FAZER LOGINLe lendemain matin, Emma descendit prendre son petit-déjeuner avec une seule idée en tête : éviter Ethan.
À tout prix. Le rez-de-chaussée était plongé dans une lumière grise. Dehors, la pluie ne cessait pas. À travers la grande baie vitrée de la cuisine, Emma regarda un instant le jardin détrempé. Les branches des arbres se balançaient violemment sous les rafales et le ciel semblait tellement bas qu'il donnait l'impression de peser sur la maison. Un temps parfait pour son humeur. Eva était déjà assise à table, les deux mains entourant une tasse de café. Marc, lui, avait ouvert son journal et ajusté ses lunettes au bout de son nez. Ethan n'était pas encore là. Emma poussa intérieurement un soupir de soulagement. — Bonjour, ma chérie, lança Eva avec un sourire un peu hésitant. Tu as bien dormi ? Emma attrapa la bouteille de jus d'orange. — Pas vraiment. Elle se servit un verre et choisit la chaise la plus éloignée de la place qu'Ethan prendrait probablement. Elle n'avait presque pas d'appétit. De toute façon, elle mangeait rarement le matin. Marc tourna une page de son journal. — Le plombier doit passer à dix heures. Il y a un problème avec une canalisation dans la salle de bain du bas. — Je vais m'en occuper, répondit Eva. — Non, je... Des pas résonnèrent dans l'escalier. Emma se figea. Ethan apparut quelques secondes plus tard dans l'encadrement de la porte. Il portait un sweat à capuche de l'université et ses cheveux encore humides retombaient légèrement sur son front. Il venait certainement de sortir de la douche. Il ne salua personne. Pas même un regard. Il alla directement vers la cafetière avec cette assurance tranquille de quelqu'un qui connaissait chaque recoin de cette maison. Normal. Il était chez lui. C'était Emma, l'étrangère. — Bonjour, mon grand, dit Marc. — 'jour. Ethan se servit du café, ajouta deux sucres dans sa tasse et vint s'asseoir. Toujours sans regarder Emma. Pendant quelques secondes, personne ne parla. On entendait seulement le journal que Marc froissait légèrement entre ses doigts et le petit bruit des cuillères contre les tasses. Emma trempa à peine ses lèvres dans son jus. Puis elle le sentit. Ce regard. Elle releva les yeux. Ethan l'observait par-dessus sa tasse. Une petite lueur amusée brillait dans ses yeux. Emma fronça les sourcils. — Tu vas à un enterrement ? Elle eut un mouvement de surprise. — Pardon ? Ethan désigna sa tenue d'un léger mouvement du menton. — Ta robe. On n'est pas à un enterrement. Emma baissa les yeux. Elle portait simplement une robe noire à manches longues. Rien de particulier. Sobre, confortable. C'était la première chose qu'elle avait attrapée dans sa valise ce matin. Elle releva lentement la tête. — J'aime le noir. — On avait remarqué. Emma serra les doigts autour de son verre. — Ethan, intervint doucement Eva, Emma s'habille comme elle veut. — Bien sûr. Il haussa légèrement les épaules. — Je disais juste que ça faisait un peu... funérailles. Le mot lui traversa la poitrine. Funérailles. Emma sentit sa gorge se serrer. Il savait. Bien sûr qu'il savait. Marc avait forcément parlé à son fils de son père. Ethan savait qu'il était mort. Et malgré ça, il avait choisi ce mot. Ce mot précis. Il avait voulu la toucher là où ça faisait mal. Une chaleur désagréable monta dans la poitrine d'Emma. Elle posa son verre. — Au moins, je n'ai pas besoin de me déguiser pour qu'on me respecte. Le sourire d'Ethan disparut. Il reposa sa tasse un peu trop brusquement. — Qu'est-ce que tu insinues ? Emma soutint son regard. — Rien. Je constate. — Vous pourriez peut-être faire une trêve pendant le petit-déjeuner ? intervint Marc en pliant son journal avec un soupir fatigué. — C'est elle