LOGINAnoukLa salle de sport est au sous-sol d'un immeuble sans nom, dans un quartier que je ne connais pas. Dante m'a amenée ici ce matin, sans explication, sans préambule.— Tu vas apprendre à te défendre, a-t-il dit.— Pourquoi ?— Parce que je ne serai pas toujours là. Parce que tu dois être capable de te protéger. Parce que je ne veux plus jamais avoir peur pour toi.L'entraîneur s'appelle Samir. Un ancien militaire, taillé dans du granit, avec des yeux qui ne clignent jamais. Il m'a regardée de haut en bas, a hoché la tête, et a dit :— On va commencer par les bases. Tomber. Se relever. Respirer.Pendant deux heures, il m'a fait répéter les mêmes gestes. Tombée. Relevée. Tombée. Relevée. Mes genoux saignent, mes paumes sont brûlantes, mes bras tremblent.— Encore, dit Samir.— Je n'en peux plus.— Encore.Je tombe. Je me relève. Je tombe. Je me relève.— Bien, dit Samir. On s'arrête là. À demain.Il sort. Je reste assise par terre, le dos collé au mur, à reprendre mon souffle.Dante
AnoukJe ne suis pas allée chez Dante, finalement.Je suis allée chez Leo.Parce que sur le chemin, j'ai croisé son regard. Il était assis sur un banc, près du Vieux-Port, à regarder la mer. Seul. Perdu. Brisé.— Leo ? ai-je dit.Il a levé la tête. Ses yeux étaient rouges, gonflés, comme s'il avait pleuré. Leo ne pleure jamais.— Anouk, a-t-il dit. Qu'est-ce que tu fais là ?— Je devais aller voir Dante. Mais toi, qu'est-ce que tu fais là ?— Je réfléchis.— À quoi ?— À tout. À rien. À elle.— Elle ?Il a baissé les yeux. Il a regardé ses mains.— Il y a une femme, a-t-il dit.— Une femme ?— Je l'ai rencontrée pendant la guerre. Elle s'appelle Sami
AnoukLe carnet est posé sur la table de la cuisine. Il est là depuis des semaines. Depuis la guerre. Depuis que j'ai arrêté d'écrire.Je le regarde. Je le touche. Je l'ouvre.Les pages sont blanches. Pas une seule ligne. Pas un seul mot. Juste du vide.— Qu'est-ce que tu fais ? demande Marc.Il est dans le canapé, un livre à la main, ses lunettes sur le nez. Il a l'air fatigué, mais heureux. Heureux d'être à la maison. Heureux d'être en vie.— Je regarde, dis-je.— Tu regardes quoi ?— Mon carnet. Je n'ai pas écrit depuis… depuis longtemps.— Alors écris.— Je ne sais pas quoi écrire.— Écris ce que tu ressens.— Je ne sais pas ce que je ressens.— Alors écris ça.Je le regarde. Il sourit.&
AnoukUne semaine a passé.Une semaine de silence entre Dante et moi. Une semaine à dormir dans des hôtels, à manger seule, à marcher dans les rues de Marseille sans but, sans direction. Une semaine à me demander si notre histoire était finie.Aujourd'hui, Marc sort de l'hôpital.Je suis là, dans le hall, à l'attendre. Dante n'est pas venu. Je ne lui ai pas demandé. Il ne m'a pas proposé.— Anouk ?Je me retourne.Marc est là. Debout. Vivant.Son bras est en écharpe, son visage est fatigué, ses yeux sont cernés. Mais il est debout. Il est vivant.— Marc, dis-je.— Ma fille.Il ouvre les bras. Je me jette dedans. Je le serre si fort qu'il grimace.— Doucement, dit-il. Doucement. J'ai mal partout.— Désolée.— T'excus
AnoukLa dispute éclate pour rien.Ou plutôt, elle éclate pour tout. Pour les semaines de tension, les nuits blanches, les silences qui en disent plus que les mots. Pour la guerre, la mort, la peur. Pour tout ce qu'on a traversé et qu'on n'a jamais vraiment digéré.C'est à propos de Leo.Il est venu nous voir, ce soir. Il était nerveux, agité, les mains qui tremblaient. Il a dit qu'il avait besoin de parler à Dante. Seul. Sans moi.Dante a accepté. Ils sont partis dans le bureau, ont fermé la porte, ont parlé pendant une heure.Moi, je suis restée dans le salon, à regarder la télé sans la voir, à boire un verre de vin sans le goûter, à attendre.Quand Dante est sorti, il était pâle. Les traits tirés. Les yeux vides.— Qu'est-ce qui se passe ? demand&eac
AnoukLa lettre arrive le lendemain.Je la trouve dans la boîte aux lettres en rentrant des courses. Une enveloppe blanche, sans nom, sans adresse. Juste mon prénom, écrit à la main, de cette écriture que je reconnais entre mille.Castellano.Mes mains tremblent en l'ouvrant. Mes mains tremblent en dépliant la feuille. Mes mains tremblent en lisant les premiers mots.Ma fille,Si tu lis cette lettre, c'est que je suis mort. Ou que je suis sur le point de l'être. Ça n'a pas d'importance. L'important, c'est que tu saches.Je n'ai jamais su être père. Je n'ai jamais su aimer. Je n'ai jamais su être autre chose que ce que j'étais : un homme qui a pris, qui a détruit, qui a tué. Mais toi, toi tu es différente. Toi, tu es ce que j'aurais voulu être. Toi, tu es la seule chose belle que j'aie jamais faite.Je ne te d
AnoukLa porte de la suite se referme derrière moi avec un clic définitif, trop doux pour un verrou de prison. Le silence est immédiat, épais, écrasant. Tout le luxe environnant – les marbres, les soieries, les fleurs fraîches renouvelées en mon absence – se fige en un décor parfait et mort.Mon co
AnoukNous passons à une sculpture, un bronze tourmenté. Il me parle technique, fonte à la cire perdue, patine. Sa connaissance est encyclopédique, sa passion, palpable. Cet homme-là n’est pas un faux. Il aime cela. C’est réel. Cela rend le reste , le danger que je sens en lui, l’ambiguïté de ses g
DanteLes mots m’échappent. Valère cligne des yeux, ne comprend pas. Moi à peine. C’est la vérité. Elle est un danger. Un risque calculé qui est en train de devenir incontrôlable. Sa naïveté, sa lumière, son monde propre… elles mettent en relief mes ombres. Et pire : elles m’y attirent. J’ai voulu
DanteLa voiture s’éloigne de l’hôtel, emportant son parfum léger, le souvenir de sa main chaude et consentante dans la mienne. Le goût de la victoire est cendré, amer. Elle a capitulé. Et cette reddition, au lieu de me rassasier, ouvre une faille en moi.Je regarde par la vitre teintée. Paris, ma







