LOGINAURORAJe pose les deux mains à plat sur la table, pour m’équilibrer, mais le geste paraît délibéré.— Alors tu as raison, Kael. Les feux et le sel ne suffiront pas. Ils ne gagneront pas la guerre. Mais ils nous donneront du temps. Et le temps, nous devons l’utiliser pour trouver la réponse à ta question. Pas dans les souvenirs des morts. Mais chez les vivants. Chez les Sentinelles. Dans les ruines qu’ils ont laissées derrière eux. Dans les motifs de leur avance.Alessandro a un mouvement de la tête, presque imperceptible. Une approbation. Il reprend la main.— Kael a raison sur un point, dit-il, reprenant l’attention de tous. La défense passive ne nous mènera qu’à un épuisement lent. Nous devons frapper. Mais pas aveuglément. Nous devons capturer l’un d’eux.Une onde de choc silencieuse parcourt la salle. Capturer un Écorché ? C’est une folie. Ils se laissent rarement prendre vivants, et quand c’est le cas, ils ne survivent pas longtemps, ou parviennent à se détruire d’une manière ho
AURORAJe les énumère, une à une, de ma voix plate et précise.— Ils fuient la chaleur vive et concentrée. Les brasiers de pin résineux les repoussent mieux que des murs. Ils détestent le son du métal sacré, l’argent lunaire forgé en cloches ou en lames fines. Cela perturbe ce qui les tient ensemble. Ils évitent les lieux salins. Le sel est une corruption pour leur propre corruption. Et la lumière directe du soleil, quand elle perce, les affaiblit. Ils sont une ombre. L’ombre recule devant la flamme et la lumière.Un silence absolu m’accueille. Même Kael n’a plus de sarcasme. Les anciens se regardent, communiquant par des regards chargés de siècles de mémoire. Torvin gratte sa cicatrice, l’air pensif.— Le pin résineux… nous en avons en abondance sur les pentes nord, murmure l’ancienne. Séché, il crépite et jette des étincelles comme pas un. Les mines de sel du Pic Blanc… abandonnées depuis des générations. Nous pourrions en extraire.— L’argent lunaire… souffle un autre ancien, un ho
AURORALa salle des cartes s’est remplie d’une présence dense, animale. L’odeur de la pierre froide se mêle maintenant à celle du cuir huilé, de la sueur masculine, de l’herbe amère mâchée pour rester éveillé. Et par-dessus tout, l’odeur de la peur. Une peur tenace, musquée, qu’ils portent comme une seconde peau.Ils sont une quinzaine, assis ou debout autour de la grande table de pierre. Les chefs de guerre, reconnaissables à leurs cicatrices ritualisées sur le visage, à la lourdeur calme de leurs gestes. Les anciens, aux yeux caves et aux mains noueuses, dont le regard semble voir à travers la table, vers d’autres guerres, d’autres pertes. Et Kael, debout près de l’entrée, les bras croisés, un bloc de glace vivant.Alessandro se tient à la tête de la table. Il ne siège pas. Il domine. Il a revêtu une armure légère de plaques, sans ornement, juste le cuir noir et le fer poli. Il n’est plus le roi en cérémonie, ni le confident de la forge. Il est le commandant. Son visage est un masqu
La dent s’échauffe. La douleur devient aiguë, brillante. Les souvenirs ne viennent pas sous forme d’images, mais d’odeurs, de sons, de goûts.L’odeur de la sève de pin brûlée. Ils détestent la chaleur vive, les incendies maîtrisés.Le son d’un certain type de cloche, un carillon aigu et pur. Le métal sacré, l’argent lunaire. Cela brûle leur chair comme un acide.Le goût du sel sur la langue. Ils évitent les anciennes mines de sel au nord. Le sel dessèche, purifie. Il annihile la pourriture qui les tient ensemble.La sensation de la lumière directe du soleil d’été, chaude et lourde. Ils sont des créatures du froid, du crépuscule et du brouillard. Le plein soleil de midsummer les ralentit, les désoriente.Des fragments. Des indices. Une pharmacopée de vulnérabilités.Je les murmure à voix haute, les fixant dans ma mémoire fraîche. Sève de pin. Cloches d’argent lunaire. Mines de sel. Plein soleil.Je suis si absorbée que je ne l’entends pas arriver.— Alors c’est vrai. Tu joues à la voya
Son intensité est palpable. C’est la première fois qu’il me montre à quel point il compte sur cela. Sur moi. Ce n’est pas une attente placide. C’est une soif.— Les souvenirs sont chaotiques. Fragments. Sensations. Ce n’est pas un manuel clair.— Alors trouve un moyen de les clarifier. Concentre-toi. Cherche ce qui est utile. Les passages de la Rivière Serpent. Les points faibles de nos propres défenses passées. Les schémas d’attaque des Écorchés. La dent est liée à ce lieu, à cette guerre. Fais-lui donner ses secrets.C’est un ordre. Une prière. Les deux à la fois.Je ferme les yeux un instant, la main serrée sur la marque noire. Je plonge, non pas dans le flot, mais en cherchant une berge, un thème. La Rivière Serpent. Immédiatement, des sensations surgissent : le froid coupant de l’eau glacée, la texture visqueuse des galets sous les bottes, le brouillard qui dévore les sons et distord les distances… et la peur. Une peur ancienne, rampante. Non pas la peur de l’eau, mais la peur de
AURORAIl ne me ramène pas vers les quartiers silencieux. Il me conduit plus profond dans la forge, vers un renfoncement plus calme, où des étagères de pierre supportent des armes finies : épées au tranchant mat, haches au bec cruel, armures de plaques aux articulations souples. C’est un arsenal qui sent l’huile et le cuir neuf.— Tu n’as pas besoin d’apprendre à forger, dit-il. Ni à manier une épée comme nos guerriers. Pas encore. Mais tu dois comprendre ce que tu défends. Et avec quoi.Il saisit une épée courte, au pommeau simple. Il ne la brandit pas. Il me la présente, posée sur ses paumes ouvertes, comme une offrande.— Prends-la.Je saisis le pommeau. La lame est lourde, bien équilibrée malgré tout. Le métal est froid, mais je sens l’écho de la chaleur du fourneau qui l’a fait naître, la force des coups qui l’ont façonnée.— C’est du fer des profondeurs, extrait sous nos pieds, explique-t-il. Trempé dans l’eau des glaciers de la crête. Chaque arme ici a une histoire qui commence







