MasukChapitre 4
Maëlle
Le cabinet du docteur Moreau est situé dans un immeuble haussmannien du seizième arrondissement, une de ces adresses discrètes et prestigieuses où les médecins les plus réputés de Paris reçoivent leurs patients dans des salons feutrés aux murs tapissés de soie et aux bibliothèques remplies d'ouvrages médicaux anciens. Je suis assise sur une chaise en velours bleu, les mains croisées sur mes genoux, le dos droit, la nuque raide, et j'attends que le professeur finisse de lire les résultats d'analyses qui viennent d'arriver sur son bureau.
Le docteur Moreau est un homme d'une soixantaine d'années, le visage étroit et les cheveux grisonnants, des lunettes en demi-lune perchées sur un nez aquilin qui lui donne l'air d'un oiseau de proie. Il est le médecin de la famille Soren depuis plus de trente ans, et c'est à lui que l'on m'a confiée dès mon arrivée dans cette maison, comme on confie un objet fragile à un expert en antiquités. Il a écouté mes symptômes avec une attention polie, il a prescrit des analyses, des radiographies, des prélèvements, et aujourd'hui il va m'annoncer le résultat de toutes ces investigations.
Je le sais avant même qu'il n'ouvre la bouche. Je le sais à la façon dont il évite mon regard, à la manière dont ses doigts tambourinent nerveusement sur le sous-main en cuir, à cette hésitation imperceptible qui précède les mauvaises nouvelles comme un silence annonce la tempête.
– Madame Soren, commence-t-il d'une voix qui se veut rassurante mais qui trahit une inquiétude profonde, les résultats de vos examens sont arrivés. Je préfère être direct avec vous : vous êtes atteinte d'une maladie rare, le syndrome de Melkerson. C'est une affection dégénérative qui affecte progressivement le système nerveux central.
Il marque une pause, comme s'il attendait une réaction de ma part, un cri, une larme, un tremblement. Je ne lui offre rien de tout cela. Mon visage reste impassible, mes mains restent croisées sur mes genoux, ma respiration reste lente et régulière.
– Le pronostic, poursuit-il en baissant légèrement la voix, est de cinq ans. Peut-être un peu plus si nous parvenons à ralentir la progression de la maladie avec des traitements expérimentaux. Il existe des essais cliniques prometteurs en Suisse et aux États-Unis. Il ne faut pas perdre espoir, madame Soren. La médecine fait des progrès constants.
J'écoute ses paroles comme on écoute la pluie tomber derrière une vitre, avec un détachement presque serein. Cinq ans. Cinq années à regarder mon corps se dégrader lentement, à subir des traitements douloureux, à espérer contre toute raison un miracle qui ne viendra pas. Cinq années de sursis dans une vie qui n'en est pas une, dans un mariage qui n'en est pas un, dans une existence qui n'a jamais été autre chose qu'une succession de journées vides et de nuits solitaires.
Je n'éprouve rien. C'est cela le plus étrange. Pas de peur, pas de colère, pas de révolte. Juste un vide immense, un gouffre qui s'ouvre sous mes pieds et dans lequel je tombe sans résistance, sans même essayer de me raccrocher à quoi que ce soit. La mort ne me fait pas peur. Ce qui me terrifie, c'est de continuer à vivre comme j'ai vécu pendant toutes ces années, invisible, transparente, inexistante.
– Merci, docteur, dis-je simplement en me levant de ma chaise.
Il me regarde avec une expression de surprise mêlée de compassion. Il attendait des questions, des supplications, des négociations avec le destin. Il n'obtient qu'un visage de marbre et une voix parfaitement calme.
– Je vous en prie, madame Soren. Nous allons mettre en place un protocole de soins. Je vous tiendrai informée des avancées des essais cliniques.
Je hoche la tête sans répondre. Je prends mon sac à main, j'enfile mon manteau, et je quitte le cabinet médical avec la même dignité froide que j'ai apprise au contact des Soren, cette élégance du malheur qui consiste à ne jamais rien montrer, à ne jamais rien laisser paraître, à mourir debout et en silence.
