MasukMaria jouait par terre, au milieu des copeaux. Elle avait deux ans maintenant, des boucles brunes, des yeux sombres, et elle ressemblait de plus en plus à son père. Quand elle vit entrer cette dame inconnue, elle s’arrêta de jouer, la regarda avec méfiance, et attrapa un morceau de bois qu’elle serra contre elle.— Maria, dit Ophélie, je te présente ta grand-mère. La dame dont je t’ai parlé. Tu te souviens ?Maria ne répondit pas. Elle continuait de fixer Béatrice avec ses grands yeux sombres, le morceau de bois pressé contre sa poitrine comme un bouclier.Béatrice s’avança, lentement, et s’agenouilla près de la petite. Ce geste, si simple, si inhabituel chez elle, fit tressaillir Ophélie. Sa mère ne s’agenouillait jamais. Sa mère ne se mettait jamais à la hauteur des autres.— Bonjour, Maria, dit Béatrice d’une voix qu’elle voulait douce mais qui restait un peu raide. Je suis ta grand-mère. La mère de ta maman. Tu veux bien me dire bonjour ?Maria hésita, regarda sa mère, puis Raphaë
— Moi aussi, dit Ophélie. Avant, je croyais que la richesse, c’était l’argent, les palaces, les bijoux. Maintenant, je sais que c’est ça. La famille. Les gens qu’on aime.— Alors on est d’accord.— Oui. On est d’accord.Maria sourit, serra sa main plus fort, et reprit sa chanson. Dehors, le soleil déclinait doucement, et la lumière dorée entrait à flots par la verrière. La petite dormait toujours, paisible, un poing minuscule refermé sur le gilet de sa grand-mère.Ophélie les regardait, et elle sentait monter en elle une émotion qu’elle n’avait jamais éprouvée enfant. La chaleur d’un foyer. La présence rassurante d’une mère – pas sa mère biologique, qui restait froide et distante, mais cette mère de cœur qui l’avait adoptée sans condition. Cette femme qui lui avait appris à faire la morue, qui lui racontait des histoires du Portugal, qui l’appelait « menina » avec une tendresse bourrue. Cette grand-mère qu’elle n’avait jamais eue, et qui était devenue, au fil des années, un pilier de
Maria Costa, la grand-mère, avait longtemps hésité avant d’accepter la proposition de Raphaël. Quitter son appartement de la rue des Pyrénées, celui où elle avait vécu pendant plus de quarante ans, celui où son mari Manuel avait rendu son dernier souffle, ce n’était pas une décision facile. Mais la naissance de la petite Maria avait tout changé. Elle voulait être près de sa petite-fille, la voir grandir, lui transmettre ce qu’elle savait. Alors elle avait accepté de s’installer dans un petit appartement à deux rues de l’atelier, un rez-de-chaussée avec une cour minuscule où elle avait déjà planté du basilic et de la menthe.Chaque matin, elle arrivait à l’atelier avec son cabas rempli de courses, un pot de soupe ou une barquette de morue. Elle embrassait son fils, saluait Ophélie, grondait Djibril qui n’avait pas rangé ses outils, et prenait Maria dans ses bras. La petite reconnaissait son pas, son odeur, sa voix, et elle tendait les bras en poussant des cris de joie.— Tu viens avec
Maria continua sa progression, vacillante mais déterminée. Elle écarta un copeau du bout du pied, contourna un pot de colle, et arriva enfin devant Raphaël. Elle leva les bras, et il la saisit, la souleva dans les airs, la fit tourner en riant aux éclats.— Tu marches ! Tu marches, ma fille ! Tu es la plus grande, la plus forte, la plus belle !— Papa, dit Maria.C’était un mot qu’elle connaissait déjà, qu’elle répétait souvent. Mais ce qui suivit était nouveau. La petite regarda autour d’elle, attrapa un copeau de bois qui traînait sur l’établi, et le tendit à son père.— Bois, dit-elle.Raphaël se figea. Ophélie, derrière lui, retint son souffle.— Qu’est-ce que tu as dit ? demanda Raphaël d’une voix étranglée.— Bois, répéta Maria en agitant le copeau.— Tu entends ça ? Elle a dit « bois ». Son deuxième mot, après « papa », c’est « bois ».— J’ai entendu, dit Ophélie en riant. C’est une Costa. Il n’y a pas de doute.Raphaël serra sa fille contre lui, le visage enfoui dans ses cheve
