FAZER LOGINQuelques minutes plus tard, Emma se retrouva seule dans la cuisine avec Ethan.
Elle se leva avec son verre.
Ethan ne la regardait pas.
Elle non plus.
Pourtant, le silence entre eux était presque insupportable. Il y avait quelque chose de tendu dans l'air, comme si le moindre geste pouvait suffire à déclencher une nouvelle dispute.
Emma contourna la table.
Elle passa derrière lui.
Et c'est là qu'une idée lui traversa l'esprit.
Elle n'y avait pas réfléchi.
Pas vraiment.
C'était venu tout seul. Une envie stupide, puérile peut-être, mais terriblement satisfaisante sur le moment. Ethan avait osé parler d'enterrement devant sa mère. Il méritait bien une petite leçon.
Son verre était encore à moitié plein.
Emma fit un pas.Puis un autre. Et, en passant derrière Ethan, elle laissa son poignet bouger juste assez.
Le verre bascula. L'eau glacée se déversa sur l'assiette d'Ethan avant d'éclabousser son sweat et le col de son tee-shirt.
— Oh !
Emma recula vivement, une main devant la bouche.
Elle prit aussitôt l'air horrifié.
— Je suis désolée ! C'est maladroit, je...
Ethan se leva d'un coup.
De l'eau coulait de son menton jusqu'à la table. Il regarda son sweat trempé. Puis son assiette. Puis Emma. Ses yeux se rétrécirent.
— Tu l'as fait exprès.
Ce n'était même pas une question. Emma battit des cils avec une innocence presque ridicule.
— Pas du tout. C'est le sol, il est glissant. J'ai trébuché...
— Tu mens.
— Pourquoi je mentirais ?
Ethan s'avança vers elle.
Un seul pas. Mais Emma sentit immédiatement la tension changer. Elle recula instinctivement. Son dos rencontra le plan de travail.
Mince.
Elle était coincée.
Ethan s'arrêta devant elle. Son visage avait perdu toute trace d'amusement.
— Parce que tu es comme ça, lâcha-t-il d'une voix basse. Parce que tu es furieuse d'être ici. Parce que tu détestes ton propre reflet dans le miroir.
Emma sentit quelque chose se briser en elle.
— Tu ne sais rien de moi.
— Je sais reconnaître une menteuse quand j'en vois une.
Ils étaient trop proches.
Emma pouvait sentir l'odeur du café dans son haleine. La chaleur de son corps lui parvenait malgré la distance minuscule qui les séparait.
Il était plus grand qu'elle. Beaucoup plus grand.
Mais elle refusa de baisser les yeux.
Elle ne lui donnerait pas cette satisfaction.
— Et moi, murmura-t-elle, je sais reconnaître un lâche.
Le changement fut immédiat.
Les yeux d'Ethan s'assombrirent. Ses pupilles se dilatèrent et ses mains se fermèrent lentement le long de son corps.
Emma cessa de respirer pendant une seconde.
Une seconde seulement.
Mais elle lui sembla interminable.
Pendant un instant, elle crut vraiment qu'il allait la frapper.
Puis Ethan recula.
Son visage était fermé.
— Tu ne vaux pas la peine.
Il attrapa un torchon posé sur le plan de travail et se mit à essuyer son sweat avec des gestes brusques.
Puis il quitta la cuisine.
Sans se retourner.
Emma resta là.
Immobile.
Son cœur battait si fort qu'elle l'entendait presque dans ses oreilles.
Elle avait gagné.
Encore une fois.
Alors pourquoi cette victoire lui donnait-elle envie de pleurer ?
Elle regarda la table trempée. Les couverts avaient été déplacés dans tous les sens et la chaise qu'Ethan avait repoussée en se levant était encore de travers.
Emma avala difficilement.
Qu'est-ce que je fais ?
Elle baissa les yeux.
Qu'est-ce que je suis en train de devenir ?
— Tout va bien ?
Emma sursauta.
Elle se retourna.
Eva se tenait dans l'encadrement de la porte. Ses sourcils étaient froncés et son regard passait de la table inondée au visage de sa fille.
Elle avait compris.
Bien sûr qu'elle avait compris.
— Un accident, répondit Emma.
Eva ne dit rien tout de suite.
Elle connaissait sa fille.
Elle connaissait ce regard obstiné. Cette mâchoire serrée. Cette façon qu'avait Emma de se refermer dès qu'elle avait mal et de se battre contre tout ce qui l'approchait.
— Emma...
— Ne dis rien. S'il te plaît. Pas maintenant.
Eva poussa un long soupir.
Ses épaules s'affaissèrent.
Tout à coup, elle sembla beaucoup plus vieille.
Plus fragile aussi.
Emma eut un pincement au cœur.
Les mois de deuil, les changements, les efforts pour reconstruire leur vie... tout cela semblait avoir épuisé les dernières forces de sa mère.
Eva regarda la table.
— Aide-moi à éponger.
C'était tout.
Pas de reproches.
Pas de colère.
Emma hocha simplement la tête.
Elle prit un torchon.
Elles nettoyèrent en silence.
