le dernier palier, passé la dernière volée de marches qui gémissent sous les pieds, il y a ce rectangle de ciel. Ce toit-terrasse que j'ai transformé en jardin suspendu. Des pots de terre cuite alignés contre les acrotères, débordant de géraniums, de romarin, de thym, de lavande. Un matelas gonflable qu'on a monté un soir d'été, en sueur, en riant, en manquant de le faire exploser dans la cage d'escalier. Une couverture rêche en laine militaire, héritée de l'armée italienne, qui gratte la peau mais qui tient chaud. Deux coussins volés au canapé, brodés par ma mère, un peu fanés, un peu tachés, mais doux, moelleux, fidèles. Des
Je pose la tasse sur la table basse. Je me tourne vers lui. Son visage est tout proche, ses yeux dans les miens, sa bouche à quelques centimètres de la mienne. Les cernes sous ses yeux sont plus creusés que d'habitude. Lui non plus n'a pas dormi. Depuis trois jours, depuis la mort de Castellano sur ce parvis, il n'a pas fermé l'œil. Il a géré les conséquences, les formalités, les arrangements. Il a protégé nos arrières, effacé les traces, verrouillé les issues. Il a tout pris sur lui, comme d'habitude, sans se plaindre, sans rien demander en retour. Simplement parce que c'est lui. Simplement parce qu'il m'aime. — Merci, dis-je. — De quoi ? — D'être là. De m'avoir soutenue. De ne pas l'avoir tué toi-même. — Je l'aurais fait si tu me l'avais demandé. — Je sais. C'est pour ça que je ne te l'ai pas demandé. Il sourit. Un sourire las, triste, mais vrai. Il se penche, pose ses lèvres sur m
À la sortie, la voiture de Marc attend, moteur allumé, essuie-glaces qui battent la mesure, phares qui percent le brouillard. La carrosserie noire ruisselle. Marc est au volant, le visage impassible, les mains sur le volant. Il ne pose pas de questions. Il ne fait pas de commentaires. Il attend, c'est tout. Dante ouvre la portière. Je monte. La chaleur de l'habitacle m'enveloppe, me gifle presque. Je tremble. Tout mon corps tremble. Je ne savais pas que j'avais froid. Je ne savais pas que j'étais restée si longtemps sous la pluie. Mes vêtements sont trempés, collés à ma peau. Mes cheveux dégoulinent sur le cuir des sièges. Mes lèvres sont bleues. Mes doigts sont blancs. — C'est fini, dit Dante en s'asseyant à côté de moi. Il referme la portière. Le silence de l'habitacle nous engloutit. Plus de pluie. Plus de vent. Juste le ronronnement du moteur, la musique classique en sourdine à la radio, le souffle régulier de Marc qui cond
Le prêtre achève ses oraisons. Il ferme son missel. Il recule d'un pas. Les croque-morts s'avancent, deux hommes en ciré noir, le visage fermé, les gestes mécaniques. Ils actionnent les manivelles. Les cordes se tendent. Le cercueil descend lentement, par à-coups, dans un grincement de poulies rouillées. La pluie redouble, comme si le ciel voulait noyer la cérémonie, l'effacer, la laver. Les gouttes crépitent sur le bois, tambourinent sur les parapluies, dégoulinent dans mon col. Je ne frissonne pas. Le bruit de la première pelletée de terre sur le couvercle. Un bruit sourd, mat, creux. Le bruit de la fin. Les soldats se relaient, chacun son tour, un geste rituel, presque militaire. La terre est lourde, détrempée, mêlée de graviers. Elle rebondit sur le bois, glisse sur les côtés, s'accumule. Le trou se referme peu à peu. Le cercueil disparaît sous la boue. Mon père disparaît sous la boue. Une femme sanglote quelque part. Pas moi. Quand tout est fini, les soldats s'en vont. Sa
Anouk Il pleut sur Marseille. Une pluie fine, grise, obstinée, qui transforme les rues en miroirs sales, les trottoirs en rivières noires, le ciel en un couvercle de plomb. Les gouttes crépitent sur les parapluies, glissent le long des cols de manteaux, s'infiltrent partout, dans les chaussures, dans les os, dans les âmes. Le cimetière Saint-Pierre est un océan de pierres tombales noyées de brume. Les cyprès penchent sous le vent. Quelque part, un corbeau croasse. Personne ne lui répond. L'assistance tient sur les doigts d'une main, ou presque. Une dizaine de personnes, des silhouettes sombres, des visages que je ne connais pas. Des soldats de l'empire déchu. Des lieutenants aux mâchoires serrées, aux mains épaisses, aux yeux qui balaient le paysage par réflexe professionnel. Ils ne pleurent pas. Ils ne parlent pas. Ils sont venus par devoir, par respect pour ce qu'il représentait, pas pour ce qu'il était. Certains ont des cicatrices aux mains, d'autres au cou. Aucun n'a apporté de
AnoukJe détourne les yeux, la bouche soudain trop sèche, une chaleur liquide et coupable se répandant dans mon bas-ventre. Ma peau picote, vivante, sous la robe. C’est absurde. C’est malsain au plus haut point. C’est la réaction pervertie de quelqu’un qui a été trop longtemps privé de tout contact
AnoukJe ne peux pas réprimer un petit rire, étouffé, qui me sort du nez comme un reniflement.Il tourne la tête vers moi, surpris.— Vous… vous avez ri ?— C’est le stress de l’atterrissage, sans doute. Ou des vapeurs de champagne résiduelles. Mais c’était… une image. Très visuelle.Il continue à
AnoukLe trajet est trop court pour que ma bravade ne s’effrite pas. La voiture glisse dans des rues bordées de bougainvilliers écarlates, sous un soleil qui frappe les vitres teintées comme un coup de poing assourdi. L’air conditionné sent le cuir neuf et… la tension silencieuse.Lysander arrête l
AnoukLe sommeil vient comme un voleur, ou peut-être comme un complice. Il s’empare de moi dans la douce torpeur du champagne, effaçant les bords tranchants de la réalité. Je sombre dans un néant sans rêves, un trou noir au cœur du ciel bleu. Une défaite temporaire, une trêve involontaire. Mon dern







