FAZER LOGINLe lundi matin s'étira sur le campus dans une lumière blanche et crue, comme si le soleil lui-même hésitait à réchauffer cette journée.
Emma franchit les grilles de l'université, le cœur comprimé dans une gangue de glace. Ses doigts se crispèrent sur la bandoulière de son sac. Tout, ici, lui parut immense et hostile : les bâtiments de brique rouge, les allées trop larges, les groupes d'étudiants qui riaient déjà, soudés par des complicités anciennes.Elle n'était qu'une intruse.
Elle marcha d'un pas mécanique, cherchant le bâtiment des lettres.
Autour d'elle, des bribes de conversations s'entrechoquaient des histoires de vacances, des commentaires sur les professeurs, des moqueries légères. Personne ne la regardait, mais elle se sentit nue, exposée, comme si chaque regard pouvait percer le secret de sa honte : la maison des Palmer, le mariage de sa mère, l'étranger qui partageait désormais son toit.— T'as vu la nouvelle ? lança une fille à sa gauche, la voix chargée de sous-entendus.
— La brune avec l'air de vouloir mordre ? répondit son amie. Elle a une dégaine de veuve sicilienne. — Paraît qu'elle vit chez les Palmer. La mère a épousé le père d'Ethan.Un éclat de rire fusa. Emma accéléra le pas, les joues brûlantes.
Le nom d'Ethan Palmer agissait comme un acide sur sa peau. Même ici, il la poursuivait. Même ici, il était le roi, et elle, l'ombre indésirable.Elle trouva enfin l'amphithéâtre et se glissa dans un coin, près de la sortie, prête à fuir.
Elle déplia son cahier, fixa la page blanche sans la voir. Les murmures autour d'elle formaient une clameur sourde, étouffante.Puis elle le vit.
Ethan entra par la porte principale, nonchalamment, comme s'il possédait les lieux.
Il ne portait pas de sac, juste un sweat à capuche aux couleurs de l'équipe de basket. Ses cheveux bruns, encore humides, bouclaient sur sa nuque. Deux filles le suivaient, leurs rires tintant comme des clochettes. Une troisième, une blonde aux lèvres trop roses, posa une main sur son bras. Il ne la repoussa pas. Il sourit un sourire froid, calculé, qui n'atteignit pas ses yeux.Emma sentit son estomac se tordre.
Il ne l'avait pas vue. Il s'assit au premier rang, étendit ses jambes devant lui, et la fille blonde se pencha pour lui murmurer quelque chose à l'oreille. Il hocha la tête, l'air absent.— Tu permets ?
Une voix douce tira Emma de sa transe. Un garçon se tenait à côté d'elle, un cahier à la main, les yeux cachés derrière des lunettes à monture épaisse. Il désignait la chaise vide.
— Oui, souffla-t-elle. Bien sûr.
Il s'assit et lui adressa un sourire timide.
— T'es nouvelle, non ? Moi, c'est Lucas. Lucas Mercier.
— Emma, répondit-elle, la gorge serrée.
— Emma comment ?Elle hésita une fraction de seconde. Ce nom, encore, qui la trahissait.
— Emma Durand.
Lucas ne cilla pas. Il sortit un stylo et le fit tourner entre ses doigts, visiblement peu à l'aise avec les silences.
— T'as choisi quoi comme option principale ?
— Littérature moderne.
— Moi, c'est informatique. Mais j'ai pris ce cours en option. J'aime bien les romans policiers. Et toi ?
Elle faillit sourire. La normalité de cette conversation agissait comme un baume sur ses nerfs à vif.
— Je ne sais pas encore. Je lisais beaucoup, avant.
— Avant ?
Elle ne répondit pas. Ses yeux dérivèrent vers le premier rang. Ethan s'était retourné, et son regard balaya l'amphithéâtre avec lenteur, comme un projecteur de prison.
Il croisa celui d'Emma.Une seconde.
Une éternité. Puis il se détourna, sans un signe, sans un battement de cil.
Comme si elle n'existait pas.
Emma baissa les yeux sur son cahier. Ses doigts tremblaient. Elle serra son stylo si fort que le plastique craqua.