Raphaël ouvrit un œil, puis l’autre. Il vit Ophélie assise près de lui, le sourire aux lèvres, les yeux humides. Il sourit à son tour, sans bouger, pour ne pas déranger la petite.— Qu’est-ce que tu dis ? demanda-t-il d’une voix ensommeillée.— Rien. Je parlais toute seule.— Tu disais que c’était beau.— Oui. C’est beau. Toi, elle, nous. Tout.— C’est vrai. C’est beau. Même si je n’ai pas dormi depuis trois jours.— Tu dormiras plus tard. Dans quelques années.— Quelques années ? Tu veux ma mort.— Non. Je veux que tu sois heureux.— Je le suis. Terriblement. Douloureusement. Heureux.Maria s’agita, poussa un petit cri, et Raphaël la berça doucement en fredonnant le vieux fado que son grand-père lui chantait autrefois. La petite se calma presque immédiatement, comme si cette mélodie avait le pouvoir d’apaiser toutes les tempêtes.— Elle aime le fado, dit Ophélie.— Comme son père. Comme son arrière-grand-père.— C’est dans le sang.— Oui. C’est dans le sang.Il se redressa doucement,
Les premières semaines furent un tourbillon de nuits sans sommeil, de biberons à préparer, de couches à changer, de pleurs qu’on ne comprenait pas et de sourires qui effaçaient tout. Raphaël découvrait la paternité comme on découvre un continent inconnu : avec émerveillement, avec maladresse, avec une peur constante de mal faire.Il n’avait jamais tenu un bébé dans ses bras avant Maria. La première fois que la sage-femme la lui avait tendue, il était resté figé, les bras raides, terrorisé à l’idée de la laisser tomber, de lui faire mal, de ne pas savoir la tenir correctement. Ophélie avait ri, doucement, et l’avait guidé. « Comme ça. Soutiens sa tête. Voilà. Elle est bien. Tu vois, elle te regarde. »Elle le regardait, en effet. De ses grands yeux sombres, encore flous, qui ne distinguaient pas grand-chose mais qui semblaient déjà chercher son visage. Et Raphaël, qui avait affronté des clients impossibles, des scandales médiatiques, la maladie d’Ophélie, avait senti ses jambes se déro
Elle ne regarda pas la fiche. Elle ne regardait jamais les fiches. À quoi bon ? Ils étaient tous les mêmes. Des artisans besogneux qui vivaient dans des ateliers poussiéreux, les mains calleuses et le dos courbé, attendant la manne d’une fondation ou d’un mécène pour survivre. Elle en avait vu des
Le gala continuait. Les musiciens jouaient un morceau de jazz languissant. Les couples commençaient à danser sur la piste, évoluant avec cette grâce mécanique des gens qui ont appris la valse avant la marche. Ophélie les regardait sans les voir. Elle pensait à demain. À cet ébéniste inconnu, quelqu
Elle sentit une bouffée de lassitude monter dans sa poitrine. Cela faisait combien de temps qu’elle jouait ce rôle ? Depuis l’enfance, sans doute. Depuis que sa mère lui avait expliqué, alors qu’elle avait six ans et qu’elle pleurait parce que son père ne viendrait pas à son spectacle de danse, que
Le champagne était tiède.Ophélie d’Arbanville tenait sa flûte entre deux doigts, le poignet légèrement cassé, dans une pose étudiée qu’elle avait perfectionnée bien avant de comprendre à quoi elle servait. Elle ne buvait pas vraiment. Elle laissait le liquide pâle frémir contre le cristal, observa