Dehors, Paris resplendit sous un soleil d'automne. Les feuilles dorées des marronniers tourbillonnent dans les allées du parc, les enfants courent en riant, les amoureux se tiennent par la main sur les bancs publics. Je marche au milieu de cette foule d'inconnus, et je les observe avec une curiosité nouvelle, presque douloureuse. Ces gens possèdent ce que je n'ai jamais eu : une existence qui leur appartient. Ils ont des joies simples, des peines ordinaires, des espoirs raisonnables. Ils vivent, tout simplement, alors que moi je n'ai fait que survivre depuis que j'ai franchi le seuil de la demeure Soren.
Je m'arrête devant une boulangerie. Une jeune femme en sort avec un pain sous le bras et un enfant accroché à sa main. Elle rit de quelque chose que l'enfant vient de dire. Son rire est léger, insouciant, plein de cette joie banale qui est le sel de l'existence ordinaire. Je la regarde s'éloigner dans la rue, et une douleur aiguë me transperce la poitrine, plus violente que tout ce que le diagnostic du docteur Moreau a pu provoquer. Cette femme a ce que je ne posséderai jamais : une vie qui a un sens, une place dans le monde, une raison de se lever le matin.
Je reprends ma marche. Mes talons claquent sur le pavé parisien, et chaque pas me rapproche de la demeure Soren, de cette cage dorée où je vais mourir à petit feu si je ne fais rien. Cinq ans. Le médecin m'a donné cinq ans. Cinq années à dépérir lentement sous les yeux indifférents de mon mari, à subir les remarques empoisonnées d'Helena, à me faner comme une fleur coupée dans un vase trop luxueux.
Ou alors.
Ou alors je peux prendre ces cinq années et en faire autre chose. Je peux décider de vivre, vraiment vivre, pour la première fois de mon existence. Je peux m'arracher à ce monde qui m'étouffe et renaître ailleurs, sous un autre nom, avec un autre visage, une autre identité qui n'appartiendra qu'à moi. Si je dois mourir, je mourrai libre. Je mourrai à leurs yeux bien avant que mon corps ne me lâche.
Cette pensée, qui n'était qu'une vague ébauche dans le taxi qui me ramenait du gala, prend soudain une clarté fulgurante. Elle s'impose à mon esprit avec la force d'une évidence longtemps refoulée, comme si je savais depuis toujours que cette décision était la seule possible, la seule issue à l'impasse dans laquelle je me suis engagée sans même m'en rendre compte.
Je franchis les grilles de la demeure Soren. Le parc est désert, les arbres centenaires balancent leurs branches dans le vent d'automne, et la façade de pierre grise se dresse devant moi comme un mausolée. Je traverse le hall sans croiser personne, je monte l'escalier monumental, je me réfugie dans ma chambre, et je m'assois sur le bord de mon lit, le regard perdu sur les motifs du tapis.
Cinq ans. C'est peu, et c'est beaucoup. C'est assez pour disparaître. C'est assez pour renaître. C'est assez pour vivre, enfin, ne serait-ce qu'un peu, ne serait-ce qu'une fraction de seconde à l'échelle d'une existence. Et cette idée, cette idée folle et magnifique, est la première chose qui fait battre mon cœur depuis que j'ai mis les pieds dans cette maison.
Je prends une décision. Je ne sais pas encore comment je vais faire, ni par quels moyens, ni avec quelle aide. Mais je sais que je vais le faire. Je vais mourir à leurs yeux bien avant que la maladie ne m'emporte. Je vais disparaître pour de bon, m'effacer de ce monde, et renaître ailleurs, libre, vivante, maîtresse de mon destin.
Et cette pensée, au lieu de m'effrayer, m'emplit d'une paix immense, une paix que je n'avais pas ressentie depuis si longtemps que j'en avais presque oublié le goût.