L'odeur de transpiration et de détergent flottait dans les vestiaires comme une brume épaisse. Ethan s'assit sur le banc, les coudes sur les genoux, et défit ses lacets avec des gestes mécaniques. Autour de lui, ses coéquipiers riaient, se lançaient des serviettes, commentaient les exploits du week-end. Il ne les écoutait pas.— Palmer, t'étais en forme ce matin, lança Théo, un grand rouquin au sourire facile. T'as cassé trois records au chrono.— J'étais pas en forme. J'étais énervé, corrigea Ethan sans lever les yeux.Théo éclata de rire.— Faudrait t'énerver plus souvent, alors.Ethan ne répondit pas. Il tira sur ses lacets, arracha ses chaussures. La colère grondait en lui, sourde et sans objet précis. Il n'avait pas dormi. Chaque fois qu'il fermait les yeux, il revoyait la scène du dîner : le verre d'eau qui se renversait, les yeux noirs d'Emma qui le défiaient sans trembler.On n'est pas à un enterrement.Il regrettait cette phrase. Pas parce qu'elle était cruelle il en ava
Le cours s'acheva dans un brouhaha de chaises et de sacs que l'on jetait sur les épaules. Emma replia son cahier vierge avec des gestes lents, retardant le moment de replonger dans la foule. Lucas, à côté d'elle, rangeait ses affaires avec une méticulosité presque comique, alignant ses stylos avant de les glisser dans une trousse usée.— T'as quoi, maintenant ? demanda-t-il.— Rien. Une heure de battement.— Moi aussi. Je peux te montrer la cafétéria, si tu veux. C'est un peu un labyrinthe, ici.Elle leva les yeux vers lui. Il y avait dans son regard une gentillesse désarmante, sans arrière-pensée. Il ne savait rien d'elle. Il ne la jugeait pas. Pour la première fois depuis des jours, elle sentit le nœud dans sa poitrine se desserrer un peu.— D'accord, dit-elle.Ils sortirent ensemble. Le soleil, maintenant haut, écrasait le campus d'une lumière blanche. Des étudiants s'agglutinaient sur les pelouses, formaient des cercles bruyants. Lucas guida Emma à travers les allées, comme
Le lundi matin s'étira sur le campus dans une lumière blanche et crue, comme si le soleil lui-même hésitait à réchauffer cette journée. Emma franchit les grilles de l'université, le cœur comprimé dans une gangue de glace. Ses doigts se crispèrent sur la bandoulière de son sac. Tout, ici, lui parut immense et hostile : les bâtiments de brique rouge, les allées trop larges, les groupes d'étudiants qui riaient déjà, soudés par des complicités anciennes. Elle n'était qu'une intruse.Elle marcha d'un pas mécanique, cherchant le bâtiment des lettres.Autour d'elle, des bribes de conversations s'entrechoquaient des histoires de vacances, des commentaires sur les professeurs, des moqueries légères. Personne ne la regardait, mais elle se sentit nue, exposée, comme si chaque regard pouvait percer le secret de sa honte : la maison des Palmer, le mariage de sa mère, l'étranger qui partageait désormais son toit.— T'as vu la nouvelle ? lança une fille à sa gauche, la voix chargée de sous-enten
Quelques minutes plus tard, Emma se retrouva seule dans la cuisine avec Ethan.Elle se leva avec son verre.Ethan ne la regardait pas.Elle non plus.Pourtant, le silence entre eux était presque insupportable. Il y avait quelque chose de tendu dans l'air, comme si le moindre geste pouvait suffire à déclencher une nouvelle dispute.Emma contourna la table.Elle passa derrière lui.Et c'est là qu'une idée lui traversa l'esprit.Elle n'y avait pas réfléchi.Pas vraiment.C'était venu tout seul. Une envie stupide, puérile peut-être, mais terriblement satisfaisante sur le moment. Ethan avait osé parler d'enterrement devant sa mère. Il méritait bien une petite leçon.Son verre était encore à moitié plein.Emma fit un pas.Puis un autre. Et, en passant derrière Ethan, elle laissa son poignet bouger juste assez.Le verre bascula. L'eau glacée se déversa sur l'assiette d'Ethan avant d'éclabousser son sweat et le col de son tee-shirt.— Oh !Emma recula vivement, une main devant la bouche.Elle
Le lendemain matin, Emma descendit prendre son petit-déjeuner avec une seule idée en tête : éviter Ethan.À tout prix.Le rez-de-chaussée était plongé dans une lumière grise. Dehors, la pluie ne cessait pas. À travers la grande baie vitrée de la cuisine, Emma regarda un instant le jardin détrempé. Les branches des arbres se balançaient violemment sous les rafales et le ciel semblait tellement bas qu'il donnait l'impression de peser sur la maison.Un temps parfait pour son humeur.Eva était déjà assise à table, les deux mains entourant une tasse de café. Marc, lui, avait ouvert son journal et ajusté ses lunettes au bout de son nez.Ethan n'était pas encore là.Emma poussa intérieurement un soupir de soulagement.— Bonjour, ma chérie, lança Eva avec un sourire un peu hésitant. Tu as bien dormi ?Emma attrapa la bouteille de jus d'orange.— Pas vraiment.Elle se servit un verre et choisit la chaise la plus éloignée de la place qu'Ethan prendrait probablement. Elle n'avait presque pas
Le dîner fut servi à sept heures précises dans la salle à manger des Palmer. Emma s’arrêta une seconde sur le seuil avant d'entrer. Au milieu de la pièce trônait une longue table en acajou, parfaitement dressée. Un chandelier à six branches éclairait la nappe blanche et faisait briller les couverts en argent. Sur les murs, le papier peint à rayures vert foncé donnait à la pièce une ambiance sérieuse, presque étouffante. Emma n'aimait déjà pas cet endroit. Marc lui indiqua une chaise. Elle s'assit. En face d'elle, Ethan prit place. Eva s'installa à côté de sa fille tandis que Marc s'assit près de son fils. Emma regarda la disposition de la table et eut presque envie de sourire. Deux côtés. Deux familles. Et elle, coincée au milieu. — J'ai demandé à Mme Delcourt de préparer un rôti, annonça Marc en dépliant soigneusement sa serviette. C'est notre gouvernante. Elle vient trois fois par semaine. C'est une femme remarquable. — Formidable, répondit Eva avec un petit sourire qu