Côte à côte.
Pendant quelques minutes, le geste ramena Emma des années en arrière. Elles avaient fait ça tellement de fois dans leur ancienne cuisine. Elles lavaient la vaisselle ensemble, plaisantaient parfois, et son père passait derrière elles pour leur voler quelque chose dans une assiette.
À cette époque, il était encore là.
À cette époque, leur monde n'avait pas encore explosé.
Emma serra un peu plus fort le torchon.
Le souvenir lui faisait mal.
Quand la table fut enfin sèche et les couverts remis à leur place, Eva posa doucement une main sur son épaule.
— Je sais que c'est difficile. Je sais que tu m'en veux. Mais Ethan n'est pas ton ennemi.
Emma resta silencieuse.
— Il me déteste.
Eva secoua doucement la tête.
— Il ne te connaît pas. Nuance.
Emma détourna le visage.
Sa mère ne comprenait pas.
Personne ne comprenait.
Ethan était son ennemi.
Cette maison était son ennemie.
Marc était son ennemi.
Depuis la mort de son père, elle avait parfois l'impression que le monde entier s'était retourné contre elle.
Emma se dégagea doucement de la main de sa mère.
Elle ne dit rien d'autre.
Elle monta dans sa chambre.
Arrivée dans le couloir, elle passa devant la porte d'Ethan.
Elle était fermée.
Pas un bruit ne venait de l'intérieur.
Emma ralentit malgré elle.
Était-il derrière cette porte ?
Assis sur son lit, encore furieux ?
Était-il en train de serrer les poings en repensant à ce qui venait de se passer ?
Ou préparait-il déjà sa vengeance ?
Emma fronça légèrement les sourcils.
Peut-être qu'il pensait à la même chose qu'elle.
À ce moment où leurs regards s'étaient accrochés au-dessus de la flaque d'eau.
Cette haine entre eux avait été si forte qu'elle en était presque troublante.
Elle secoua la tête.
Pas question de penser à lui.
Emma entra dans sa chambre et s'assit sur son lit.
La pluie continuait de frapper la fenêtre. Le vent faisait entendre un long gémissement dans la cheminée et, de temps à autre, la vieille maison craquait quelque part.
Emma prit son téléphone.
Son pouce fit défiler ses photos.
Elle s'arrêta sur celle qu'elle regardait chaque soir avant de dormir.
Son père.
Il était assis sur un banc public, son appareil photo entre les mains et un sourire tranquille aux lèvres.
Emma resta longtemps à regarder son visage.
C'était lui qui lui avait appris à cadrer.
À patienter.
À attendre la bonne lumière.
À saisir cet instant précis où quelque chose de beau apparaît, parfois seulement pendant quelques secondes.
Elle entendait encore sa voix.
« La photographie, ma chérie, c'est l'art de voir ce que les autres ne voient pas. »
Emma éteignit l'écran.
Puis elle ferma les yeux.
Qu'est-ce que tu verrais si tu étais là aujourd'hui, papa ?
La question lui serra le cœur.
Son père verrait une fille brisée.
Une veuve qui essayait déjà de tourner la page.
Un garçon rempli de colère. Et un homme qui faisait tout ce qu'il pouvait pour réparer les morceaux d'une famille qui s'était effondrée.
Il verrait une famille recomposée qui, pour l'instant, n'avait de famille que le nom. Et peut-être qu'il verrait aussi quelque chose qu'Emma refusait encore d'admettre.
Deux ennemis qui se ressemblaient beaucoup plus qu'ils ne voulaient le reconnaître.
Emma rouvrit les yeux.
Elle fixa longuement le plafond.
Ses lèvres se pincèrent. La guerre était déclarée. Et elle n'avait aucune intention de la perdre.
