LOGINDerrière moi, j'entends Liora renifler. Je me retourne, lui tends la main.
— Viens.
Elle s'approche, hésitante. Maria la regarde, ses yeux passent de l'une à l'autre, incrédules, émerveillées.
— Mes filles, murmure-t-elle. Mes deux filles.
Et elle les prend dans ses bras, toutes les deux, en même temps, comme pour rattraper trente ans de séparation en une seule étreinte.
NayaLa barque tangue sur les vagues. Le pêcheur ne parle pas, se contente de regarder l'horizon, de tirer sur sa cigarette, de corriger la barre quand une vague trop forte menace de nous faire chavirer.Je suis assise à l'avant, le visage tourné vers le large. Mes vêtements sont trempés. Mes cheveux collent à mes joues. Mon sac à dos est lourd sur mes épaules.L'île apparaît soudain. Une tache verte qui grossit, se précise, devient forêt, plage, maisons.Malapascua.Mon cœur s'emballe.— Bientôt arrivé, madame, dit le pêcheur.Je hoche la tête, incapable de parler. Ma gorge est nouée. Mes mains tremblent.Le bateau s'approche de la plage. Je vois des enfants qui courent, des femmes qui se retournent, des hommes qui arrêtent de réparer leurs filets pour me regarder.
Ma voix n'est pas la mienne. Elle est plus petite, plus fragile, comme celle d'une enfant qui demande pardon sans savoir pourquoi.— Bonjour, répond-elle. Sa voix tremble. Vous êtes perdue ?— Non. Je ne suis pas perdue.Je fais un pas en avant. Puis un autre. Mes jambes flageolent, mais je ne m'arrête pas. Je suis venue trop loin pour m'arrêter.— Je suis Liora. Liora Delacroix.Elle pâlit. Ses mains tremblent. Ses lèvres s'ouvrent et se referment sans laisser passer un son. Elle se lève lentement, si lentement que j'ai le temps de compter chaque battement de mon cœur, chaque seconde qui passe, chaque silence qui s'allonge entre nous.— Liora, répète-t-elle. Ma Liora ?— Votre Liora, oui. Celle que vous avez abandonnée.Le silence qui suit est si profond que j'entends le vent dans les cocotiers, les vagues sur la
Quand le jeepney arrive enfin au port, le soleil est haut. La mer scintille, d'un bleu presque irréel. Des bateaux de pêche sont amarrés le long du quai, leurs coques peintes de couleurs vives. L'odeur d'iode et de poisson grillé est puissante.— Malapascua, madame ? demande un pêcheur.— Oui. Combien ?— Cinq cents pesos.— Faites vite.Il m'aide à monter dans sa barque. Le bateau est petit, fragile, une coque de bois qui tangue au moindre mouvement. Je m'assois à l'avant, face à la mer.— Une heure, dit-il. Si chance.Si chance. Encore une fois.LioraLa traversée est un cauchemar.Les vagues sont hautes, le vent fort, le bateau tangue comme une coquille de noix sur l'océan. Je suis accrochée au bastingage, les jointures blanchies, le visage fouetté par les emb
NayaUne femme âgée s'approche, son visage ridé exprimant une inquiétude sincère. Elle me parle en tagalog, je ne comprends pas, mais je devine.— Ça va, dis-je en anglais. Je vais bien.Elle n'a pas l'air convaincue. Elle me tend une bouteille d'eau.— Buvez. Chaud ici.Je prends la bouteille, bois une longue gorgée. L'eau est tiède, mais elle me fait du bien.— Merci.Elle me sourit, puis repart vers sa famille.Je me redresse. Je ne suis pas venue jusqu'ici pour m'effondrer dans un aéroport. Liora a de l'avance, mais la course n'est pas finie. Peut-être que Maria voudra me voir. Peut-être que Maria voudra me voir même si Liora est arrivée la première. Peut-être que, dans le cœur d'une mère, il y a de la place pour deux filles.Je dois y croire. Je n'ai que ça.
À 14 heures, je suis à l'aéroport.Ma valise est enregistrée, mon billet en poche, mon passeport en main. Je suis dans la salle d'embarquement, entourée de voyageurs qui partent vers des destinations plus joyeuses. Des familles en vacances, des couples en lune de miel, des hommes d'affaires en costume.Moi, je pars vers l'inconnu.Mon téléphone vibre. Marc.Liora a atterri à Manille il y a deux heures. Elle a loué une voiture avec chauffeur. Direction Cebu. Sois forte.Je ferme les yeux. Elle a de l'avance. Beaucoup d'avance. Elle est déjà sur la route, à traverser le pays, à foncer vers notre mère pendant que moi, je suis encore assise dans un aéroport à attendre un vol qui n'est même pas à l'heure.— Dernier appel pour le vol AF 218 à destination de Manille, porte 24.Je me lè
Naya— Qu'est-ce que tu veux dire, elle est partie ?Ma voix est à peine un souffle. Il est 8 heures du matin, je n'ai pas dormi, et Elara vient de m'appeler avec des mots qui ne veulent pas s'assembler dans mon cerveau.— Elle est partie, répète Elara. Ce matin, 6 heures. Marc a croisé sa voiture devant l'aéroport.— Marc ? Qu'est-ce que Marc fait à l'aéroport à 6 heures du matin ?— Il déposait un client. Et il l'a vue. Liora. Avec une valise. En première classe, direction Manille.Le téléphone tremble dans ma main. Je suis assise sur mon canapé défoncé, les genoux remontés contre ma poitrine, le regard fixé sur l'enveloppe posée sur la table basse. L'enveloppe qu'Isabelle m'a donnée. L'adresse. Les photos. La lettre que je n'ai pas encore ouverte.— Non, dis-je. Non, elle n'aurait pas fait ça.— Naya, réveille-toi. C'est Liora. Bien sûr qu'elle a fait ça.— On avait dit qu'on irait ensemble. Elle m'a prise par la main. Elle m'a regardée dans les yeux. Elle a dit qu'on ferait une tr







