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Chapitre 3

Author: Les écrits
last update publish date: 2026-06-14 07:22:33

Chapitre 3

Maëlle

Le gala est un supplice social.

Je déambule de groupe en groupe, souriant mécaniquement, échangeant des banalités avec des inconnus qui ne m'écoutent pas. La musique classique se mêle aux conversations étouffées, aux rires de commande, au tintement des flûtes de champagne qui s'entrechoquent. Tout ce luxe, tout ce faste, toute cette débauche de richesse et d'élégance, et je me sens plus seule que jamais au milieu de cette foule.

Helena s'approche.

Je la vois venir de loin, sa robe rouge Valentino fendant la foule comme une lame de rubis. Elle est belle, Helena, d'une beauté agressive et calculée qui ne laisse rien au hasard. Ses cheveux auburn sont coiffés en vagues sophistiquées qui encadrent un visage aux traits fins et réguliers. Ses yeux verts sont soulignés d'un trait d'eyeliner qui accentue leur éclat malveillant. Sa bouche rouge sang s'ouvre sur un sourire qui ne présage jamais rien de bon.

– Maëlle, ma chère, dit-elle en m'embrassant près de la joue, ses lèvres effleurant à peine ma peau dans un simulacre d'affection. Vous êtes ravissante ce soir. Cette robe est divine. Dommage que mon cousin ne semble pas l'avoir remarquée.

La phrase est une flèche empoisonnée, lancée avec une précision chirurgicale. Je la sens se planter dans ma poitrine, mais je souris, je continue de sourire, parce que c'est ce qu'on attend de moi, parce que montrer de la faiblesse devant Helena serait une erreur fatale.

– Gabriel est très occupé par ses responsabilités, dis-je d'une voix égale. Vous savez comment sont les hommes de cette famille.

Elle rit, un petit rire cristallin qui n'atteint pas ses yeux.

– Oh, je sais, oui. Je sais surtout qu'ils ont tendance à oublier ce qu'ils ont à la maison. D'ailleurs, la famille commence à s'inquiéter, vous savez. Sept ans de mariage, et toujours pas d'héritier. La santé est si importante, dans ces situations. Vous n'avez pas l'air, comment dire, très solide ces derniers temps. J'espère que tout va bien.

Chaque mot est un poison distillé avec art, une allusion à mon inutilité fondamentale, à mon incapacité à remplir la seule fonction qu'on attendait de moi : fournir un héritier à la dynastie Soren. Je sens le rouge me monter aux joues. Je serre les dents si fort que j'en ai mal à la mâchoire.

– Ma santé est excellente, Helena, merci de vous en inquiéter. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser.

Je tourne les talons avant qu'elle ne puisse placer une autre de ses remarques assassines. Mon cœur bat à tout rompre sous ma robe de soie. Je traverse la salle sans regarder personne, sans m'arrêter, sans respirer, et c'est alors que je l'aperçois.

Gabriel.

Il est appuyé contre une colonne de marbre à l'autre bout de la salle, un verre à la main, sa silhouette sombre se détachant contre les dorures du décor. Je ne sais pas depuis combien de temps il est là, je ne sais pas s'il m'a vue parler avec Helena, je ne sais rien de ce qui se passe dans sa tête, je n'ai jamais rien su.

Nos regards se croisent.

Une fraction de seconde. Un battement de cil. Un éclair de reconnaissance qui traverse la salle comme une décharge électrique.

Et il se détourne.

Il se détourne comme si j'étais transparente, comme si je n'existais pas, comme si je n'avais jamais existé. Ce n'est pas un geste agressif, ce n'est pas un rejet calculé, c'est pire que cela, c'est une absence totale de considération, un effacement pur et simple de ma personne.

C'est ce moment précis, ce détournement imperceptible que personne d'autre n'a remarqué, qui brise quelque chose de fondamental en moi.

Je quitte le gala sans saluer personne. Je ne prends pas la peine d'attendre la limousine. Il y a des taxis qui passent dans l'avenue, leurs enseignes lumineuses trouant la nuit comme des lucioles fatiguées. Je lève la main et l'un d'eux s'arrête devant moi dans un crissement de pneus sur l'asphalte détrempé.

La banquette arrière sent le tabac froid et le désodorisant à la vanille. Je donne l'adresse de la demeure au chauffeur, un homme fatigué qui ne me jette pas un regard dans le rétroviseur, et je m'enfonce dans le siège en regardant Paris défiler derrière la vitre embuée.

Et c'est là, dans ce taxi anonyme qui roule vers une maison qui n'en est pas une, que je me mets à pleurer.

Les larmes coulent sans bruit, sans sanglots. Elles coulent comme une pluie fine, régulière, obstinée, et elles tracent des sillons brillants sur mes joues avant de se perdre dans le col de ma robe. Je pleure et je ne peux pas m'arrêter. Toutes les larmes que j'ai retenues pendant ces années de solitude et de silence se déversent d'un coup, libérant des années de tristesse contenue, de frustration muette, d'espoirs déçus que j'avais enfouis sous des couches de résignation polie.

Le regard de Gabriel. Ce regard qui a glissé sur moi sans s'arrêter. Ce regard qui m'a traversée comme si j'étais transparente. Ce regard qui a confirmé tout ce que je savais déjà mais que je refusais d'admettre.

Je pleure pour la dernière fois de ma vie.

Quand le taxi s'arrête devant les grilles de la demeure Soren, quand je traverse le hall silencieux, quand je monte l'escalier monumental sans croiser personne, quand je m'effondre sur mon lit dans un froissement de soie et de tulle, je sais que quelque chose vient de se briser définitivement à l'intérieur de moi. Quelque chose qui ne se réparera jamais.

Je reste allongée dans l'obscurité, les yeux ouverts, le cœur vide. Le silence de la demeure m'enveloppe comme un linceul. La pluie continue de tambouriner contre les vitres.

Et dans ce silence, une certitude s'impose à mon esprit avec la force d'une révélation longtemps attendue.

Je ne peux plus continuer. Je ne peux plus vivre dans cette maison où je suis invisible, dans ce mariage qui n'en est pas un, dans cette existence qui n'est qu'une succession de journées vides et de nuits solitaires. Si je reste ici, je vais mourir lentement, inexorablement.

Alors je prends une décision.

Je vais partir. Je vais disparaître. Je vais m'effacer de ce monde qui n'a jamais voulu de moi.

Je ne sais pas encore comment je vais faire, ni quand, ni par quels moyens. Mais pour la première fois depuis très longtemps, une petite flamme de détermination s'allume au fond de ma poitrine, minuscule et fragile comme une bougie dans le noir.

Demain, je commencerai à préparer ma disparition.

Après-demain, je commencerai à préparer ma renaissance.

Et quand tout sera prêt, je m'en irai sans un regard en arrière, sans un regret, sans un adieu.

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