Chapitre 66ÉliseLa pluie redouble.Je suis debout sous le porche, trempée, épuisée, brisée. Gabriel est devant moi, à quelques mètres, immobile, silencieux. Il attend. Il attend que je parle. Il attend que je décide. Il attend que je reste ou que je parte.Je le regarde. Longuement. Je vois un homme brisé. Un homme qui a découvert l'amour trop tard. Un homme qui a passé sa vie à se protéger, à se cacher, à se mentir. Un homme qui vient de tout avouer, de tout confesser, de tout donner. Un homme qui a enfin parlé.Mais je vois aussi une femme brisée. Une femme qui a trop donné. Une femme qui a attendu pendant sept ans. Une femme qui a souffert pendant cinq ans. Une femme qui a aimé, qui a espéré, qui a cru. Une femme qui vient d'&ecir
Chapitre 65GabrielElle est là, devant moi, trempée, épuisée, brisée. Sa robe rouge colle à sa peau, ses cheveux ruissellent, ses pieds nus sont couverts de boue. Elle me regarde avec des yeux qui ne sont plus gris mais noirs, des yeux de tempête, des yeux de noyée.Et moi, je sais que c'est mon dernier moment. Le dernier moment pour lui dire. Le dernier moment pour qu'elle comprenne.Alors je parle.– Mon père m'a convoqué dans son bureau trois semaines avant sa mort. Il était assis derrière son bureau, un dossier posé devant lui. Il m'a dit : « Gabriel, tu vas épouser Maëlle Moreau. C'est nécessaire. » Pas une question. Pas une demande. Un ordre. J'avais trente ans, et j'ai obéi comme j'avais toujours obéi. Parce que j'étais son fi
Chapitre 64ÉliseJe fuis.Je quitte le palais en courant, mes talons à la main, mes pieds nus sur le gravier glacé du parc. La pluie tombe en torrents, une pluie d’orage qui détrempe ma robe rouge, qui colle mes cheveux à mon visage, qui noie mes larmes sous des trombes d’eau. Je ne sais pas où je vais. Je sais seulement que je dois m’éloigner. M’éloigner d’Helena, de ses révélations, de ses mots qui m’ont transpercée comme des lames. La clause contractuelle. Le mariage forcé. Tout était faux. Tout, absolument tout.– Maëlle !Sa voix me parvient, portée par le vent, déformée par la pluie. Je ne m’arrête pas. Je cours plus vite. Le gravier me brûle la plante des pieds. Les branches des arbres me fouettent
Chapitre 63HelenaLa sécurité m'encercle. Trois hommes en costume sombre, le regard dur, les mains prêtes à intervenir. Je les regarde avec mépris, mais au fond de moi, la panique commence à monter.– Vous savez qui je suis ? Vous n'avez pas le droit de me toucher.– Madame Soren, veuillez nous suivre. Sans faire de scandale.Je ris. Un rire amer, qui résonne dans le hall silencieux. Les invités se sont figés. Les journalistes ont sorti leurs téléphones. Les caméras tournent. Je suis prise au piège, mais je ne leur donnerai pas la satisfaction de me voir céder.– Un scandale ? Mais mon cher, le scandale, c'est moi qui l'ai créé. Vous n'êtes que des figurants.Je fais un pas de côté. Un mouvem
Chapitre 62GabrielJe surgis dans le hall comme une tornade.Les portes claquent contre les murs. Les têtes se tournent. Les murmures s’interrompent. Je traverse la foule sans ralentir, les yeux fixés sur l’estrade où Helena se tient, triomphante, le micro à la main.– Gabriel ! s’écrie-t-elle. Quelle surprise. Je suis en train de…Je monte les marches trois à trois. Je lui arrache le micro des mains. Elle recule, stupéfaite.– Assez.Ma voix résonne dans le hall entier. Le silence est total. Trois cents personnes retiennent leur souffle.Je me tourne vers la foule. Je les regarde, un à un.– Vous voulez la vérité ? Je vais vous la donner. La vraie.Je sors de ma poche les documents que Nathan m’a fait parvenir. Les rapports d’expertise. Les relevés bancaires. Les preuves.
Chapitre 61ÉliseLe moment est un cauchemar éveillé.Je suis au centre d'une meute. Les flashs crépitent, les murmures sont des hurlements, les visages qui m'entourent ne sont plus des visages mais des masques d'horreur et de jugement. Je suis seule, debout, dans ma robe rouge, et le monde entier semble s'être retourné contre moi.Helena continue son numéro, pathétique et triomphante. Sa voix résonne dans le hall, amplifiée par les haut-parleurs, et chaque mot qu'elle prononce est une lame qui s'enfonce dans ma poitrine. Elle brandit les documents, les photos, les faux témoignages. Elle m'accuse de tout. De mensonge. De manipulation. De crime. Elle me dépouille de mon identité, de ma dignité, de mon humanité.Je ne peux pas nier. Je ne peux pas fuir. Mon passé est affic