qui a commencé, répondit Ethan. Emma ouvrit de grands yeux. — Moi ? C'est toi qui as parlé d'enterrement ! — J'ai parlé de ta robe. C'est toi qui as mentionné les funérailles. — Tu viens de... — Assez ! La voix d'Eva claqua dans la pièce. Emma se tut immédiatement. Ethan aussi. Sa mère serrait sa tasse entre ses doigts. Ils tremblaient légèrement. Emma sentit sa colère retomber d'un cran. Elle n'avait pas l'habitude d'entendre Eva parler de cette façon. — Vous n'êtes pas obligés de vous aimer, reprit Eva plus calmement. Mais vous pourriez au moins essayer de vous supporter. Pour Marc et pour moi. Emma baissa les yeux vers son assiette vide. Sa colère était toujours là, brûlante, mais elle sentit une pointe de culpabilité s'y mêler. Elle regarda sa mère. Les cernes sous ses yeux étaient plus visibles ce matin. Eva semblait épuisée. Comme si les dernières semaines avaient laissé des traces que même le maquillage ne pouvait plus cacher. Emma savait ce que ces cernes disaient. Les nuits sans sommeil. Les larmes versées en silence. Les souvenirs. La douleur. Et tous les efforts qu'elle faisait pour continuer à avancer malgré tout. — Très bien, murmura Emma. Eva la regarda. — Très bien quoi ? Emma soupira discrètement. — Très bien. Je vais essayer. Ethan ne répondit pas. Il termina son café en silence, les yeux fixés sur le jardin derrière la vitre. Le petit-déjeuner se termina sans autre dispute. Marc partit dans son bureau. Eva monta ensuite se préparer.L'odeur de transpiration et de détergent flottait dans les vestiaires comme une brume épaisse. Ethan s'assit sur le banc, les coudes sur les genoux, et défit ses lacets avec des gestes mécaniques. Autour de lui, ses coéquipiers riaient, se lançaient des serviettes, commentaient les exploits du week-end. Il ne les écoutait pas.— Palmer, t'étais en forme ce matin, lança Théo, un grand rouquin au sourire facile. T'as cassé trois records au chrono.— J'étais pas en forme. J'étais énervé, corrigea Ethan sans lever les yeux.Théo éclata de rire.— Faudrait t'énerver plus souvent, alors.Ethan ne répondit pas. Il tira sur ses lacets, arracha ses chaussures. La colère grondait en lui, sourde et sans objet précis. Il n'avait pas dormi. Chaque fois qu'il fermait les yeux, il revoyait la scène du dîner : le verre d'eau qui se renversait, les yeux noirs d'Emma qui le défiaient sans trembler.On n'est pas à un enterrement.Il regrettait cette phrase. Pas parce qu'elle était cruelle il en ava
Le cours s'acheva dans un brouhaha de chaises et de sacs que l'on jetait sur les épaules. Emma replia son cahier vierge avec des gestes lents, retardant le moment de replonger dans la foule. Lucas, à côté d'elle, rangeait ses affaires avec une méticulosité presque comique, alignant ses stylos avant de les glisser dans une trousse usée.— T'as quoi, maintenant ? demanda-t-il.— Rien. Une heure de battement.— Moi aussi. Je peux te montrer la cafétéria, si tu veux. C'est un peu un labyrinthe, ici.Elle leva les yeux vers lui. Il y avait dans son regard une gentillesse désarmante, sans arrière-pensée. Il ne savait rien d'elle. Il ne la jugeait pas. Pour la première fois depuis des jours, elle sentit le nœud dans sa poitrine se desserrer un peu.— D'accord, dit-elle.Ils sortirent ensemble. Le soleil, maintenant haut, écrasait le campus d'une lumière blanche. Des étudiants s'agglutinaient sur les pelouses, formaient des cercles bruyants. Lucas guida Emma à travers les allées, comme
