FAZER LOGINL'odeur de transpiration et de détergent flottait dans les vestiaires comme une brume épaisse.
Ethan s'assit sur le banc, les coudes sur les genoux, et défit ses lacets avec des gestes mécaniques. Autour de lui, ses coéquipiers riaient, se lançaient des serviettes, commentaient les exploits du week-end. Il ne les écoutait pas.— Palmer, t'étais en forme ce matin, lança Théo, un grand rouquin au sourire facile. T'as cassé trois records au chrono.
— J'étais pas en forme. J'étais énervé, corrigea Ethan sans lever les yeux.
Théo éclata de rire.
— Faudrait t'énerver plus souvent, alors.
Ethan ne répondit pas. Il tira sur ses lacets, arracha ses chaussures.
La colère grondait en lui, sourde et sans objet précis. Il n'avait pas dormi. Chaque fois qu'il fermait les yeux, il revoyait la scène du dîner : le verre d'eau qui se renversait, les yeux noirs d'Emma qui le défiaient sans trembler.On n'est pas à un enterrement.
Il regrettait cette phrase.
Pas parce qu'elle était cruelle il en avait dit bien pire mais parce qu'elle n'avait pas atteint sa cible. Emma n'avait pas cillé. Elle l'avait regardé comme on regarde un insecte gênant, avec un mépris froid qui l'avait déstabilisé plus qu'il ne voulait l'admettre.— Dis donc, Palmer, lança un autre coéquipier, un dénommé Kevin, en sortant de la douche. C'est vrai ce qu'on raconte ? Ta sœur est dans la fac ?
Ethan se figea. Ses doigts se refermèrent sur le tissu de son sac.
— Ce n'est pas ma sœur.
Le silence qui suivit fut éloquent. Les regards échangés en coin, les sourires qui s'effaçaient. Kevin haussa les épaules, inconscient du danger.
— Ouais, enfin, ta demi-sœur, ta quasi-sœur, appelez ça comme vous voulez. Elle est canon, en tout cas. Un peu bizarre, mais canon.
Ethan se leva.
Le mouvement fut si brusque que le banc racla le sol avec un crissement aigu. Il fit un pas vers Kevin. Sa voix, quand elle sortit, était basse et tranchante comme une lame.— Tu veux répéter ?
Kevin recula, les mains levées en signe d'apaisement.
— Hé, relax, je disais ça comme ça.
— Eh bien, ne dis pas « ça comme ça ». Ne dis rien du tout. Ne la regarde pas. Ne prononce pas son nom.Théo s'interposa, une main sur le torse d'Ethan.
— Calme-toi, capitaine. Kevin est un abruti, mais il est inoffensif.
— Lâche-moi.Ethan repoussa Théo, attrapa son sac et quitta les vestiaires sans se retourner. La porte claqua derrière lui, résonnant dans le couloir comme un coup de tonnerre.
Il marcha vite, le souffle court, les poings serrés.
Il ne comprenait pas cette rage. Elle n'avait rien à voir avec Kevin, ni avec le basket, ni avec quoi que ce soit de rationnel. Elle était là, tapie dans sa poitrine depuis que cette fille était entrée dans sa maison, dans sa vie, avec ses yeux noirs et son silence accusateur.Il s'arrêta devant une fontaine à eau, but longuement.
L'eau glacée coula dans sa gorge, apaisant un peu le feu qui le consumait.Ce n'est pas ma sœur.
Il l'avait dit.
Il le pensait. Mais son père, lui, pensait le contraire. Et cette contradiction le déchirait, plus violemment qu'il ne l'aurait cru.Il reprit sa marche vers le gymnase. Ce soir, il s'entraînerait jusqu'à l'épuisement.
Il frapperait le ballon contre le sol jusqu'à ce que ses bras crient grâce. Jusqu'à ce que le visage d'Emma s'efface de son esprit. Mais il savait déjà que cela ne suffirait pas.Le couloir des casiers était un boyau étroit, mal éclairé, où l'air stagnait entre les rangées de métal gris.
Emma y pénétra avec une appréhension sourde, le papier froissé dans sa main indiquant le numéro de son casier : 247. Elle compta les portes, slaloma entre les étudiants qui s'interpellaient. L'odeur de caoutchouc et de papier moisi lui piqua les narines.Elle trouva le 247. Et se figea.
Juste à côté, le 248, ouvert, laissait voir un sac de sport et une veste aux couleurs de l'équipe de basket. Elle reconnut la veste. Elle l'avait vue, le matin même, sur les épaules d'Ethan.