Le samedi matin se leva sur la demeure des Palmer, baigné d'une lumière dorée qui filtrait à travers les rideaux de soie. Marc et Eva s'affairaient dans l'entrée, leurs valises alignées près de la porte comme deux sentinelles prêtes au départ.Eva lissa sa robe pour la dixième fois, ses yeux allant de sa fille à Ethan avec une inquiétude qu'elle ne parvenait pas à dissimuler. Emma se tenait en retrait, adossée au mur du couloir, les bras croisés sur sa poitrine. Son visage ne laissait rien paraître, mais ses doigts tambourinaient contre son coude, trahissant une impatience qu'elle peinait à contenir.— Tu es sûre que tout ira bien ? demanda Eva en s'approchant d'elle.Emma leva les yeux au ciel avec une lenteur calculée.— Maman, je ne suis plus une enfant. Je peux survivre quarante-huit heures sans toi.Le ton était sec, mais Eva y décela une pointe d'exaspération familière. Elle soupira, résignée, puis déposa un baiser sur le front de sa fille qui se déroba à peine.Marc, lui, s'ad
Le lendemain matin, la maison des Palmer retrouva son calme apparent. Les rideaux du rez-de-chaussée laissaient filtrer une lumière pâle qui dessinait des motifs mouvants sur le parquet ciré. Emma descendit l'escalier avec la lenteur d'une somnambule, les paupières lourdes d'une nuit sans sommeil.Elle n'avait presque pas fermé l'œil. Chaque fois que ses pensées s'apaisaient, l'image d'Ethan dans le couloir de la fête revenait la frapper, comme une lame lancée avec précision.Elle avait fini par renoncer au repos, les yeux fixés sur le plafond, écoutant les bruits étouffés de la maison qui s'éveillait.Dans la cuisine, elle trouva Eva seule, debout près de la fenêtre, une tasse de thé fumante entre les mains. Sa mère portait une robe de chambre en soie grise, ses cheveux relevés en un chignon lâche. Elle semblait absorbée par la contemplation du jardin, mais se retourna dès qu'elle entendit les pas de sa fille.— Tu es matinale, remarqua-t-elle avec une douceur prudente.— Pas vra
La portière claqua avec une violence contenue. Ethan contourna le véhicule sans un regard pour Emma, qui restait figée sur le siège passager, les mains crispées sur ses genoux. Le trajet depuis la fête s’était déroulé dans un silence si épais qu’elle avait cru entendre battre le cœur de son ennemi. Chaque feu rouge avait été une torture, chaque accélération une provocation muette.Elle sortit à son tour, lentement, comme si le sol pouvait se dérober sous ses talons. La demeure des Palmer se dressait devant eux, immense et indifférente, ses fenêtres éteintes pareilles à des yeux clos. La nuit enveloppait la façade de pierre d’une fraîcheur humide qui sentait l’herbe coupée et le jasmin.Ethan avait déjà gravi les marches du perron. Sa silhouette sombre se découpait contre la porte d’entrée, et Emma remarqua la raideur de ses épaules. Il inséra la clé dans la serrure avec une précision mécanique, poussa le battant et disparut à l’intérieur sans vérifier si elle suivait.Elle le suivi
La musique pulsait encore dans la salle de réception, mais elle ne parvint aux oreilles d'Emma que comme un écho lointain, une rumeur assourdie par la colère qui grondait en elle. La poigne d'Ethan se resserra autour de son poignet. Il l'entraînait à travers la foule compacte, ignorant les regards curieux et les murmures qui s'élevaient sur leur passage.— Lâche-moi, ordonna-t-elle d'une voix basse, vibrante de rage.Il ne répondit pas. Il ne ralentit même pas. Ses doigts étaient comme des bracelets d'acier, inflexibles, et sa mâchoire, crispée, dessinait une ligne dure sous la lumière stroboscopique. Il poussa la porte des couloirs d'un coup d'épaule.Le battant claqua contre le mur, et soudain, le bruit de la fête ne fut plus qu'un bourdonnement confus.Le silence du couloir était presque agressif, troublé seulement par leurs respirations saccadées et le claquement de leurs pas sur le carrelage froid. Ethan s'arrêta brusquement, si vite qu'Emma manqua de le percuter. Il la fit pi
La musique pulsait, lourde, presque palpable. Des basses saturées s'échappaient des enceintes et faisaient vibrer les murs du salon, transformant la vaste demeure des Valler en une boîte de nuit improvisée. Des corps se mouvaient dans une semi-obscurité, baignés de halos rougeoyants et bleutés. L'air sentait la bière renversée, le parfum bon marché et la sueur.Emma dansait. Enfin, elle bougeait son corps au rythme de la musique, avec une énergie qui tenait plus de la provocation que du plaisir. Le verre en plastique qu'elle tenait était vide, mais elle le serrait toujours, comme un trophée dérisoire. Elle avait bu. Pas assez pour être ivre, mais suffisamment pour que le monde autour d'elle lui paraisse lointain, ouaté, supportable. Elle défiait sa mère, défiait cette nouvelle vie, défiait le fantôme de son père qui semblait lui reprocher chaque éclat de rire forcé.Sa robe, plus courte que ce qu'elle aurait osé porter en temps normal, attirait les regards. Des regards masculin
Ethan conduisait lentement. Trop lentement. Emma devinait son regard qui revenait sans cesse vers elle, mais elle refusait de le regarder.Pas maintenant.La colère reflua peu à peu, remplacée par un vide immense et une fatigue écrasante. Elle ferma les yeux et laissa sa tête reposer contre la vitre froide.Elle aurait voulu que cette nuit s'efface.La fête.L’alcool.Le garçon.La main d’Ethan sur son poignet.Sa colère. Et surtout cette étrange sensation qu’elle avait ressentie lorsqu’il s’était interposé pour la défendre.Pourquoi fallait-il que ce soit lui ?Pourquoi Ethan Palmer ?— Tu ne peux pas continuer comme ça. Sa voix la fit rouvrir les yeux.— Je t’ai dit de ne pas me parler.— Tu ne veux pas m’écouter. Très bien. Mais sache une chose.Sa main se resserra autour du volant.— Si tu recommences, si tu te mets en danger comme ce soir… je ne te laisserai pas faire. Que tu le veuilles ou non.Emma fixa son reflet dans la vitre.Son visage était pâle.Ses yeux rougis.Elle ressem







