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Chapitre 10

last update Tanggal publikasi: 2026-07-04 16:35:23

Chapitre 10

Sarah

Le couloir de l'hôpital est un tube de néons blafards qui s'étire à l'infini devant moi, et je marche lentement, les bras chargés d'un gobelet de café brûlant que je n'ai même pas envie de boire, que j'ai acheté par habitude, pour faire quelque chose de mes mains, pour m'occuper l'esprit, pour remplir les minutes vides entre deux visites à mon fils. Nathan dort dans sa chambre, épuisé par la dialyse de ce matin, le visage enfin apaisé, les traits détendus, et j'ai profité de son sommeil pour descendre à la cafétéria, pour m'éloigner quelques instants de ces murs blancs qui m'étouffent, de ces machines qui bipent sans cesse, de cette odeur d'antiseptique qui me poursuit jusque dans mes rêves.

Mes pas résonnent sur le linoléum dans le silence du couloir, et je compte les portes machinalement, les numéros, les pancartes. Service de néphrologie pédiatrique, chambre 310, chambre 312, chambre 314. Je connais ce chemin par cœur maintenant, je pourrais le parcourir les yeux fermés, et cette familiarité me désole, me rappelle que ma vie a basculé, que mon existence se résume désormais à ces allers-retours entre la chambre de mon fils et le monde extérieur, entre l'espoir et la peur, entre la vie et la mort.

Et puis je lève les yeux, machinalement, sans raison, comme si une force invisible m'y obligeait, comme si un instinct ancien m'avertissait d'un danger. Et je le vois.

Lucas Morel est debout au bout du couloir, à vingt mètres de moi, et il me regarde.

Le gobelet de café glisse de mes doigts, tombe au ralenti, se fracasse sur le sol dans une explosion de liquide brûlant et de plastique froissé. Le café éclabousse mes chaussures, le bas de mon pantalon, mais je ne le sens pas, je ne sens rien, je ne vois que lui. L'homme que j'ai fui il y a huit ans, l'homme qui m'a chassée de sa vie avec des mots qui m'ont déchirée, l'homme dont je n'ai jamais cessé de rêver malgré tout, malgré la haine, malgré la peur, malgré le temps. Il est là, dans ce couloir d'hôpital, à quelques mètres de la chambre où dort notre fils, et mon cœur s'arrête avant de repartir dans un galop désordonné qui me coupe le souffle.

Il a changé. Son visage s'est creusé, ses tempes se sont légèrement argentées, une ride s'est installée entre ses sourcils, profonde comme une cicatrice. Mais ses yeux sont les mêmes, gris acier, intenses, perçants, ces yeux qui me transpercent et me mettent à nu, ces yeux qui m'ont regardée partir sans me retenir. Il porte un costume trois pièces bleu nuit, une cravate de soie, des boutons de manchette en platine, toute l'élégance froide et maîtrisée du magnat qu'il est devenu. Et il est là, immobile, comme s'il avait vu un fantôme, comme s'il doutait de ce que ses yeux voyaient.

Il s'arrête net. Ses lèvres s'entrouvrent, mais aucun son n'en sort. Ses mains, le long de son corps, se crispent en poings, ses jointures blanchissent. Il me fixe avec une intensité qui me brûle, qui me traverse de part en part, qui me fait vaciller sur mes jambes. Tout le couloir a disparu, les infirmières, les patients, les bruits de machines, les brancards qui roulent. Il n'y a plus que lui et moi, séparés par huit ans de silence et vingt mètres de linoléum froid.

Je devrais fuir, je devrais courir, je devrais me réfugier dans la chambre de Nathan et verrouiller la porte derrière moi. Mais mes jambes ne m'obéissent plus, elles sont de plomb, de pierre, de glace, et je reste là, plantée au milieu du couloir, les pieds dans la flaque de café, le cœur qui bat si fort que je l'entends dans mes tempes. Il va parler, je le sais, je le sens à la tension de sa mâchoire, à la façon dont ses yeux se plissent, et je redoute ce qu'il va dire, ce qu'il va demander, ce qu'il a déjà découvert ou pas encore.

— Toi, dit-il, et ce seul mot est une déflagration, un séisme, un monde qui s'écroule.

Sa voix n'a pas changé, grave, profonde, cette voix qui me faisait frissonner autrefois quand il murmurait mon prénom dans le noir, cette voix qui m'a dit de disparaître, cette voix qui aujourd'hui ne prononce qu'un mot, un seul, mais il contient tout, la surprise, le choc, l'accusation, la question muette, la colère sourde, la douleur ancienne qui remonte à la surface. Toi. Comme si j'étais un fantôme, une apparition, une hallucination. Toi. Comme s'il n'avait jamais cru me revoir. Toi. Comme s'il avait attendu ce moment pendant huit ans.

Je ne réponds pas, je ne peux pas répondre, ma gorge est nouée, mes yeux se remplissent de larmes que je refuse de laisser couler, que je retiens de toutes mes forces parce que je ne veux pas qu'il me voie pleurer, pas maintenant, pas comme ça. Alors je fais la seule chose que je peux faire, la seule chose qui me protège de lui, de son regard, de ses questions, de tout ce qu'il représente. Je tourne la tête, je contourne la flaque de café, et je pousse la porte de la chambre 316 sans un mot. La porte se referme derrière moi avec un clic discret, et je m'y adosse, les yeux fermés, le souffle court, les mains tremblantes.

Nathan dort toujours, paisible, inconscient du cataclysme qui vient de se produire à quelques mètres de lui. Et je reste là, contre la porte, à écouter le silence, à espérer qu'il ne me suivra pas, à savoir qu'il va me suivre.

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