Non. Pas ça.
Elle recula d'un pas, comme si le métal pouvait la mordre. Mais il était trop tard. Une présence derrière elle fit se hérisser les poils sur sa nuque. Elle n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qui c'était.
— Tu gênes le passage.
La voix d'Ethan tomba sur elle, froide et coupante.
Elle ne bougea pas. Il attendit, le corps tendu, son sac jeté sur une épaule. Puis, délibérément, il la contourna, la frôlant au passage. Son coude heurta le bras d'Emma, un contact bref et brutal.— Pardon, dit-elle, mécaniquement.
— Pas de quoi.Il ouvrit son casier en grand, bloquant l'accès au sien. Emma serra les dents.
— Tu peux fermer ton casier ? demanda-t-elle d'une voix qu'elle voulait ferme.
— Pourquoi ? Tu es pressée ? — J'ai besoin de prendre mes affaires. — Prends-les.Il ne bougea pas. Emma inspira profondément.
Elle tendit le bras, essaya d'atteindre la poignée de son propre casier, mais le corps d'Ethan faisait obstacle. Il ne la regardait pas, occupé à fouiller dans son sac, mais un sourire imperceptible flottait sur ses lèvres.— Tu le fais exprès, lâcha-t-elle.
— Faire exprès quoi ?Il tourna enfin la tête vers elle. Ses yeux bleus elle ne les avait jamais vus d'aussi près étaient froids comme un lac en hiver. Il la toisa avec une lenteur calculée.
— D'accord, dit-il en claquant la porte de son casier. Voilà, c'est fermé. Contente ?
Il s'éloigna sans attendre de réponse, ses pas résonnant dans le couloir. Emma resta immobile, le cœur battant, la rage et l'humiliation nouées dans sa gorge.
Elle ouvrit son casier d'un geste brusque. À l'intérieur, elle trouva un mot plié en quatre, glissé là par une main inconnue. Elle le déplia avec des doigts tremblants.
Bienvenue chez les Palmer. Tu ne tiendras pas un mois.
L'écriture était penchée, anonyme.
Emma froissa le papier et le jeta au fond du casier. Elle ne pleurerait pas. Pas ici. Pas devant lui. Mais ses mains tremblaient encore lorsqu'elle claqua la porte métallique et s'enfonça dans le couloir, le regard brouillé par des larmes qu'elle refusait de verser.L'odeur de transpiration et de détergent flottait dans les vestiaires comme une brume épaisse. Ethan s'assit sur le banc, les coudes sur les genoux, et défit ses lacets avec des gestes mécaniques. Autour de lui, ses coéquipiers riaient, se lançaient des serviettes, commentaient les exploits du week-end. Il ne les écoutait pas.— Palmer, t'étais en forme ce matin, lança Théo, un grand rouquin au sourire facile. T'as cassé trois records au chrono.— J'étais pas en forme. J'étais énervé, corrigea Ethan sans lever les yeux.Théo éclata de rire.— Faudrait t'énerver plus souvent, alors.Ethan ne répondit pas. Il tira sur ses lacets, arracha ses chaussures. La colère grondait en lui, sourde et sans objet précis. Il n'avait pas dormi. Chaque fois qu'il fermait les yeux, il revoyait la scène du dîner : le verre d'eau qui se renversait, les yeux noirs d'Emma qui le défiaient sans trembler.On n'est pas à un enterrement.Il regrettait cette phrase. Pas parce qu'elle était cruelle il en ava
Le cours s'acheva dans un brouhaha de chaises et de sacs que l'on jetait sur les épaules. Emma replia son cahier vierge avec des gestes lents, retardant le moment de replonger dans la foule. Lucas, à côté d'elle, rangeait ses affaires avec une méticulosité presque comique, alignant ses stylos avant de les glisser dans une trousse usée.— T'as quoi, maintenant ? demanda-t-il.— Rien. Une heure de battement.— Moi aussi. Je peux te montrer la cafétéria, si tu veux. C'est un peu un labyrinthe, ici.Elle leva les yeux vers lui. Il y avait dans son regard une gentillesse désarmante, sans arrière-pensée. Il ne savait rien d'elle. Il ne la jugeait pas. Pour la première fois depuis des jours, elle sentit le nœud dans sa poitrine se desserrer un peu.— D'accord, dit-elle.Ils sortirent ensemble. Le soleil, maintenant haut, écrasait le campus d'une lumière blanche. Des étudiants s'agglutinaient sur les pelouses, formaient des cercles bruyants. Lucas guida Emma à travers les allées, comme