Le lundi matin s'étira sur le campus dans une lumière blanche et crue, comme si le soleil lui-même hésitait à réchauffer cette journée. Emma franchit les grilles de l'université, le cœur comprimé dans une gangue de glace. Ses doigts se crispèrent sur la bandoulière de son sac. Tout, ici, lui parut immense et hostile : les bâtiments de brique rouge, les allées trop larges, les groupes d'étudiants qui riaient déjà, soudés par des complicités anciennes. Elle n'était qu'une intruse.Elle marcha d'un pas mécanique, cherchant le bâtiment des lettres.Autour d'elle, des bribes de conversations s'entrechoquaient des histoires de vacances, des commentaires sur les professeurs, des moqueries légères. Personne ne la regardait, mais elle se sentit nue, exposée, comme si chaque regard pouvait percer le secret de sa honte : la maison des Palmer, le mariage de sa mère, l'étranger qui partageait désormais son toit.— T'as vu la nouvelle ? lança une fille à sa gauche, la voix chargée de sous-enten
Quelques minutes plus tard, Emma se retrouva seule dans la cuisine avec Ethan.Elle se leva avec son verre.Ethan ne la regardait pas.Elle non plus.Pourtant, le silence entre eux était presque insupportable. Il y avait quelque chose de tendu dans l'air, comme si le moindre geste pouvait suffire à déclencher une nouvelle dispute.Emma contourna la table.Elle passa derrière lui.Et c'est là qu'une idée lui traversa l'esprit.Elle n'y avait pas réfléchi.Pas vraiment.C'était venu tout seul. Une envie stupide, puérile peut-être, mais terriblement satisfaisante sur le moment. Ethan avait osé parler d'enterrement devant sa mère. Il méritait bien une petite leçon.Son verre était encore à moitié plein.Emma fit un pas.Puis un autre. Et, en passant derrière Ethan, elle laissa son poignet bouger juste assez.Le verre bascula. L'eau glacée se déversa sur l'assiette d'Ethan avant d'éclabousser son sweat et le col de son tee-shirt.— Oh !Emma recula vivement, une main devant la bouche.Elle
Le lendemain matin, Emma descendit prendre son petit-déjeuner avec une seule idée en tête : éviter Ethan.À tout prix.Le rez-de-chaussée était plongé dans une lumière grise. Dehors, la pluie ne cessait pas. À travers la grande baie vitrée de la cuisine, Emma regarda un instant le jardin détrempé. Les branches des arbres se balançaient violemment sous les rafales et le ciel semblait tellement bas qu'il donnait l'impression de peser sur la maison.Un temps parfait pour son humeur.Eva était déjà assise à table, les deux mains entourant une tasse de café. Marc, lui, avait ouvert son journal et ajusté ses lunettes au bout de son nez.Ethan n'était pas encore là.Emma poussa intérieurement un soupir de soulagement.— Bonjour, ma chérie, lança Eva avec un sourire un peu hésitant. Tu as bien dormi ?Emma attrapa la bouteille de jus d'orange.— Pas vraiment.Elle se servit un verre et choisit la chaise la plus éloignée de la place qu'Ethan prendrait probablement. Elle n'avait presque pas
Le dîner fut servi à sept heures précises dans la salle à manger des Palmer. Emma s’arrêta une seconde sur le seuil avant d'entrer. Au milieu de la pièce trônait une longue table en acajou, parfaitement dressée. Un chandelier à six branches éclairait la nappe blanche et faisait briller les couverts en argent. Sur les murs, le papier peint à rayures vert foncé donnait à la pièce une ambiance sérieuse, presque étouffante. Emma n'aimait déjà pas cet endroit. Marc lui indiqua une chaise. Elle s'assit. En face d'elle, Ethan prit place. Eva s'installa à côté de sa fille tandis que Marc s'assit près de son fils. Emma regarda la disposition de la table et eut presque envie de sourire. Deux côtés. Deux familles. Et elle, coincée au milieu. — J'ai demandé à Mme Delcourt de préparer un rôti, annonça Marc en dépliant soigneusement sa serviette. C'est notre gouvernante. Elle vient trois fois par semaine. C'est une femme remarquable. — Formidable, répondit Eva avec un petit sourire qu