Le lundi matin s'étira sur le campus dans une lumière blanche et crue, comme si le soleil lui-même hésitait à réchauffer cette journée. Emma franchit les grilles de l'université, le cœur comprimé dans une gangue de glace. Ses doigts se crispèrent sur la bandoulière de son sac. Tout, ici, lui parut immense et hostile : les bâtiments de brique rouge, les allées trop larges, les groupes d'étudiants qui riaient déjà, soudés par des complicités anciennes. Elle n'était qu'une intruse.Elle marcha d'un pas mécanique, cherchant le bâtiment des lettres.Autour d'elle, des bribes de conversations s'entrechoquaient des histoires de vacances, des commentaires sur les professeurs, des moqueries légères. Personne ne la regardait, mais elle se sentit nue, exposée, comme si chaque regard pouvait percer le secret de sa honte : la maison des Palmer, le mariage de sa mère, l'étranger qui partageait désormais son toit.— T'as vu la nouvelle ? lança une fille à sa gauche, la voix chargée de sous-enten
Quelques minutes plus tard, Emma se retrouva seule dans la cuisine avec Ethan.Elle se leva avec son verre.Ethan ne la regardait pas.Elle non plus.Pourtant, le silence entre eux était presque insupportable. Il y avait quelque chose de tendu dans l'air, comme si le moindre geste pouvait suffire à déclencher une nouvelle dispute.Emma contourna la table.Elle passa derrière lui.Et c'est là qu'une idée lui traversa l'esprit.Elle n'y avait pas réfléchi.Pas vraiment.C'était venu tout seul. Une envie stupide, puérile peut-être, mais terriblement satisfaisante sur le moment. Ethan avait osé parler d'enterrement devant sa mère. Il méritait bien une petite leçon.Son verre était encore à moitié plein.Emma fit un pas.Puis un autre. Et, en passant derrière Ethan, elle laissa son poignet bouger juste assez.Le verre bascula. L'eau glacée se déversa sur l'assiette d'Ethan avant d'éclabousser son sweat et le col de son tee-shirt.— Oh !Emma recula vivement, une main devant la bouche.Elle
Le lendemain matin, Emma descendit prendre son petit-déjeuner avec une seule idée en tête : éviter Ethan.À tout prix.Le rez-de-chaussée était plongé dans une lumière grise. Dehors, la pluie ne cessait pas. À travers la grande baie vitrée de la cuisine, Emma regarda un instant le jardin détrempé. Les branches des arbres se balançaient violemment sous les rafales et le ciel semblait tellement bas qu'il donnait l'impression de peser sur la maison.Un temps parfait pour son humeur.Eva était déjà assise à table, les deux mains entourant une tasse de café. Marc, lui, avait ouvert son journal et ajusté ses lunettes au bout de son nez.Ethan n'était pas encore là.Emma poussa intérieurement un soupir de soulagement.— Bonjour, ma chérie, lança Eva avec un sourire un peu hésitant. Tu as bien dormi ?Emma attrapa la bouteille de jus d'orange.— Pas vraiment.Elle se servit un verre et choisit la chaise la plus éloignée de la place qu'Ethan prendrait probablement. Elle n'avait presque pas
Le dîner fut servi à sept heures précises dans la salle à manger des Palmer. Emma s’arrêta une seconde sur le seuil avant d'entrer. Au milieu de la pièce trônait une longue table en acajou, parfaitement dressée. Un chandelier à six branches éclairait la nappe blanche et faisait briller les couverts en argent. Sur les murs, le papier peint à rayures vert foncé donnait à la pièce une ambiance sérieuse, presque étouffante. Emma n'aimait déjà pas cet endroit. Marc lui indiqua une chaise. Elle s'assit. En face d'elle, Ethan prit place. Eva s'installa à côté de sa fille tandis que Marc s'assit près de son fils. Emma regarda la disposition de la table et eut presque envie de sourire. Deux côtés. Deux familles. Et elle, coincée au milieu. — J'ai demandé à Mme Delcourt de préparer un rôti, annonça Marc en dépliant soigneusement sa serviette. C'est notre gouvernante. Elle vient trois fois par semaine. C'est une femme remarquable. — Formidable, répondit Eva avec un petit sourire qu